25 novembre 2008

Incohérence


L'accompagnement d'enfants déficients intellectuels représente à mon humble avis un champ d'action à part entière, bien différent de l'accompagnement d'adolescents ou d'adultes.
Cela dit, lorsqu'on parcourt les projets d'établissement ou tout autre document attestant de la bonne volonté d'une institution, on retrouve ni plus ni moins les mêmes objectifs :

L'autonomie
Sacrée autonomie, satanée autonomie ! Je m'interroge sur la signification de ce terme car j'ai du mal à me contenter de ce simple mot posé noir sur blanc comme une réponse à tous les maux. L'autonomie, c'est accompagner l'autre dans l'acceptation de la frustration. De la castration, disait Joseph Rouzel. Dans la pratique, je dirais que l'autonomie peut se situer à plusieurs niveaux comme l'hygiène, les règles de vie en collectivité, etc... Mais surtout, de ce que j'en tire de mon expérience, il s'agirait plutôt pour moi que chaque enfant puisse comprendre et intégrer ce qui est possible ou non pour lui. Intégrer l'impossible par soi-même. Selon moi, le rôle de l'éducateur serait donc d'amener à l'enfant des situations quotidiennes où l'enfant puisse être confronté à des choix, à des limitations de toutes ses pulsions, à la vie tout simplement. En tant que future éducatrice, je crois qu'amener l'autre à l'autonomie ne signifie pas que je lui dise "Tu ne dois pas faire ça" mais d'aller un peu plus loin. Par les médiations éducatives notamment, je pense que je dois être un outil de parole pour l'enfant en l'amenant à parler le ressenti, en l'amenant à des situations où il doit opérer un choix qui l'amène à saisir l'impossible du quotidien. Mais à quoi servirait ces choix ou ces confrontations à l'interdit si l'on ne laissait pas la place à la parole ? Revenir à la parole constamment. Dire le ressenti, dire le choix, dire l'évolution de l'enfant à l'enfant parce qu'il s'agit de lui. Lui, avant le groupe. Lui, avant moi. Lui, avant les éducs.

La socialisation
"Processus par lequel l'enfant intériorise les divers éléments de la culture environnante (valeurs, normes, codes symboliques et règles de conduite) et s'intègre dans la vie sociale" dixit le Petit Larousse illustrée 2006.
Valeurs, normes, codes symboliques et règles de conduites, que de travail ! Dans ce post, je ne vais pas forcément faire un topo sur ce qu'est la socialisation mais le sujet m'intéresse car je m'interroge aujourd'hui sur les pratiques de l'institution dans laquelle je fais mon stage actuellement.
Sur le papier, les phrases sont bien tournées, les projets alléchants... Vraiment, j'ai été la première à en être enjouée en arrivant. Puis, réalité oblige, il a bien fallu que je me rende à l'évidence. Je le répète, l'institution est toute-puissante et est supposée savoir. Concrètement, la socialisation consiste en une activité en extérieur, que je ne citerais pas pour conserver l'anonymat de l'établissement. Nous grimpons dans le véhicule, roulons une bonne demi-heure, le nez collé à la vitre pour regarder au dehors puis nous arrivons dans un lieu où une pièce nous est réservée, à nous les handicapés. Une personne nous accueille et nous commençons l'activité jusqu'à l'heure du retour. Il est presque inutile que je pose la question sur le blog car vous l'aurez compris, j'ai finalement renoncé à féliciter l'institution de ses bonnes pratiques. La socialisation oui mais entre handicapés. Alors, les normes, les valeurs, les codes et tout ça... oui, mais dans l'institution.
Les éducateurs ont l'air de suffire au bon développement mental et émotionnel des enfants. Oui vraiment c'est l'impression qu'on peut en avoir. Pourtant, il semblerait que la cohérence manque à l'appel. Aujourd'hui, Karima[1] doit manger tout ce qui se trouve dans son assiette sous peine d'être punie ; demain, elle mangera que le ketchup en laissant les légumes, personne n'interviendra (parce que les éducs discutent entre eux de leur week-end passé).
Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Ca me paraît grave. Personne, à un moment donné, ne voit l'incohérence des pratiques, le non-sens de la punition (vengeance ?), l'immoralité des comportements adultes... Personne, parce que nulle socialisation il y a. Parce que les adultes détiennent le pouvoir et sont supposés savoir.

Difficile de se faire sa place dans cet antre clos et savant. Difficile d'être insensible aux "Maintenant, on ne laisse plus rien passer avec Karima, tu dois faire comme nous" lorsqu'en effet, je n'ai jamais laissé passer ce que je jugeais inadapté à la vie en collectivité ou au développement personnel de la jeune enfant. Je n'ai jamais rien laissé passer mais j'ai aussi fonctionné avec justesse, je le crois, en accordant un peu d'attention à cette enfant lorsque je le jugeais opportun. Forcément, il s'est passé ce qu'on appelle le transfert. Je venais d'arriver. Je grondais, sanctionnais lorsque je jugeais cela éducatif mais je jouais aussi, j'écoutais aussi, je parlais aussi. J'échangeais aussi. Alors Karima m'a fait sa compagne de jeu mais a aussi testé mes limites, m'a tenu souvent la main mais a aussi essayé de me traiter comme un objet. Parce qu'elle est comme ça, Karima. Je crois que ça se nomme "l'accompagnement" que de saisir les instants possibles. Les éducs ont pris ça pour du laxisme. Trop proche d'elle, alors qu'elle ne le mérite pas ? Elle est souvent insupportable et souvent sanctionnée. Comment pouvais-je être si proche d'elle ? Je crois que la raison réside dans ma présence. L'accompagnement éducatif.
Je continuerais à ne pas laisser passer l'impossible. Mais je continuerais aussi à laisser passer la parole et l'expression chez cette enfant.

Je me suis un peu évadée en écrivant cet article mais je crois qu'il illustre parfaitement ma présence en stage et les expériences formatrices auxquelles je suis confrontée chaque jour. Cela dit, il s'agit d'une véritable opportunité pour moi d'être dans cette institution. Parce que là-bas, tout est fait pour que les choses se déroulent bien. Les lieux, l'argent, les supervisions, les réunions de psychopédagogies... Pourtant, de mon oeil neutre et neuf, j'entrevois les failles de l'humain qui dépassent parfois toute bonne volonté institutionnelle.


[1] Le prénom a été modifié
C'est à vous !

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