21 novembre 2008

L'institution toute-puissante


L'institution, pour instituer ou destituer ?
Dans le cadre d'un accompagnement, quel qu'il soit et quelles que soient les personnes accompagnées, l'institution a pour objectif d'instaurer avec l'autre une relation pour accompagner dans la construction de soi et l'autonomie.
L'autonomie, comme je le disais dans mon précédent post, consiste à accepter l'impossible, selon Joseph Rouzel. A accepter la frustration des limites et à apprendre à vivre avec. N'est-ce pas là un concept flou, difficile à mettre en œuvre, sans entraîner l'autre dans une obligation d'accepter ? Un prétexte pour dicter les faits et gestes de l'autre ?
La frustration. J'ai comme l'impression que ce terme devrait être modifié pour ne pas entraîner la confusion du pouvoir sur l'autre. Parce que finalement, lorsqu'on a affaire à des enfants par exemple, facile est la tentation de vouloir prendre la place des parents et de dicter les attitudes à avoir dans la société.
Je ne pense pas que ce soit une question de pouvoir. A mon avis (si subjectif soit cet avis), il s'agit plutôt d'apporter le "cadre" (je n'aime pas bien ce mot) sécurisant pour l'enfant pour que librement, de lui-même, il s'aperçoive que les limites n'entravent pas son bien-être. En effet, on s'aperçoit, notamment chez les nourrissons, que lorsque ceux-ci ont vu leurs besoins fondamentaux remplis, ils apprennent à accepter la séparation d'avec la mère et lentement, acceptent de s'affirmer et de se construire seuls. Il s'agit là du meilleur des cas.
Lorsqu'il y a eu abandon par exemple, ou simplement le sentiment de n'exister qu'à moitié, de ne pouvoir être sécurisé, la fuite évidente se trouve certainement dans un désir de toute-puissance. Ainsi, rétablir la sécurité chez l'enfant reviendrait à le rassurer, notamment lorsque des limites sont fixées. Je pense là à la sanction par exemple.
Comment bien sanctionner ?
C'est une question que je me suis posée dès que j'ai commencé à travailler avec des enfants ou adolescents. Une question que je continue à me poser. Parce que j'ai vu quelquefois l'affectif prendre le dessus sur la réalité. J'ai vu des enfants qui dans l'instant présent, n'étaient pas rassurés et confondaient la sanction avec le manque d'amour. "Je te punis parce que je ne t'aime plus". Comment, dans ce contexte, rétablir la vérité, quand les croyances dominent le comportement d'un enfant ?
Questions qui demandent à être élucidées, travaillées, observées. Mais surtout, ce sont des questions qui demandent du langage. Rétablir la parole entre un éducateur et un enfant, un ado... Dire le manque, dire la réalité.
Je vois trop d'éducateurs punir pour leur propre confort. Parce qu'un enfant, ça dérange, ça fait du bruit. Ça empêche le travail collectif. Pour être tranquille, quoi de mieux que la punition ? Un petit tour dans la salle de bain, ça fait du bien à l'éducateur. Ça le soulage un peu. Alors je me pose la question ; et l'enfant ? Et toutes ses croyances erronées ? Finalement pas si erronées que ça, si l'on agit de la sorte...
Je vais faire référence ici à Jacques Marpeau dans "Le processus éducatif" qui fait bien la différence entre la punition et la sanction. Selon lui :
  • La punition signifie la mortification infligée à quelqu'un en châtiment d'une faute (vengeance)
  • La sanction revient à signifier à quelqu'un qu'il est auteur de ses actes, soit en validant un acte bénéfique, soit en amenant la réparation d'une erreur et ainsi signifier à la personne qu'il est capable de s'investir dans quelque chose de constructif.
Encore une fois, voilà quelque chose à méditer et qui me semble fondamental dans le travail social.
Pour revenir à la notion d'institution, par conséquent à celle d'instituer, je voudrais m'interroger sur mes propres pratiques à venir. Selon moi, mon métier consiste à instituer de la personnalité, à tenter d'amener à une construction libre de soi avec la conscience des normes et des lois, mais surtout avec la possibilité de choisir, d'expérimenter ce qui est bon ou pas pour soi. Rétablir de l'être.
Il me semble qu'en imposant des normes de confort, en imposant le silence pour ne pas avoir à supporter les cris de l'autre, on destitue. Il me semble que lorsqu'on enferme une personne entre des murs réels ou imaginaires, on destitue de la réalité. On destitue la personne de ses réelles possibilités, on le destitue des difficultés de la vie ordinaire. Je fais référence ici à la notion de handicap par exemple ; lorsqu'on vit, que l'on dort, que l'on va à l'école ou au travail DANS l'institution, j'ai comme l'impression que quelque chose manque à la réalité.

Je continuerais à parler de l'institution dans ce blog. Il me semble que c'est important de s'interroger. Tout simplement, parce qu'en ce moment je suis en stage dans une institution toute-puissante, me semble t-il. Parce que je suis en stage de 1ère année et qu'il est difficile de ne pas se laisser happer par le pouvoir ambiant des adultes sur les enfants, je voudrais poser des mots sur ce qui me dérange. Sur ce qui bouscule mes convictions. Mots certainement maladroits, j'en conviens.


Références (cliquez sur l'image pour atteindre le lien)

Éducateur, ce métier impossible - livre le travail d'éducateur spécialisé Joseph Rouzel

Le travail d'éducateur spécialisé - Éthique et pratique Joseph Rouzel




Éducateur, ce métier impossible - livre le processus éducatif Jacques Marpeau

Le processus éducatif Jacques Marpeau
C'est à vous !
  1. J'aime beaucoup ta réflexion sur l'institution, je retrouve un peu mes propres questionnements après ma première semaine de stage (auprès d'adultes lourdement handicapés et/ou polyhandicapés), particulièrement dans cette phrase "lorsqu'on vit, que l'on dort, que l'on va à l'école ou au travail DANS l'institution, j'ai comme l'impression que quelque chose manque à la réalité."

    Mais quelle est cette réalité ? la mienne est-elle la même que celle de ces personnes, très déficientes ? Est-ce que ce n'est pas moi qui veux une réalité (qui me convient) pour eux ?

    Et puis je suis en train de lire le bouquin de Rouzel, et hier soir, j'ai noté cette phrase :

    "L'objectif d'un éducateur n'est pas de faire taire le symptôme, fut-il dérangeant, mais de l'entendre, pour accompagner le sujet dans sa prise en compte dans la découverte de ce qui en lui cherche à se dire. Lorsqu'un sujet se rend compte que c'est à lui que ça arrive, il peut devenir responsable et agir sur son symptôme, autrement dit apprendre à faire avec"

    Bonne continuation, et à bientôt.

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  2. Salut Meliecara,
    J'en profite avant tout pour te demander comment tu vas ?

    Au sujet de ta participation, merci d'abord !
    Ensuite, cette phrase que tu as relevé vient bien compléter mes propos un peu brouillons. Mais forcément, ça s'avère plus difficile que d'enfermer un gamin ou une personne dans "ce qui est bon pour la société". En tout cas, j'ai quelquefois ce sentiment en voyant certaines personnes agir.

    Pour ma part, je suis en stage avec des enfants dits "déficients intellectuels" avec troubles associés ou non, en IME plus précisément. Lorsque je parlais de la réalité, je parlais plutôt de la "vie réelle". En d'autres termes, j'ai le sentiment que l'institution est un lieu aseptisé, en ce sens où les enfants n'auront pas l'occasion d'affronter le regard de la société sur leur "déficience". Pour moi, c'est plus une question de citoyenneté ; je pense que le regard de la société ne peut pas avancer tant qu'on les bannira du "dehors", tant qu'on les laissera enfermés. Parce qu'à l'heure actuelle, ils n'existent que pour et à travers l'institution. Cela dit, je suis peut-être un peu trop hâtive sur mon jugement puisque ce n'est que mon premier stage.

    Dernière chose. J'ai posé la question à une éducatrice : "Est-ce que le but n'est quand même pas d'intégrer ces enfants en milieu ordinaire ?".
    Elle m'a répondu : "Non. Ici, il y a tout. L'école, l'ESAT, etc... Donc ils resteront pour la plupart jusqu'à l'âge de 20 ans".
    Je n'ai pas poursuivi la discussion.

    Voilà ce que j'entends par réalité. En fait, c'est plutôt "milieu ordinaire" que j'aurais du dire ?

    Encore merci pour ton passage ici. J'espère avoir des nouvelles bientôt. Je t'embrasse.

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