17 mars 2009

Robert m'apprit


*Image : Pixabay
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Nous l’appellerons Robert. Je ne l’oublierais jamais. C’était la toute première fois pour moi, et c’est dans le vent glacial de ce début d’hiver que j’entrais dans les entrailles de ma ville. Les entrailles… c’est le mot qui ne cessait de résonner à mes oreilles tout au long de la soirée.

Et lui, Robert, n’en était que le reflet le plus troublant. Il a fallu s’enfoncer, s’enfoncer, pousser les murs de cette impasse obscure ; et seule cette forme sans contours, faite de couvertures et de boites de conserve, nous a confirmé sa présence.
« Robert, robert ! » Il fallait vérifier s’il était là puisque rien ne dépassait de ce tas sans vie. Un silence pesait. Lourd, le silence. Les entrailles… les profondeurs de la ville. Un escalier, des barreaux. Derrière, Robert a levé la tête ; les chiens en ont fait de même. Qu’est-ce qu’il était beau, Robert ! Les cheveux hirsutes, un sourire enfantin, des yeux d’une douceur incompréhensible (oui, c’est bien le mot), il m’a fait pensé au prisonnier français du film La ligne verte, le Delacroix ; ce gentil prisonnier avec sa souris magique.
Nous, nous étions là, souriant, prêts à lui offrir un maigre repas ; sardine, soupe, café, biscuits… Visiblement, ça faisait bien longtemps qu’il n’avait vu personne. Il était heureux de nous voir ; heureux comme un enfant devant son premier cadeau de Noël et il n’y a aucune exagération dans ce propos, il m’en manque même les mots. Il est sorti de la grise couverture qui lui servait d’abri et a dévalé les escaliers pour venir à notre rencontre.
Ses chiens l’ont suivi, nous accueillant ainsi en une joyeuse fête. Robert se mit à nous parler et c’est dans un langage quasi incompréhensible qu’il nous souhaita la bienvenue. « Bienvenue chez moi ! » Il était vêtu d’un jean à l’image de son train de vie, d’un pull troué et effiloché et de chaussettes bleu marine. La peau marquée par tant d’années d’errance, il ne cessait de sourire, de ce sourire sans dents qui le rendait si troublant ; le contraste était fort, violent. Il prit le sac en plastique que nous lui tendions et le verre blanc empli d’un breuvage où flottait champignons et légumes.
Et ce soir-là, s’engagea la plus belle leçon de vie qu’il m’a été donné de voir. Caché dans cette impasse devenue vivante, nous parlions, parlions. Enfin… Robert parlait, parlait jusqu’à plus soif dans ce langage que finalement je finis par m’approprier. Un langage qui n’était pas le notre, marqué par un seul type de consonne ; j’en ai conclu que cet homme avait peu à peu perdu l’usage de la langue française. A force de solitude, à force de silence, comment se souvenir des mots ? Comment ne pas en perdre le fil ? Parce que Robert avait quelque peu perdu le fil, le fil des mots, le fil des maux…
Ce n’est pas un fou, mais pourtant, l’enfermement dans la bulle de l’errance et de la rue n’est-il pas, à lui seul, un symptôme de la folie ? Lorsque les étapes de la honte, de la désocialisation, de l’oubli et de l’exil ne sont plus que vagues souvenirs et que l’on parvient à sourire encore, n’est-ce pas là la lueur de la folie ?
Et cette douce folie, Robert me l’a offerte dans ce flot de paroles confuses. A un moment, il a prononcé une phrase que je médite encore aujourd’hui : « Vous savez, il y a toujours pire que nous, c’est ce qu’il faut se dire ». Pire ? Pire, dis-tu ? Qui est pire que toi, cher ami de la rue ? As-tu oublié, alors ? Ne vois-tu pas que ta maison n’est pas une maison, que tes mains sont gercées, que tes chaussettes sont trouées et que ton chien est blessé ? Ne vois-tu pas qu’au dessus de toi, nous vivons au chaud et dans l’ignorance de ta présence ?
Robert a plongé dans l’oubli. Lorsque je lui ai demandé s’il n’avait pas froid aux pieds et s’il ne voulait pas aller se chausser, je l’ai entendu me répondre : « Pour une fois que quelqu’un vient me voir, je ne vais pas perdre mon temps à mettre des chaussures ! C’est bon… ne vous inquiétez pas, on est à la maison là ! ».
Ou encore à un autre moment lorsque le silence s’était installé, nous laissant dans une méditation concertée, il nous a lancé : « Mais moi je suis bien ici, je suis au chaud ! »
Il est fort à parier que si l’on offrait un appartement à Robert, il ne saurait qu’en faire et serait égaré dans cet espèce de machin trop fermé. Alors, certains diront que ceux-là, ceux qui ont accepté la rue, ceux qui n’ont plus de passé pour se souvenir et plus d’avenir pour espérer ne doivent pas inspirer la pitié.
En effet, je n’ai pas pitié. Mais c’est inacceptable ! Comment avons-nous pu laisser un homme, une femme, accepter ces conditions de vie ? Combien de temps est passé avant qu’un Robert ne finisse par se nier suffisamment lui-même pour qu’un morceau de trottoir lui suffise ? Toutes ces étapes qui font d’un homme un élément du décor urbain ne sont-elles pas à bannir ?

Dans tout ce qu’il lui restait de raison, cet homme m’a donné un bel exemple de la sublimation de la vie, de l’existence dans toute sa beauté. Il m’a donné la philosophie de l’humain, il m’a donné tant de choses en si peu de temps qu’il m’en manque les mots pour l’exprimer. Quelle réflexion tirer de ce témoignage ? Une réflexion sociale certes, dans ce que représente la honte de notre société mais également une réflexion philosophique qui mérite un instant de ne pas oublier, de se souvenir que nous ne sommes qu’ombres anonymes au milieu du néant, qui que nous soyons.

Voilà ce qui a changé en cette nuit glaciale de décembre 2007. Lorsque nous sommes repartis vers d’autres âmes perdues, je me suis retournée une dernière fois pour voir Robert retourner à son mutisme, dans ce coin d’escalier. Les larmes m’ont douloureusement obstrué la gorge, la poitrine, le ventre… Comment ? Comment accepter cette évidence que m’a violemment imposée Robert ?

[Remarques] : ce texte a été écrit en 2007 et certains l'auront déjà connu sur mon précédent blog. Le prénom a été modifié.

Éducateur, ce métier impossible - livre je vous salis ma rue clinique désocialisation





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