13 avril 2009

Durkheim m'a tuer


J'ai mis du temps à me décider avant de publier ce texte (un mois de réflexion, ça devient vite du n'importe quoi). En fait, vu l'état d'esprit du blog, je me demandais si ça s'accorderait vraiment. Mais une série de raisons me poussent aujourd'hui à vous dévoiler les pérégrinations d'une sourde (cf. plus loin) :
  • D'abord, c'est mon blog et j'y mets ce que je veux,
  • Ensuite, l'humour n'a jamais fait de mal. Et c'est même vivement conseillé dans l'éducation spécialisée,
  • Puis ce texte sera l'occasion pour vous de me voir autrement que comme une vanillette obéissante et travailleuse,
Sur ce, bonne lecture.

*

Je reviens de chez le docteur. J’y suis allée pour un certificat médical et j’en suis sortie avec la sombre impression d’avoir un sextoy (en mode vibrant +++) au fond de mon oreille gauche. Et avec l’angoissante impression d’être atteinte d’une crise de parano aigüe.

N’était-ce pas une excellente idée de demander au docteur s’il pouvait m’orienter vers un ORL ? (satané médecin traitant (notons au passage que si j’en suis là, c’est en grande partie à cause des retraités qui passent leur temps chez le médecin, histoire de faire le meilleur choix sous prétexte que la Sécu rembourse les soins. Satanés retraités.)).
Je doute que c'eût été une bonne idée. Parce que depuis des années que je n’entends plus de l’oreille gauche (sinon ce bourdonnement que j’aime à écouter lorsque je veux m’enfermer au fond de moi-même), je me mets à entendre. Et je me pose une question fondamentale (qui appelle des réponses rationnelles et argumentées) : Comment faites-vous, vous les entendants, avec ce foutu bordel dans les oreilles ?
Même ma propre voix me semble sortie d’outre-tombe, résonnant du fond de mon œsophage jusqu’à mon oreille gauche. Elle est bizarre ma voix. Plus la même (rendez-moi ma surdité, bande d’ingrats). C’est comme si quelqu’un d’autre transcrivait en paroles ce que mon propre cerveau commande. C’est tellement déroutant que je plisse les yeux et tourne la tête en tous sens dès que je m’entends parler. Sait-on jamais, serait-ce un mauvais tour du genre “je contrôle ton cerveau mais ça va, flippe pas, c’est rien qu’une plaisanterie”. Plaisanterie que je qualifierais d’imposture tant je me sens sortir de moi-même et n’exister que sous forme d’un halo invisible et oppressant.

Il ne me croyait pas le docteur quand je lui ai dit que j’étais hyper sensible (traumatisée) des oreilles. Quand j’ai perdu connaissance, je l’ai entendu murmurer : “Je vous déconseille fortement d’aller consulter un ORL”. Puis il a pris ma tension et m’a enfourné un carré de glucose dans la bouche. J’ai essayé de parler mais j’ai eu peur de la voix. Ma voix. Alors je me suis tue, prise d’un vertige assourdissant. On ne se rend pas assez compte je crois mais l’oreille a un quelque chose proche de l’équilibre psychologique. C’est toutes réserves prises que je m’apprête à dévoiler ce que je nommerais, sans grande assurance, “la théorie du lobe”.

LA THÉORIE DU LOBE
J’ai rencontré un enfant psychotique un jour. Il était presque sourd. Comme moi sauf que pour lui, nul médecin traitant pour lui triturer l’oreille. Irrémédiable, sa surdité. Je m’étais souvent posé la question à l’époque. Est-ce sa surdité (donc par définition, son isolement) qui le rend fou ? Ou est-ce parce qu’il est malade qu’il influence inconsciemment l’aggravation de sa surdité ? Sans croire en quelconque âme divine, j’ai toujours été convaincue de la relation étroite entre l’aspect biologique et rationnelle des choses et le côté psychologique et machiavélique de l’humain (L’humain est un animal malin, soyons-en sûrs). Ce jeune garçon un peu différent des autres, seul à l’intérieur de lui-même, m’avait beaucoup touché. Quelque part, je lui ressemblais (à cela près que je ne souhaitais pas me suicider avec un néon ni me transformer en créature baveuse – cela dit, rien de psychotique dans tout cela, simplement des blessures trop profondes pour un enfant pas encore totalement construit). Quelque part (certainement au fond de mon oreille gauche), je me disais que si j’avais reçu quelques coups de latte supplémentaires dans mon psychisme d’enfant, j’aurais certainement été là aussi, dans ce couloir aux murs aseptisés, sans odeur ni couleurs, à balancer mon corps de part et d’autre, enfermée dans la bulle de ma surdité. Que se refusait-il à entendre, ce garçon aux boucles brunes et au nez retroussé ? En tout cas, quelque part dans son inconscient, il y avait une réponse à mon avis. Ou une partie de la réponse…
Quand je sens cette désagréable sensation que le bitume a investi mon oreille, je me dis qu’il y a forcément une réponse. Que refusais-je d’entendre ? Dès que j’ai recommencé à entendre, j’ai voulu me précipiter chez moi pour me réfugier du monde. Et si la réponse était celle-là ? Et si le réel était trop insupportable pour provoquer la fuite par le corps ? La fuite par les oreilles ?

En terme psychanalytique, autant le langage comporte une fonction socialisatrice, autant je ne sais pas si l’audition revêt une si grande importance pour les freudiens et autres lacaniens (barbus). Pourtant j’en suis convaincue. Ne pas entendre, c’est avoir l’immense chance de s’enfermer au fond de soi-même. Mais pourquoi rentrer au fond de soi-même ? Pour[quoi] fuir ? Est-ce la perte d’audition qui désocialise (chose que je pensais jusqu’à présent, au vu de mon inquiétante aversion pour les foules) ou est-ce la socialisation qui est une norme trop insupportable pour certains ? Ceux qu’on nomme fous parfois… Et si la socialisation, c’était rien qu’un truc inventé pour nommer fous, marginaux ceux qui n’y adhèrent pas ?
Aujourd’hui, nous n’avons pas le choix. Les sociologues ont dit que la socialisation était essentielle au développement de l’enfant ; n’avons-nous d’autres choix que de devenir fous pour fuir la sociologie ? De devenir sourd, histoire d’excuser la marginalisation ? Là, tout de suite, je me dis la chose suivante : LES SOCIOLOGUES M’ONT RENDU SOURDE.

Attention, je ne remets pas en cause l’aspect biologique de la surdité. Je pense plutôt à ce genre de fausse surdité qui me caractérise. Moi qui m’imaginais déjà avec un super appareillage moderne et réglable (du genre, si tu me saoules j’éteins mon oreille et pis c’est tout), il a suffi d’un peu d’eau dans mes oreilles et ô miracle, j’entends. Alors quoi ? Depuis des années, étais-je heureuse de ne pas entendre ?
Si j’en crois mes tics incontrôlables actuels (par exemple, ce tss tss que je ne cesse de balbutier pour atténuer la douleur dans ma gorge) et ma sensation d’avoir ingurgité un produit aux vertus hallucinatoires, alors oui je crois que mon psychisme a un truc à voir là-dedans (le bougre). Oui je crois bien que je n’aime pas mon nouveau statut d’entendante. J’aime bien rentrer à l’intérieur de moi mais va rentrer à l’intérieur de toi-même avec un boucan pareil !

En sortant de chez le docteur, tremblante, la tête dans les épaules (non, je n’essayais pas de rentrer dans moi-même, j’avais juste peur du monde) et le polo trempé (rapport à mes gestes de dératée quand le docteur m’a enfourné son tuyau dans mon oreille), j’ai repensé à un truc agréable.
Lorsque j’étais enfant, je me faisais opérer une fois par an pour me faire mettre un espèce de tuyau pour mieux entendre. Un drain, on appelle ça. Pour chaque opération, je devais être à jeun, anesthésie oblige. C’était pendant la période de Pâques, j'étais de bonne humeur. J'aimais aller à l'hôpital parce que je savais que là-bas on s'occuperait de moi. Et je savais qu'en ouvrant les yeux après l'opération, une mère attentive apparaîtrait derrière le voile brumeux de l'éther.
Ce matin-là, j'oubliais l'obligation de jeun et mangeais deux boules en chocolat, des restes de Pâques. Puis, penaude mais joviale, j'avais dit à ma mère : "Maman, j'ai mangé deux boules en chocolat. Bon c'est pas très grave, j'aurais juste du coulis de chocolat sur les parois de mon estomac."
Ça l'avait fait rire, ma mère. Je ne sais pas vraiment pourquoi ; pour moi il n'y avait rien de drôle. Mais elle avait ri. Beaucoup, à gorge déployée.
Ça m'a fait pensé à la fois où je rentrais de l'école. J'étais au CP. Et j'ai expliqué à maman, haletante, une découverte enfantine que j'avais faite dans la cour de récréation.
"J'ai mis une miette de pain et toutes les fourmis se sont précipitées." Elle a ri. Et puis elle a dit qu'elle était étonnée que je connaisse ce mot. Précipiter. Elle était fière de moi et j'avais vu dans ses yeux que ça n'était pas pour de faux.

Pour l’heure, Camille est venue tout spécialement se glisser dans mon oreille pour un concert privé et je dois avouer que c’est assez agréable. Je suis la chanson. Je suis la musique. C’est vraiment très bizarre.
C'est à vous !
  1. Hello-hello !
    J'ai ri du début à la fin de cet article ! Excellent.
    Je suis d'accord avec toi quand tu parles d'équilibre en rapport avec l'oreille. De plus, physiquement parlant, on peut avoir des troubles d'équilibre si on a quelques problèmes d'oreille interne... On dirait que tout se rejoint !
    Lorsque tu évoques la folie, ainsi que la désocialisation en lien avec la surdité, j'ai de suite pensé à ce que Descartes a déclaré un jour : "les Français enferment les fous pour ne pas se sentir fous eux-mêmes" (une phrase dans ce style). Ce n'est pas tellement faux...
    Pour finir, je voulais ajouter que si tu écoutes Camille en ce moment et que tu ne connais pas son dernier album, je te le conseille vivement (on ne s'en lasse pas), à part si tu n'apprécies pas trop les Français chantant en anglais. Bon courage avec ta nouvelle audition et continue ce blog,il est super !

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  2. Merci pour ton commentaire. Je vais aller écouter ça tout de go !
    A propos de cet article, justement sur le dernier bouquin que j'ai lu "L'enfant à l'épreuve de la famille" un auteur (psychothérapeute je crois) disait que dans son centre d'accueil pour jeunes en difficulté, ils parlaient souvent de troubles au niveau de "l'oreille interne", non pas pour désigner le problème physique de la chose mais plutôt dans le sens où ces enfants n'étaient pas en mesure "d'entendre" ce que leur disait l'adulte, du fait de leurs difficultés à communiquer... Ça m'a fait sourire...

    PS : j'ai bien lu ton mail, je te réponds dès que possible. Des bises et bravo pour ta réussite où tu sais !!

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