22 août 2009

Récit d'un séjour adapté 2

Partie 1
Partie 3
Partie 4
Partie 5

L'automate autonome

Sa casquette bleue vissée sur la tête, il me regarde au-dessus de ses lunettes, les bras croisés au-dessus de son gros ventre et les jambes arquées. Un petit sourire en coin laisse présager une intense réflexion et une longue traversée vers des discours qui n'en finissent pas, une écoute attentive, des encouragements... L'œil est brillant et la posture affirmée. Sa petite taille lui donne une allure d'enfant qui aurait vieilli trop vite. 48 ans quand même. Il s'appelle Barnabé.
Barnabé, à la première rencontre, m'a semblé ressembler à un vieux pervers, à la manière de ceux qui se frotteraient les mains en bavant à la vue d'un bout de fesse sur un catalogue de la Redoute. Le regard brillant au-dessus des lunettes expliquant cela. Peut-être. Honte à moi. Je me suis vite rendu compte que Barnabé pouvait paraître fou, maniaque, radoteur, bavard, mais loin de lui l'idée, même enfouie au plus profond de son inconscient pulsionnel, d'aller baver devant quelconque morceau de culotte.
Non Barnabé, c'est plutôt un garçon sympa, volontaire et serviable. Un garçon plein de volonté. De la volonté à en crever le cœur. En réalité, Barnabé a plein de projets en tête pour l'avenir. Pour plus tard, quoi... Il veut devenir "autonome, raisonnable, instruit et avoir une vie normale". Enfin, je ne sais pas si c'est bien lui qui le veut. Mais il le répète inlassablement, la voix monocorde et pâteuse : "C'est pour mon bien", "Je vais devenir raisonnable" ou encore "Je deviens autonome hein ?". En général, il le répète au moins quatre fois pour être sûr que l'on a bien compris. Ou peut-être pour être sûr que lui a bien compris. Si on recule pour tenter d'échapper à la redondance du discours, Barnabé s'approche très près, assez près pour qu'on ne puisse plus tenter quelque fuite malhonnête. Il croise ensuite les bras, asseyant ainsi son autorité et nous regarde fixement au-dessus de ses lunettes de son air professoral. Alors, impossible de faire autrement. Et même si ça fait juste la quinzième fois qu'on lui dit "qu'il se débrouille déjà très bien" et "qu'il peut être fier de lui", il faudra lui répondre une seizième fois et se préparer à passer de longues heures en sa compagnie. Parce qu'après tout, nous sommes là pour ça.

N'ayez crainte, il vous suivra à la trace. C'est ça qui est pratique avec Barnabé. Vous pouvez vous occuper des autres vacanciers, organiser la veillée du soir, compter l'argent de poche, faire la toilette de Gertrude, Barnabé saura s'interrompre sans perdre le fil de sa pensée et continuer ensuite. "Ça le pertube", qu'il dit, Barnabé avec son cheveu sur la langue. Alors ses pensées restent figées dans sa tête et ne s'envolent jamais, ne le laissent jamais libre...
- A la rentrée, je vais faire des gros efforts
- Mais tu sais Barnabé, tu es en vacances en ce moment. En attendant la rentrée, il faut que tu en profites, que tu te détendes...
- Je vais apprendre à lire, à compter, l'alphabet...
- Clotilde, arrête de manger du papier. Ç’a n'est pas bon pour ton ventre, tu le sais ! (Barnabé attend, les bras croisés, le mot en suspens)
- Je serais jardinier plus tard. Je vais faire des efforts
- ...
- Je vais apprendre le nom des arbres, des arbustes, des géraniums...
- C'est super Barnabé. Tu vas pouvoir t'instruire. Ah... attends, excuse-moi, je dois aller aider Émilie à faire sa toilette.
- ... les massifs, les fleurs...
(J'entre dans la chambre d'Émilie, je l'aide à sa toilette. Vingt minutes plus tard, je ressors de la chambre. Barnabé m'attend devant la porte. Je souris)
- ... la moissonneuse, la tondeuse, le souffleur...

Je n'exagère même pas. Finalement, Barnabé a besoin de s'assurer qu'il est raisonnable, instruit, etc... (en gros, son surmoi pèse. Lourd) Pour cela, il a besoin de nous, animateurs ou autres éducateurs, pour encourager toute cette fougue visiblement durement acquise.
En fait, Barnabé m'a expliqué qu'il était violent. Avant. A cause de sa maladie. Grâce aux médicaments "pour son bien", il s'est calmé. Il est moins agité. Il "fabule moins" m'a-t-il dit. Alors aujourd'hui il est fier de montrer qu'il a compris ce qui lui avaient rabâché ses éducateurs et son père (qui fut sévère, dans le temps. Voire maltraitant, si j'en crois la loi qui oblige les parents à nourrir leurs enfants...) durant toutes ces années de violence.
"Je dois apprendre. A lire, à compter. A faire la vaisselle, à nettoyer le sol, à débarrasser. A laver le linge.
"Je dois maigrir. Il faut maigrir. Je dois faire du sport.
"Je dis plus de gros mots. C'est mal, les gros mots.
"Maintenant, je sais reconnaître le bien et le mal.
"Je deviens raisonnable.
"Je deviens autonome.
"C'est intéressant, hein ?"

Au début du séjour, Barnabé nous fait rire. Avec sa démarche lourde et son cheveu sur la langue, je le trouve étonnant et je pense aux longues années de travail éducatif qui ont du passer sous les yeux d'éducateurs satisfaits (ou d'un père castrateur). Les jours passent, mes collègues et moi nous réunissons souvent pour échanger au sujet des vacanciers.
Ma collègue Yasmina me dit un jour : "Lorsque Barnabé me dit qu'il est autonome, j'entends automate". C'est vrai. Petit à petit, le discours devient redondant, les mots répétitifs... à tel point qu'on y croit plus vraiment. On ne croit plus en la véracité profonde de ses monologues intempestifs.
Finalement, avec les autres animatrices, nous ne rions plus vraiment. Nous nous interrogeons plutôt sur les vrais désirs de Barnabé, ceux qui se cachent derrière les apprentissages, l'autonomie, la sagesse et toutes ces choses bien-pensantes qui sont censées être "pour son bien".
On s'interroge. Lui, Barnabé, qui est-il ? N'est-il à ce point que la copie conforme d'un costume qu'on a voulu lui faire emprunter ? L'a-t-on trop déshumanisé, au point de faire de lui un obsessionnel ?
A chaque fois que Barnabé fait quelque chose, il demande toujours si son père sera fier de lui et s'il sera ému, si Thierry son éducateur ("celui qui l'aide à travailler") sera content ou encore s'il aura un bon rapport à la fin du séjour. Et lorsqu'on lui demande si lui est fier de lui-même, s'il est heureux, s'il a le sentiment de vivre mieux aujourd'hui qu'avant, il a toujours beaucoup de mal à nous répondre et se perd dans ses balbutiements obsessionnels.
Finalement, si on enlève ce discours dictatorial, c'est comme s'il n'y avait plus rien. J'ai du mal à y croire. Alors peut-être y avait-il beaucoup de violence avant, tant de violence qu'il a fallu instrumentaliser sa vie. Nous ne savons pas, nous n'y étions pas... Pourtant, j'ai un petit pincement au cœur lorsque je perçois sa difficulté qu'il a à se détendre. Même lorsqu'il dessine (chose qu'il fait magnifiquement bien !), il projette d'entrer dans une école de dessin et de travailler dur. "Sinon, attention, le maître, il est pas commode !"

Un jour, je lui ai proposé mon aide pour écrire une lettre à Thierry, son éducateur. Lui parlait, moi j'écrivais. A un moment, il a dit : "Je vais beaucoup m'améliorer. Plus tard j'aurais une vie normale. Mais avant, je dois travailler dur..."
Je ne peux pas, ici, sur un blog sans âme et sans émotions, décrire cette sincérité que Barnabé avait dans la voix lorsqu'il a prononcé cette phrase. Je ne pourrais pas vous dire à quel point ce moment fut touchant. Mais croyez-moi, je n'ai pas pu continuer tout de suite, tant ses mots m'avaient bouleversé. Alors je lui ai proposé de me dire ce qui, pour lui, était une vie normale. On a discuté toute la journée ainsi, grâce à la capacité de Barnabé d'interrompre son discours pour le reprendre une demi-heure plus tard :)

Alors, malgré ses répétitions barbantes et mon manque de répartie face à ses questionnements, Barnabé, il était quand même vachement touchant.
Un vieux gars à qui je souhaite le meilleur... A qui je souhaite que personne ne pense savoir ce qui est bon pour lui à sa place. A qui je souhaite de trouver lui-même ce qu'il lui faut "pour son bonheur"...
C'est à vous !
  1. Salut Mam'zelle ! Très joli texte.
    Mais "be careful", Barnabé ne s'appelle pas toujours Barnabé... (lorsque tu vas dans la chambre d'Emilie et quand tu en discute avec tes collègues)

    Bises, et bonne rentrée, la mienne, c'est demain !

    Méliecara.

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  2. Salut Meliecara,

    Ca fait toujours plaisir de te voir passer par là !
    Oups, oups, j'ai modifié ma terrible erreur grâce à ton commentaire, merci beaucoup !

    J'espère que tout va bien de ton côté, bonne rentrée en tout cas et prends soin de toi,

    Bises !

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  3. Ici, "un blog sans âme et sans émotions" ??!!!
    Y a grave erreur ! (Et c'est la seule que je remarque dans ce texte).
    Sans exagérer, la larme n’était pas loin à la fin de ma lecture.
    Merci.

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  4. Je parlais de l'interface blogosphérique !! Merci, ton message me touche !

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