5 septembre 2009

Récit d'un séjour adapté 3




Partie 1
Partie 2
Partie 4
Partie 5
15 jours de séjour loin de chez soi auprès de 21 vacanciers et de collègues, c’est une sacrée expérience. Sacrée parce qu’on ne peut oublier la proximité de chaque jour qui invente et crée des liens jusqu’alors inconnus. Sacrée parce qu’on tente de figer en sa mémoire les moments clés, les sourires et les rires, les douces paroles et les anecdotes qui font chaud dans le cœur… Puis, le temps passe et les traits s’étiolent, laissant une odeur d’inachevé dans la tête de chacun, une envie de résister à l’oubli et à cette éternité après laquelle nous courrons sans relâche sans même le vouloir vraiment. Le temps passe et je ne voudrais pas oublier ce pourquoi je suis partie ce jour-là, avec eux, pour vivre une aventure humaine des plus intenses. Le temps passe et mes rêves sont encore teintés de leurs rires et de leurs peines, de leurs peurs inavouées qui se devinent à travers des songes mystérieux.

Je voudrais, pour ne pas oublier, figer l’instant par l’usage de l’écrit. Maladroitement peut-être parce que nul ne peut faire transparaître l’émotion d’un échange authentique dans une série de mots censés former des phrases et des paragraphes. Mais le temps passe et je ne voudrais pas oublier.

Il y a eu cette première soirée où nous sommes arrivés sur le lieu d’hébergement, après des heures de route interminables. Animateurs ou vacanciers, la fatigue écrasait nos pas et rongeait nos aptitudes. Pourtant, des mots tentés ici ou là pour appréhender l’autre dans sa différence. Ou cerner la ressemblance de l’autre avec soi-même.
L’autobus était composé de notre groupe mais aussi d’un autre peloton de voyageurs épuisés, que nous devions déposer avant d’arriver sur notre hébergement.
Il y eut alors ce groupe de jeunes garçons qui s’ennuyaient peut-être dans ce village où le silence régnait, laissant place à toute sorte d’activité. Ils prirent du plaisir à instaurer la peur et l’angoisse chez nos vacanciers fatigués. Avec des cailloux ou des insultes qui ne valent pas la peine d’être écrites. Mais des insultes qui font mal, surtout lorsqu’on imagine le long parcours d’une personne en situation de handicap pour s’accepter et/ou se faire accepter dans la sphère de « l’humain légitime ». Ils ont eu peur, nos vacanciers, face à l’agression de quelques jeunes en déroute passagère, laissant aller les pleurs et les peurs, laissant se dévoiler les angoisses de ce départ inconnu au milieu de compagnons aussi inconnus.
Fatigue, angoisse, colère… un mélange d’émotions que nous ne savions pas déchiffrer, nous autres, les animateurs inconnus. Nous avons tenté, pourtant, d’apaiser les tensions. Certains ont tenté une confrontation avec la bande. Inutile de dire que ce fut peine perdue.
L’arrivée dans notre hébergement silencieux se fit aussi dans une sourde panique. La prise retardée des médicaments, la crainte d’avoir perdu ses valises, tout un tas de choses matérielles qui cachait peut-être une réelle peur de la nouveauté. Des petites choses matérielles auxquelles nous avons tenté de répondre au mieux.
Ce premier soir, j’ai fait la connaissance de Lucette. Ah, sacrée Lucette ! Une femme forte, dans tous les sens du terme. De son fort accent provençal, avec ce regard curieux et contrarié au-dessus de ses lunettes rondes, avec cette démarche d’ivrogne égaré, elle se mit à pleurer ce premier soir. Pleurer comme une enfant qui se serait écorchée le genou sur un caillou aiguisé. Elle hurla, ce premier soir, dans le brouhaha de ses autres compagnons et des valises ramenées avec brutalité dans le hall du centre de vacances.
D’abord, elle voulait une chambre seule. Ensuite, elle jurait avoir perdu son sac à dos alors même que nous n’avions pas encore sorti tous les bagages de l’autocar. Puis soudain, son argent de poche avait disparu. Alors elle hurlait à qui mieux mieux à travers ses larmes : « J’ai perduuuuuu mon saaaac ! » C’était triste de la voir dans cet état (et nous espérions au plus profond de nous que nous allions retrouver ses affaires) mais à la fois, nous avions envie de rire. La fatigue ? L’accent du Sud profond ? Un peu des deux, peut-être. Et puis, l’envie de rire tout au fond de soi aide un animateur épuisé à gérer certaines situations. Ainsi, ma collègue Yasmina l’accompagna avec douceur vers sa chambre.
Lorsqu’elle revint, elle nous dit : « Je crois que Lucette est paranoïaque. J’ai retrouvé son sac et son argent dans ses affaires. La situation est réglée, Lucette s’est endormie ! ». Paranoïaque. Ou peut-être affolée par ce nouveau séjour.

Je me souviens aussi de cette douce jeune fille ; Émilie. Le premier soir, déjà, à travers les sanglots de Lucette, je l’ai remarqué. Peut-être parce qu’elle était la plus jeune, ou parce qu’elle se balançait d’avant en arrière de manière assez violente. Peut-être parce que je l’imaginais jouer au cinéma avec son regard intense et sa coupe à la garçonne. Je ne sais pas vraiment mais lorsqu’elle nous a dit bonsoir, il y a eu quelque chose en moi qui s’est passé.
Le lendemain, au cours d’une petite réunion avec notre responsable de séjour, je fus heureuse de savoir que j’allais être sa référente.
Émilie, c’est une jeune fille qui rend drôle sa carence affective. Enfin pas toujours mais souvent. Émilie, elle veut se marier. Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Et son ivresse à elle, c’est d’être la plus belle ; de porter une jolie robe et que tous les convives l’adulent. De se voir offrir une jolie bague et que chacun s’extasie sur celle-ci.
Alors, Émilie, elle cherche un homme capable de lui rendre la dignité qu’on lui a volé un jour. Au premier abord, on pourrait croire qu’elle choisit n’importe qui. Mais non. Elle ne choisit que les amours impossibles. En seulement 15 jours, elle a reproduit un schéma destructeur très significatif. Elle n’a choisi que des hommes qui pouvaient la décevoir et lui renvoyer une mauvaise image d’elle-même. Le premier était un homme sans libido qui ne supportait pas le contact, le deuxième était un vieux papi qui aurait pu être son grand-père, le troisième était déjà en couple (ce qui provoqua d’ailleurs une terrible jalousie de la compagne et quelques embrouilles et trahisons), le quatrième était un papi schizophrène qui la faisait tourner en bourrique puisqu’il avait une personnalité changeante, le cinquième était Barnabé en personne, trop occupé qu’il était avec ses broussailleuses et autres tondeuses... Au final, elle terminait par se convaincre qu’elle ne méritait pas l’amour et que personne ne voulait d’elle, se réfugiant ainsi auprès de celle qu’elle surnommait « sa sœur », une quinquagénaire rigolote qui lui donnait l’illusion d’avoir une famille aimante.
Émilie est âgée de 21 ans, a le corps et l’allure d’une femme et se conduit comme une enfant libre de jouer et de rire, de danser et d’aimer. Elle a ce quelque chose dans la voix ou l’attitude qui lui donne l’air d’une actrice. Tous ses mots sont bercés d’une puissante émotion, ses phrases ont l’air d’être des répliques de films…
Une fois, je lui demandais si elle ronflait (Lucette voulait changer de chambre car sa « colocataire » ronflait trop). Très sérieusement, elle me répondit : « Bah non ! Je respire ! »
Un soir, nous fêtions un anniversaire gaiement, Émilie s’était maquillée pour l’occasion. Nous avions offert une rose à chaque femme pour mettre dans leurs cheveux, l’ambiance était festive et bonne enfant. Nous dansions joyeusement lorsqu’Émilie arriva vers moi en pleurant. Je me suis donc éloignée avec elle pour savoir ce qui n’allait pas : « Ils m’ont fait mal dans mon cœur tu sais, ils m’ont fait maaaal » Ça m’a pas mal retourné, cette révélation ; même si je ne comprenais pas encore de quoi elle me parlait, ça sentait le roussi cette histoire et j’imaginais bien une sombre tragédie. Mais elle ne m’en dit pas plus ce soir-là et se contenta de venir étaler son eye-liner sur mon gilet. Je la laissais verser des larmes sans rien dire, pensant qu’elle en avait besoin. Au bout d’à peu près 45 secondes de sanglots, elle se leva énergiquement, me prit la main et se mit à courir : « Allez on va danser, viens ! ». Le temps que je m’aperçoive que son eye-liner s’étalait sur son visage enfantin, j’étais déjà en train de faire « pompélop » sur la piste de danse. Émilie chantait à tue-tête, se remit à pleurer 5 secondes et la soirée continua ainsi, ponctuée de « Mais qu’est-ce qu’elle a aux yeux, Émilie ? Pourquoi elle est toute noire ? On dirait un monstre ! » Mais elle était belle avec tout ce noir qui avait coulé, Émilie. Elle était belle d’authenticité et pleine de vie. Une vie de larmes et de rires qui se confondent parfois dans l’insouciance.

Lorsque Gérard proposa d’aller à l’église le dimanche à venir, Émilie repensa d’ailleurs à sa communion, où « elle portait une jolie robe et où toute sa famille était là ». Pierre, Charlotte et Céline nous accompagnèrent aussi ce dimanche matin où tout semblait calme.
Personnellement, je ne vais jamais à l’église, je n’y ai plus mis le pied depuis le jour où j’ai compris que je ne pouvais compter que sur moi-même. Pourtant, c’est avec un grand plaisir que je souhaitais les accompagner dans leur désir. Toute la semaine, Gérard ne cessait de me demander « Il fait quoi de beau, le curé ? Qu’est-ce qu’il mange de bon le curé ce soir ? Je vais lui demander sa robe au curé, moi » Ainsi, nous nous y sommes rendus avec toutefois la consigne de ne pas aller déranger le curé pendant sa messe (et accessoirement de ne pas lui voler sa robe). Là-bas, nous avons rencontré quelques vacanciers d’un autre groupe et c’est ainsi que nous avons suivi le discours de ce sacré curé, mystique pour Gérard.
Alors, quoique je puisse penser de l’église, j’ai vécu quelque chose extrêmement surprenant. Enfin, pas tant que ça, finalement… C’est dans leurs yeux que j’ai vu la plus profonde émotion qu’il m’a été donné de voir. Puis… avec cette musique puissante qui faisait écho dans les oreilles de chacun...
Gérard, si triste d’ordinaire, avait l’air d’être épanoui. Lui, si bavard, se taisait, obnubilé par le curé, me tenant fermement le bras. Émilie pleurait, dodelinant de la tête avec cette émotion que je pouvais presque toucher. Luc, ce vieux papi qui « n’avait personne pour faire la Chose », pleurait aussi. Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, ils m’ont ému. Je les ai trouvés tellement beau, en ces instants de douce paix. J’avais la conviction que ces larmes étaient libératrices et nécessaires. C’était de l’émotion à l’état brut. Mais comme rien ne dure, j’ai retenu un fou rire lorsque je les ai vu aller chercher l’hostie et le mâcher comme s’ils n’avaient pas mangé depuis trois jours.
Quand on est sortis de l’église, Émilie m’a dit : « J’étais émotionnée, oh la la ! » et moi, de lui demander pourquoi, « Parce que je pensais à ma communion ». Puis elle s’était inquiétée du fait que j’avais moi aussi pleuré. Alors je lui ai dit la vérité : « Vous m’avez ému, tout simplement. Je vous ai trouvé très touchants. »

A suivre...
C'est à vous !
  1. Salut vanillette,

    Trés touchant tes récits sur ton séjour. Ca me rappelle le mien, il y a klk années. J'étais responsable de séjour avec une asso, similaire à la tienne (peut-être la mème?): locaux vétustes, véhicules sans ceintures, budgets limites, ... Mais que de bons souvenirs!!! Ca doit faire 10 ans déjà, et je me rappelle tellement de visages, de situations!!
    Aujourd'hui je suis éduc, depuis 5 ans déjà, et je suis ravie de découvrir ton blog, que je ne manquerai pas de regarder de temps en temps. Ce qui m'a plu d'emblée: c'est ta citation de Kant! Je l'utilisais dans tous mes devoirs lors de la prépa au DEES, et elle reste toujours présente dans ma tête.
    Bon courage Vanillette pour ton diplôme, par tes récits et tes réflexions tu donnes envie qu'on te rencontres ...
    Bonne continuation et à bientôt!

    Catane02.

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  2. Bonjour Catane02,

    Merci beaucoup pour ce message plein de sincérité, ça fait plaisir !

    En effet, je crois qu'on oublie pas de telles expériences, d'autant plus lorsque c'est en début de "carrière" je pense... Personnellement, je ne pensais pas du tout travailler dans le secteur du handicap il y a peu et j'en suis finalement à me poser des questions fondamentales sur mon engagement et mon futur d'éducatrice spécialisée.

    Sinon, je suis heureuse si ce blog peut plaire à quelques personnes. Comme je disais au début, je souhaite qu'à long terme, ça devienne un lieu d'échange et de réflexion pour (futurs) étudiants, (futurs) professionnels ou autres... Je crois que ça pourrait être intéressant donc bienvenue à toi ici et n'hésite pas à te manifester, ce sera avec grand plaisir !

    N'hésite pas non plus à faire part de ton expérience, c'est toujours enrichissant de connaître ceux qui vagabondent par ici (d'ailleurs, je réalise pas mal d'interviews de professionnels dans la rubrique Inspiration, si un jour ça t'intéresse...)

    A bientôt et bon dimanche !

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  3. Je viens de tomber sur ton blog et je dois dire que je trouve ton récit très touchant,rien qu'à te lire,on a envi de te connaitre,tu as l'air d’être quelqu'un de passionné et surtout très humaniste. J'ai également été accompagnatrice cet été,et je dois dire que ça m'a aussi transformée.Les vacanciers que j'ai rencontrés m'ont beaucoup touché.En ce qui concerne l'équipe,ce fut une toute autre chose...Mais que veux tu,comme tu le dis si bien,il faut apprendre à être tolérant,et ne pas attendre de l'autre la perfection....
    En tout cas,je te souhaite tout le meilleur dans ta carrière,ça fait du bien de voir qu'il y a encore des gens comme toi!Et sans rire,tu devrais songer à écrire un bouquin,tu as un don pour transmettre des émotions....

    Carine

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  4. Bonjour Carine,

    Tes deux commentaires sont très touchants et me vont droit au cœur. Si j'ai pu ré-impulsé ton envie de devenir éduc, alors j'en suis encore plus honorée...
    C'est effectivement un métier magnifique...
    Pour ce qui est d'écrire un bouquin, j'y pense, j'y pense... Les éditeurs peut-être un peu moins ! Advienne que pourra...

    A bientôt et encore merci

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