11 septembre 2009

Récit d'un séjour adapté 4



Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 5
G
érard, il m’a beaucoup touché aussi. J’étais sa référente à lui aussi et je crois qu’il m’en a appris beaucoup, ce vieux bonhomme. Il est âgé d’environ 60 ans et est moyennement autonome. Je devais par exemple l’accompagner partiellement pour sa toilette ou dans la gestion de son linge, tout en veillant à ne pas trop en faire non plus puisqu’il aimait à se sentir autonome.

Mais surtout, je me souviendrais de Gérard comme ayant provoqué des fous-rires chez tous les vacanciers et toute l’équipe. Gérard, il se fout de la norme ou des apprentissages vers la socialisation. Il ne s’enquiquine guère à user de sourires ou de politesses inutiles pour s’intégrer je ne sais où. Gérard, il est authentique. Alors certes, il ne le fait peut-être pas exprès et sa déficience explique certainement cela mais pourquoi, finalement, vouloir changer les choses si la personne semble heureuse ? Et puis, rappelons que je n’étais pas là pour jouer à l’éducatrice mais bien pour me soucier du bien-être et de la sécurité des vacanciers.

Donc, lorsque Gérard souhaitait lire son journal à l’envers au comptoir du bar, pourquoi l’embêter à lui mettre à l’endroit ? Lorsque Gérard souhaitait que son pantalon de pyjama devienne un pantalon d’extérieur, pourquoi s’acharner à vouloir l’embêter de tracas inutiles ? Lorsque Gérard décidait de sortir en chaussons, pourquoi s’évertuer à lui faire mettre des souliers qui font mal aux orteils ? Oui après tout, pourquoi ?

Finalement, ce sont des questions que je me suis posée à moi-même, quelques jours après notre arrivée. En le connaissant un peu mieux et après avoir appelé son éducateur référent, je me suis rendue compte que Gérard pouvait vite être contrarié par toutes ces manières obligatoires qui n’avaient pas de sens pour lui. S’il était contrarié, alors il se fatiguait vite, s’énervait facilement ou avait mal à la tête… Ainsi, je me suis posée la question : « Est-ce qu’il est en danger ? »
A partir de là, je me suis dit qu’il était adulte, en vacances de surcroît ; ça ne m’empêchait pas de passer le matin dans sa chambre et de lui demander s’il voulait mettre un jean ou de lui conseiller un short en raison de la chaleur. Ça ne m’empêchait de venir l’embêter avec humour parce que j’ai bien remarqué qu’il aimait l’humour et la relation duelle que je pouvais entretenir avec lui lors du lever ou de la toilette. Ainsi, avec l’équipe, nous avons tourné tout ça en dérision et Gérard nous a fait beaucoup rire et nous a souvent attendris.

Aussi, il avait une manière toute à lui d’aborder les personnes autour de lui. Quelques exemples ?
Quelques jours après notre arrivée, Lucette m’a confié qu’elle se sentait seule et qu’elle avait bien abordé quelques personnes mais qu’elle ne parvenait pas à entrer en contact avec elles. A ce moment-là, Gérard me tenait le bras ; comme il avait tendance à rester auprès des animateurs, j’ai proposé à Lucette d’essayer de discuter avec Gérard. Ils ont donc commencé à parler de leur vie au foyer, de leurs activités respectives… A partir de là, on peut dire que Gérard a bloqué sur Lucette ; peu de temps après, chaque fois qu’il croisait Lucette, il se mettait à rire et à dire « Elle est belle, Lucette, elle est belle Lucette ! Elle a une jolie robe, Lucette, elle a une jolie robe ! ». Ça a duré comme ça tout le séjour ; Lucette aimait bien ça au début puis elle a commencé à en avoir marre, pensant que Gérard se moquait d’elle…

Une autre fois, je pliais le linge des garçons et organisait des tas pour que chacun puisse récupérer ses affaires. Gérard était encore là et me regardait faire, surveillant que je ne lui dérobe pas ses slips ou ses chemises. Je parlais à haute voix… Lorsque je disais « Alors, ça c’est à Michel », il réagissait de suite en riant : « Il porte des slips Michel ? Il porte des slips Michel ? » Un blocage ? Quoiqu’il en soit, tous les autres vacanciers présents se sont mis à rire face à cet engouement de la part de Gérard qui finit par me dire « Mais c’est qui, celui là ? » Alors lorsqu’il croisa le Michel en question, il le harcela de questions : « Tu portes des slips, Michel ? Tu te rases le matin, Michel ? » Sa manière à lui de faire connaissance avec ses camarades ! Manière plutôt efficace !

Dernier exemple que je donnerais même s’il y en a des milliers, c’est le rapport de Gérard avec les noirs. Lorsque Gérard croise une personne noire, il bloque. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais il s’adresse à la personne et lui dit : « Oh, mon p’tit noir ! T’es un africain toi ? T’es un africain ? » (Gérard répète tout en double, c’est une habitude à prendre) Heureusement pour chacun d’entre nous, les noirs en question étaient toujours des animateurs d’autres groupes et avaient compris qu’il n’y avait là rien de bien méchant. Et puis, je crois que ça se voyait sur son visage de toute façon…

En tout cas, il nous a surpris à de multiples reprises. Ce qui était aussi surprenant chez lui, c’est que le reste du temps, c’est-à-dire lorsqu’il ne communiquait pas avec une autre personne, Gérard avait un regard triste. Très triste, à tel point qu’au début, j’avais l’impression qu’il n’allait pas bien. J’ai vite compris qu’il n’y avait rien de grave à ça mais que c’était son expression habituelle… Assez mystérieux, Gérard.

*

Je me suis beaucoup attachée à lui. On est peut-être censés éviter de s’attacher aux personnes que l’on accompagne, on est peut-être censés établir une distance mais vivre 24h sur 24 avec des personnes pendant 15 jours, ça n’a rien à voir avec le boulot d’éducateur. On ne rentre pas chez soi le soir pour faire la coupure avec le boulot et prendre la distance nécessaire, on n’a pas le temps d’écrire ses émotions sur un cahier de bord, on n’a pas le temps de comprendre ce qui se joue à l’intérieur de soi. On vit l’aventure, on rit et on pleure avec eux, parfois ça déborde un peu trop, on doit être présent même la nuit en cas de problème, gérer les angoisses et les tristesses, être là au lever pour donner du sourire à la fatigue, encourager les initiatives et être médiateur en cas de conflits. Alors forcément, on s’attache aux vacanciers. Heureusement, c’est un séjour de 15 jours et c’est quelque chose que nous gardons en tête.
Mais maintenant qu’un mois est passé depuis la fin du séjour, je m’interroge toujours. Parce qu’en effet, lorsque je regarde les photos, je souris encore à la vue de Gérard et je ne peux m’empêcher de me souvenir de ses stéréotypies ou de son discours répétitif et ce, avec une certaine affection.
Avec un peu de recul, je me dis que ce vieil homme a forcément éveillé quelque chose en moi. Pour l’instant, je me dis que c’est simplement son détachement face à la vie qui m’a peut-être fasciné.
Alors certes, Gérard est déficient intellectuel mais mince, enlevons-nous ce terme de la tête ! A quoi ça rime, finalement, ce diagnostic définitif qui fait qu’on invente des séjours spécialisés pour ceux qui ne rentrent pas dans la case des personnes « normales » (au sens de la norme) ? A quoi ça rime, toutes ces normes ? Qui a décidé que c’était mieux d’avoir un QI de 120 ?
Gérard est une personne heureuse, je crois bien. Il a ce regard triste qui, à mon avis, est resté figé depuis des années après des expériences peut-être décevantes. Mais aujourd’hui, à ce que j’ai pu en voir, il me semble qu’il est heureux. Bien sûr, tout ça n’est que suppositions mais je crois qu’il nous l’a bien fait comprendre. Et j’ai été fasciné par cette facilité à envoyer balader les normes.
En fait, toute expérience avec des personnes considérées comme « déficientes intellectuelles » amènent à se poser des questions existentielles, il me semble. C’est quoi la vie ? A quoi ça rime ? Accomplissement personnel ou normalisation obligatoire ?
Bien entendu, l’acquisition de certaines normes est à mon sens la condition à l’accomplissement puisque nous sommes des êtres sociaux et qu’à moins d’avoir une pathologie spécifique, nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes. Cela dit, jusqu’où est-ce que ça doit aller ?
La situation de Gérard m’a montré une part de l’humain que l’on a tendance à oublier. La société occidentale prône des valeurs basées sur la réussite, la mode, la gloire, l’aspect matériel… Ainsi, tout le reste est considéré comme inférieur à la norme. Et si on envoyait tout ça balader et qu’on ne se préoccupait que de son bonheur ? Il se trouve que Gérard était largement capable de vivre en collectivité, en ce sens où les grandes Lois étaient clairement acquises pour lui. A partir de là, il a été pour moi un modèle d’accomplissement, au sens où on l’entend lorsqu’on entreprend une formation d’éducateur spécialisé.
En tout cas, je crois que c’est comme ça que je vois les choses. Lorsque je me pose l’irrémédiable question « Qu’est-ce que je fous là ? A quoi je sers ? », je crois que mes convictions se rapprochent de tout ça.
Je suis là pour accompagner la personne dans l’aboutissement de son accomplissement tout en l’aidant à acquérir les grandes Lois, grâce auxquelles la personne pourra évoluer en société. Parce qu’on ne vit pas sans le système, j’en suis convaincue aujourd’hui.
Je ne suis pas là pour imposer mes normes et je crois que la nuance est nécessaire (nuance entre les Lois qui permettent l'altérité et la vie en société et les normes, pourrait-on dire, mineures). Faire preuve d’altérité en considérant l’autre comme égal mais différent de soi, c’est pour moi une nécessité permettant à la personne de ne pas être dans la toute-puissance et de s’incarner dans le réel. Mettre ses chaussons dehors, c’est quelque chose que je ne fais pas ; ce n’est pas une raison valable pour imposer à l’autre d’être même que moi.

Je ne sais pas ce que vous pensez de tout ça, j’aimerais bien avoir des avis de personnes, même celles qui n’auraient pas eu d’expérience dans ce domaine. Comment voyez-vous les choses, de votre côté ?

A suivre...
C'est à vous !
  1. Moi il m'a fallu un bon mois pour "sortir" d'un séjour de 3 semaines l'année dernière... Il est évident que quand tu es 24h/24h avec eux, les liens sont tout de suite énormes.
    Et puis ça passe... comme tout... mais je crois bien que si je me refaisait une séance photo, j'aurai toujours le sourire !
    Petit souvenir ici : http://thandiquoi.superforum.fr/le-coin-des-bavards-f14/une-experience-t346.htm

    Bises et bonne nostalgie à toi !

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  2. Salut Meliecara !

    C'est super sympa de partager ton expériences ! A tous les lecteurs, cliquez sur le lien... c'est super sympa à lire !

    Merci à toi pour ce partage.
    A bientôt et bonne rentrée à toi ;)

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  3. Salut!
    Ton texte m inspire grandement. Au mois d aout je vais faire ma première colo adapté. J'ai hâte et encore plus quand je lis tes textes. Ces personnes ont l air de tellement de donner des leçons de vies. C'est beau.

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