31 décembre 2009

Mots posés, mots retrouvés



Quelques mots retrouvés. Quelques mots qui témoignent de la découverte fragile d'un public et de soi face à ce public... Ça fait bizarre de retrouver des questionnements passés. En même temps, ça confirme une belle découverte et l'envie de poursuivre avec eux.

Début du stage 1, en IME
"Suis-je en train de me confondre à ces êtres prisonniers ? Ces corps difformes aux allures désarticulées, aux pas saccadés et aux regards furtifs... Est-ce donc cela qui se passe en moi et que je ne comprends pas ?
Je n'y comprends rien et pourtant, je me dis que cette rencontre avec l'incompris ne m'est pas neutre. Me trouble. Me renvoie à ce que je suis, à ce que je veux, à ce que je leur veux. A ce que je suis capable de donner [ou pas]. Je crois comprendre que ces enfants me renvoient à mes propres symptômes. Ce que m'interdisent les codes et usages sociaux est autorisé là-bas, dans cette antre de la psychose. Ces gestes frénétiques, ces mains violentes, ces courses folles et ces cris enragés... Je crois comprendre que mes gestes, à moi aussi, sont empreints de ce que l'on nomme folie dehors.
Moi aussi.
Tout à coup, j'ai peur de m'autoriser les actes. En miroir de cette enfance dite inadaptée. Je ne peux plus ignorer mes pas de dératée lorsque l'ombre me cache. Je ne peux ignorer mes envies de violence, ces gestes que je me force à retenir pour ne pas qu'il me nomme folle. Et tout ça me confond avec eux, avec elle qui a un problème pour marcher et qui donne l'impression qu'elle est guidée par des fils, avec lui qui fait la girouette en permanence, avec elle qui tape pour témoigner de son affection, avec elle qui utilise ses dents, en lieu et place de la parole...
Non. Je retiens tout ça, quelque part à l'intérieur de moi. Je ne savais même pas que j'avais ça dedans. Tout à coup, j'ai peur pour de vrai. Dans le secret de l'impalpable, je me pose mille questions et je cache ce qui tourbillonne en moi comme une éventualité."

Quelques jours après
"Je ne crois plus que ce soit moi qui ait quelque chose d'eux. Je ne crois plus que ce soit moi qui soit comme eux. Les fous, comme on les appelle ailleurs, là où la liberté est à portée de main.
Je crois plutôt que ce sont eux qui sont un peu comme moi. Parce que je cherche, je cherche inlassablement cette folie qui fait d'eux des anonymes enfermés. Je n'ai pas encore trouvé. Oui, ils marchent bizarrement. Oui, ils disent des choses que je ne comprends parfois pas. Ils ont aussi des gestes approximatifs, du fait d'un retard moteur, ou simplement d'un retard dans les apprentissages. Oui, ils ont parfois du mal à s'exprimer et le temps devient précieux, tout à coup, lorsqu'une communication s'égrène.
Mais je ne trouve résolument pas. Il y a plusieurs types d'enfants. Il y a ceux qui sont atteints d'une maladie génétique ; la trisomie 21 par exemple, pour qui les choses sont établies. Pour qui il existe quelques symptômes communs mais qui font preuve de grandes différences selon leur éducation par exemple. Comme moi. Comme toi. Une personnalité avant la maladie. Avant la trisomie. J'ai tenté de comprendre cette déficience intellectuelle, je n'ai pas réussi. Non, je vois l'enfant qu'elle est, elle, dans toute sa spontanéité, sa joie de vivre et ses échanges verbaux ininterrompus. Hier, je la regardais. Elle riait à gorge déployée ; je me suis dit "cette enfant a 12 ans, c'est une pré adolescente, elle aime le jeu, le rire. Elle jouit de l'instant présent. Elle est un bonheur à elle toute seule". Voilà ce qu'elle est pour moi, cette jeune fille. J'ai oublié de m'interroger sur sa trisomie.
Puis il y a ceux pour qui c'est plus compliqué de mettre des mots sur leurs maux. Ce sont ces enfants pour lesquels les traumatismes ont été violents, qui ont peut-être choisi la fuite dans une autre réalité, cette folie qui fait peur. Qui ont choisi de cesser de parler, qui ont choisi de cesser de comprendre... Pourtant, je n'y crois pas beaucoup. Dans chacun d'entre eux, il y a quelque chose. Quelque chose de très proche de la vie et je souffre de m'entendre dire le contraire. Parce qu'il y a cette institution toute-puissante, qui construit des murs fictifs et réels autour de leur liberté d'être. Qui dicte leurs pas, leurs gestes et leurs paroles. Qui refuse qu'il y a autre réalité que la notre. Que la folie ne veut rien dire. Qu'elle met des individus dans des cases aseptisées et qu'elle les empêche de se construire. Alors, moi je ne crois pas une seconde à cette inertie préfabriquée. Je crois même que cette réalité dans laquelle ils ont fui est empreinte d'humanité, de quelque chose de vivant et que c'est mon travail d'aller chercher là-dedans. Je refuse de les forcer à entrer dans ma réalité, au risque de blesser leur développement personnel. Et quand j'entre un peu chez eux, je m'aperçois qu'ils sont quand même un peu comme moi. Que moi, je suis peut-être un peu comme eux aussi. Dès lors, qu'allons-nous faire ensemble, dans ce chemin institutionnel ? Finalement, les choses deviennent plus simples. Et je ne sais toujours pas ce que signifie déficience intellectuelle. Inutile de dire que je n'en ai cure.
Il y a ces enfants caractériels, violents, autodestructeurs surtout. Ceux qui sont en colère. Qui sont rongés par la culpabilité, la haine, l'abandon. Qui se tapent la tête contre les murs pour dire l'immuable, se mordent, se griffent ou hurlent et jettent tout ce qui les entoure. Qui sont en crise permanente. Qui, à l'inverse, témoignent d'une douceur presqu'inquiétante envers les femmes, aiment leur caresser les cheveux, embrassent à tout va et serrent fort pour dire bonjour. Ceux-là, je ne sais pas ce qu'ils font entre ces murs. Ça s'appelle de la misère sociale selon moi. Enfin... les mots ne veulent pas dire grand-chose mais disons que la violence est presque une douceur dans le passé de ces enfants, dans les traumatismes vécus. Vraiment. Ça fait mal de connaître la vie de ces enfants là. Parce que la lucidité leur a fait voir l'horreur. Alors comment ? Comment transférer cette violence ? Comment apaiser la douleur ?

Les questions sont là, posées. Indescriptibles de complexité. Apprendre à ces enfants la frustration. Leur apprendre qu'ils ne sont pas tout-puissants. Que ce n'est pas tout ou rien mais un peu de ceci et un peu de cela. Sinon, vivre devient impossible. Leur donner les moyens de s'aimer. En leur laissant la place qu'ils veulent occuper, les amener tout doucement à aller un peu plus loin, leur lâcher la main quelquefois mais la reprendre presque aussitôt. Jusqu'à ce que, tous seuls, ils puissent emprunter le chemin de leur vie. Quelle utopie. Mais sans utopie, il n'y a pas de vie je crois.


Ce n'est pas moi qui suis comme eux. C'est eux qui sont comme moi. La subtilité est essentielle.
Enfin, je crois."

Août 2009, après une expérience en séjour adapté
"J'ai vécu tellement de choses en quinze jours qu'il n'y a pas de mots savants et rationnels pour les décrire. J'ai ri et pleuré, consolé et cajolé, accompagné et guidé, lavé et soigné... J'ai résisté à l'amour sans trop y parvenir. Proximité oblige. C'est toute une vie qui se partage ensemble. Jour et nuit. Pour calmer les angoisses ou répondre aux questionnements atypiques, du genre "Qu'est-ce qu'il mange de beau, le curé ce soir ?". Pour animer un quotidien bercé d'espérance ou d'ennui, pour donner vie aux désirs muets. Pour les regarder sourire et danser, hurler ou se taire.
L'instant d'un bonheur dérobé. A l'injustice d'une vie qui se voudrait gâchée par l'éternel Peter Pan qui vole dans leur tête à la recherche du simple.
J'ai ressenti quantité d'émotions auprès d'eux. Ils ont réchauffé mon cœur de leurs manies simplettes, ils ont fait coupable ma dévotion à la douleur, ils ont ému ma sensibilité fragile. Je me suis attachée à eux ; quelque part considérés comme mes amis d'infortune, avec ce truc qui ne fonctionne pas dans la tête. Quelque part en secret.
J'ai pu comprendre les pleurs et les craintes, les répétitions et les aliénations. Je crois que j'ai pu aussi humaniser ces gens qui m'ont tant donné de leur générosité malhabile. Ces gens qui ont bousculé mon égocentrisme. Et mes convenances. Ces gens avec qui je n'ai pas eu peur d'être. Auprès de qui je ne me suis pas cachée.

J'ai vécu tellement de choses... J'ai tellement vécu cette expérience que je n'ai pas pu la regarder de loin en posant les mots sur mon cahier. Je n'ai pas eu le temps de me laisser morcelée par ma pensée envahissante.
J'ai tellement vécu. Au gré de brutes émotions."
C'est à vous !
  1. Bonsoir,
    que te dire Vanillette,si ce n'est que j'ai l'impression d'avoir trouvé, en te lisant depuis 4h maintenant, comme une alter egote en ton écriture..
    je suis étudiante en premiere année, et ca me parle ce que tu écris..
    Je te laisse mon mail, et continue ma lecture attentive :D
    Barbara

    momosmeuh@hotmail.fr

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  2. Bonjour Barbara,

    Et bien ! Ça fait plaisir... Je te souhaite la bienvenue ici.

    Lorsque j'ai créé ce blog, je l'imaginais comme quelque chose de commun à plusieurs personnes qui se sentaient concernées par les mêmes sujets que moi. Alors si tu as envie de faire part de ton expérience/ressenti/parcours par le biais d'un article ou de plusieurs, contacte-moi sur vanillette.blog@gmail.com

    A très bientôt !

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