29 mars 2010

A toi


A toi qui m'as dit qu'il n'y avait plus d'espoir avant que je débarrasse le parquet, à toi qui m'as offert un Snickers pour avoir soigné la plaie de ta fuite, à toi qui du jour au lendemain deviens trop vieux pour une main tendue, à toi qui porte la peine dans ta rage, à toi qui n'avais qu'un pull-over lorsqu'on a fait de toi un sans-abri, à toi qui as souri quand l'avenir s'est laissé embrasser, à toi qui as hurlé faute de mots, à toi qui as tapé sans voir la douleur, à toi qui t'es caché pour ne pas dire les larmes de l'adieu, à toi qui préférais le foyer à la maison, à toi qui pensais la fatalité de la violence comme seul exutoire à la misère, à toi qui tremblais devant les mots incongrus d'un juge blasé, à toi qui rêves de lendemains dorés mais qu'le chagrin écrase, à toi qui veux décrocher la lune qui éclaire ton quartier, à toi qui as compris que la discipline valait ta liberté, à toi qui auras connu les gardes à vue abusives, à toi qui sais fédérer les forces pour inventer le bonheur, à toi que j'aime voir sourire lorsque tu reviens de l'errance les ongles sales et le rictus édenté, à toi que les murs ont effrayé, à toi qui as choisi la colère pour exhumer l'horreur, à toi que j'ai croisé trop vite, à toi que j'ai vu passer des larmes à l'éclat de rire. A toi.

A vous, visages définitivement ancrés dans mon souvenir.
Avec en prime la boule dans le ventre. Et dans la gorge aussi. Il suffira d'avaler la salive encombrante et de regarder l'bout du boulevard. Se dire que tout ça est terminé. Qu'on en veut plus. Rencontres fortuites, envol anticipé, un adieu de circonstances et la vie continue. Délinquants en milieu fermé et éducateurs en quête de misère à soigner. La boucle est bouclée, rien de plus simple. On oublie le reste et on rit trop fort pour couvrir le murmure latent du regret.

Rires. Forcés. Toi, usager, bénéficiaire, personne accueillie, jeune délinquant, handicapé social, tu me ressembles tellement. Alors lourd l'adieu. Pesants, les rêves que j'ai pour toi.

Ce soir j'ai envie de rendre hommage à toi et à tes voisins de chambre. A votre force dissimulée dans un certain vide institutionnel, à la fraternité qui habite vos visages, aux sourires que j'ai attrapé dès que possible, aux larmes que vous avez parfois osé verser, au courage dont vous faites preuve face à l'horreur, aux écrits que vous avez osé poser après l'hésitation, aux mots que vous avez prononcé pour échapper au chaos, aux rires qui nous ont pris si souvent.

Semblable, laisse-moi dire en secret ma sensibilité. Ma sensiblerie.

C'est à vous !

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