8 juin 2010

La mort a fait main basse sur le rire des enfants*


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Il s'est fait écraser les deux pieds par une voiture. Un morceau de rien au milieu des vivants. Douleur qui s'oublie dans les minutes de l'ennui. Conduit à l'hôpital. Aux urgences. Mais sans papiers. Oui je sais il y l'AME. L'aide médicale d'état. Ce truc qui permet aux personnes étrangères de bénéficier de soins. Parce qu'on est le pays des droits de l'homme. Parce qu'on a tous le droit d'être soigné. Mais il n'a pas l'AME lui. Si, il est bien étranger. Mais déclaré mort. Sans droits sociaux donc. Il n'existe pas. Un morceau de rien, vous disais-je. Alors trois pansements feront l'affaire. Il ne pourra pas accéder aux toilettes, ne pourra pas se brosser les dents, n'aura pas d'examen approfondi. Ne pourra pas. Il n'existe pas.

Soleil cuisant. Nous on cherche un autre gars pour un accompagnement. On le croise. Lui. Avec ses pieds gonflés, ses ongles incarnés, son corps décharné, son odeur. Et ses yeux bleus qui n'existent pas. Sous la sandale, la peau se creuse. Il dit que ça n'est pas grave. Il dit qu'il n'a pas l'AME. Il doit attendre six mois. Ça dure depuis 1998. Six mois. Six petits mois de rien du tout. Sous le soleil, ses pieds gonflent. La chaussure s'incarne en lui. Lui rappelle qu'il existe. C'est pas joli à voir. Mais lui dit qu'il n'y a pas de solution. On lui propose de repasser. 

On en parle en équipe. Ça rappelle un dur souvenir. Un gars décédé d'une phlébite, juste parce que l'hôpital avait jugé bon de rompre l'hospitalisation. Lui avait prescrit un médoc. Mais la rue conserve les ordonnances dans les poches. La mort le lendemain. Pas deux fois.

Il n'est pas fou. C'est pas la mission de l'équipe donc. Mais on s'en fout. Forcément qu'on s'en fout. Pas d'équipe pour passer le voir, pas de soignant. On y va. On s'en fout. On le retrouve le lendemain. Sur un banc, tête baissée. Des yeux bleus qui sourient et qui reconnaissent. Une main qu'on serre. Une discussion à coeur ouvert. Il s'est fait tabasser par plusieurs personnes il y a quelques jours, il a les côtes cassées. Il n'a plus les pansements aux pieds. Ils se sont décollés. Il a du mal à marcher. Mais ça n'est pas grave. Il n'a pas de droits de toute façon. Puis il ne veut pas retourner aux urgences. Un corps blessé. Un corps de ruines. Images décharnées de la violence sur ce corps faible. Ses yeux bleus. Puis il rit. Dit qu'il a un pantalon de clown. Mais ça fait trop mal aux côtes de rire. Ne pas rire. Non. 
Les pompiers finalement. Pour la permanence d'accès aux soins. Pour tous. Même pour les morts en attente d'être ressuscité. Il faut attendre. Attendre. On lui demande si ça va. S'il a besoin de boire un coup. De pisser un coup. Il va se laver les mains, il est heureux quelques instants et sourit de la couleur de ses mains. Fume une clope. Demande où il va aller.
Il passe chez le doc. Ça sent trop fort. La pisse. La merde. La crasse. Il fait chaud. Il a du mal à respirer. Pousse des cris de douleur. J'ai la tête qui tourne. Les mains moites. Faut que je sorte. Prendre l'air. Lui, il faut qu'il se repose. Mais non, les morts n'ont pas besoin de repos. Absurde paradoxe. 
Une place en hébergement pour les personnes sans droits sociaux. Demain nous y retournerons. Avec des anti douleurs. Des pansements. Du désinfectant. Des médocs pour le manque d'alcool. Pour faire exister sa douleur. C'est pas dans la mission. Il n'est pas psychotique. On s'en fout, il est un homme.
Il boit un dernier coup. C'est interdit d'être alcoolique. Il tremble un peu. Peur de manquer. Soumission au système. L'alcool, c'est la jouissance absolue. Les clochards n'ont pas le droit de jouir. Bref. Bois un coup, mon vieux en espérant que demain sera meilleur. On le laisse sur un banc. Le 115 arrive. Il sourit de ses yeux bleus. Dit "merci". Je lui dis "à demain". Pour tout ça quoi. 

* Yves Jamait, Les rires et le clown (Album le coquelicot)
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