12 juillet 2010

La psychose à l'épreuve du communautaire


Comme certains d'entre vous le savent, j'effectue mon stage à responsabilités au sein d'une équipe mobile psychiatrie précarité, comme il en existe officiellement depuis la 'circulaire du 23 novembre 2005 relative à la prise en charge des besoins en santé mentale des personnes en situation de précarité et d’exclusion et à la mise en œuvre d’équipe mobiles spécialisées en psychiatrie'. Ce stage me permet d'accompagner des personnes de la rue souffrant de psychose : schizophrénie, paranoïa, troubles bipolaires, etc... et ce, dans des contextes variés. Dans la rue, à l'hôpital, dans un lieu d'accueil à bas seuil d'exigence et enfin, à domicile... n'est pas mobile qui veut !

Avant d'en venir à ce qui me préoccupe aujourd'hui, je voudrais faire un rapide rappel de ce qu'est la psychose, pour ceux qui ne savent pas. Pour faire vite, on peut dire qu'elle se différencie de la névrose. Je n'entrerais pas dans les détails (mais cela pourra faire l'objet d'un futur article) et vous présenterais des définitions simples, tirées du Petit Larousse illustré de 2006.

La névrose désigne une affection psychique perturbant peu la personnalité et la vie sociale et dont le sujet est conscient.

La psychose, en revanche, est une affection mentale caractérisée par une altération profonde de la personnalité et des fonctions intellectuelles, et par le fait que le sujet n'a pas conscience de son état. 
Lorsqu'on aborde cette question, certains traits sont mis en avant mais il est important de considérer que chaque personne vit sa maladie de manière singulière :
  • Les délires : perturbation dans le fonctionnement de pensée, idées qui entrent en contradiction avec la réalité extérieure
  • Le sentiment de morcellement : angoisse liée à l'enveloppe corporelle et sentiment qu'il n'existe pas de limites entre soi et les autres
  • Les hallucinations : le sujet a la conviction de percevoir par la vue, l'ouïe ou l'odorat un objet qui n'existe pas
  • etc...
La psychose la plus connue concerne la schizophrénie mais il en existe d'autres : la psychose hallucinatoire, la paranoïa, la psychose maniaco-dépressive...

Malgré que ce rappel soit bref, on peut facilement se rendre compte que l'existence de la maladie peut perturber la vie quotidienne et sociale de la personne. Certaines d'entre elles, en conséquence des symptômes de la maladie, finissent par s'isoler, errer, voyager... On parle même de "voyage pathologique". Des voix qui menacent ou des voix qui fatiguent. Alors on fuit. 
La personne peut aussi rompre ses liens sociaux pour éviter des situations gênantes. Ou parce qu'elle se sent menacée. Tant d'histoires, de vécus, de ressentis... 

Nous, équipe mobile, on rencontre parfois ces gens dans la rue. Dans l'errance pathologique. Ou dans l'inertie parce que l'errance n'a rien donné. Parmi les différents dispositifs qui sont rattachés à cette équipe de rue, il existe un lieu d'accueil pour mettre à l'abri les personnes qui en ressentent le besoin. Ce lieu parie sur le communautaire pour offrir une thérapie qui ne dit pas son nom. Un lieu où personne ne prépare le repas, où personne ne fait le ménage, où personne ne dicte de règles trop strictes. Oh bien sûr, un contrat de séjour est signé et il y a quelques exigences : ne pas mettre en danger le groupe, ne pas héberger de personnes extérieures et participer à la réunion communautaire hebdomadaire. C'est tout.
Les personnes sont ici chez elles et s'organisent comme elles veulent/peuvent. Le lieu se veut adapté à la temporalité des personnes qui, parfois, ont quinze ans de rue derrière elles. Ainsi, si les habitants veulent manger un couscous à 3h du matin, c'est possible. Si elles souhaitent recréer la rue dans leur chambre, c'est possible. Si elles ne souhaitent pas se laver, elles le peuvent. 
Personnellement, je crois en cette idée de l'inconditionnel. Même si moi, avec mon mode de vie, mon vécu, mes représentations, je peux avoir du mal à pénétrer les lieux par moment, je trouve ça vraiment bien, en ce sens où ce lieu est et sera ce que les personnes ont envie qu'il soit. Alors bien sûr, petit à petit il a bien fallu s'institutionnaliser pour obtenir des financements mais au fond, l'esprit résiste.

La communauté pour survivre, donc. Pour s'entraider parfois. L'un pour dire à l'autre "Eh l'ami !" avec un clin d'œil en coin quand cet autre chavire. Mais la communauté comme ultime symbole du lien social. De ces autres parfois menaçants.
Parce qu'il y a Florian* qui n'en peut plus, qui sent qu'une force maléfique est ici. Oui, quelque chose en lui lui dicte de fuir ce lieu. Alors il marche, marche... Se rend à l'hôpital et demande à être hospitalisé. Ça fait des jours qu'il dit qu'il n'en peut plus. Plus les jours passent, plus ses traits se creusent, moins ses jambes ne le tiennent. Il ne mange plus, ne boit plus. Il marche. Pour fuir ce lieu où règnent de mauvaises ondes. Mais aujourd'hui ça y est, il est parti. C'était sans doute trop difficile pour lui.
Puis aujourd'hui, j'ai aussi croisé Fernand qui pense que son corps est un cobaye, qu'un hébergé a voulu le tuer ce matin et que les autres hommes vont lui voler ses os et ses yeux. Il ne cesse de hurler qu'il va y avoir embrouille. Il dit qu'il partira demain car il ne peut plus voir les autres hommes. Dans son flot de paroles désordonné, il me dit qu'il veut être hospitalisé. 
Ah oui... et puis, Flavien ne parvient pas à se calmer. Il pense que nous allons  nous revoir au tribunal  de grande instance car on est tous des proxénètes ici. Il est allé voir les fédéraux et ça va pas se passer comme ça. Il crie. A coté de Fernand qui hurle aussi que ça sent l'embrouille.
Tous deux ont les traits tirés. Ils se sont vêtus de plusieurs couches de vêtements malgré la chaleur. Tous deux ne se voient pas. Ils luttent peut-être, à l'intérieur de cet esprit qui les rend prisonnier. 
En tournant la tête, j'aperçois Michel qui parle seul. Je ne l'avais jamais vu parler seul et s'adresser, comme il le fait présentement, à l'invisible en face de lui.

Alors forcément j'interroge le collectif. Me demande si ça n'entretient pas le sentiment de persécution par moment. En tout cas, pendant les moments difficiles. Ces instants où le visible devient invisible. Ces instants où deux se croisent sans se voir, hurlent leur unique délire. Ces instants où le collectif est composé d'unités, de bulles où une seule personne entre à la fois. Ou l'autre est l'objet du délire. 
Faut-il répondre aux demandes d'hospitalisation en considérant que la personne connaît sa maladie et sait ce qui est bon pour elle ? Je me pose la question. 
En comparaison aux hospitalisations sous contrainte (impérieux besoin d'agir des soignants ?), les demandes directes des personnes me questionnent. Est-ce que l'isolement, à un moment donné, ne peut pas les soulager ? Non pas l'isolement forcé. Celui qui aide à reprendre possession de soi, à se retrouver. Parce que dans le délire, il y a toujours une part de vérité. La demande d'hospitalisation ne fait-elle pas partie d'une vérité valable pour une personne à un instant donné ?

En même temps, cet espace communautaire maintient le fil de la vie. Avec fragilité mais le quotidien tient. Peut-être que Florian reviendra quand il se sera retrouvé, peut-être que Fernand ira mieux grâce à ceux qu'il apprécie sur ce lieu. Peut-être que Flavien, demain, sourira et me parlera de "la paix, du sommeil et de l'arme de vie" auxquels il aspire. Il y a quelques jours, quand nous avons fait une sortie, il m'a dit "C'est tellement merveilleux, c'est tellement magnifique, je me sens très heureux"... Aujourd'hui lorsque je lui ai demandé comment il avait vécu cette journée là, il m'a hurlé : "C'était trop bien car les nanas sont à l'écoute, dans le respect alors voilà !" avec un air menaçant qui pourrait faire peur à quelques passants mal informés sur la maladie psychiatrique... Mais ça c'est un autre débat !

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Edit 13/07/2010 : Fernand n'allait pas mieux aujourd'hui. Je lui ai dit qu'une place était disponible pour lui s'il souhaitait encore être hospitalisé. Il a ouvert son sac à dos et du tas d'immondices à l'intérieur, m'a sorti une rose flétrie. Je l'ai placé dans l'eau en lui disant ma reconnaissance. Une part de lui qui reste ici. Son geste à lui d'ultime résistance. 

* Tous les prénoms ont bien entendu été modifiés
C'est à vous !
  1. Lors d'un stage que j'ai réalisé en psychiatrie, les personnes qui demandaient à être hospitalisées étaient toujours prises au sérieux. Elles rencontraient alors leur médecin psychiatre, et ensemble, étudiaient la demande. En fonction de l'état de la personne, des places disponibles en clinique (très rares), une réponse était donnée. En général, pour ces personnes, la demande d'hospitalisation était éclairée et justifiée. Pour répondre à ton questionnement, je pense qu'en effet, ces personnes connaissaient leur maladie et savaient ce qui était bon pour elles.

    Cordialement

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