9 novembre 2010

La voix d'Anne Melki, photographe sociale


J’ai découvert Anne Melki sur Facebook. J’ai ensuite navigué vers son blog et son monde, ses clichés et instantanés et je me suis dit que sa démarche était très courageuse.
Anne Melki est assistante de service social et photographe. Laissons-la nous en dire plus…

Personnellement, je suis particulièrement touchée par les sujets abordés dans cet entretien, j'espère que vous y trouverez le même intérêt. Merci Anne.

Bonjour Anne. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Issue des mouvements d’éducation populaire, je suis assistante sociale spécialisée santé en Seine-Saint-Denis. Je suis également membre du Collectif ESORS (Et Si On Réenchantait le Social).

Comment vous est venue l'envie d'être photographe?
Tout d’abord la photographie m’accompagne depuis l’enfance. J’ai très tôt utilisé le reflex de mon père, et nous occupions nos dimanches après-midi à développer nos clichés dans la salle de bain. Il y a quelques années, la lecture du Journal du Dehors d'Annie Ernaux avait suscité en moi l'émotion de ces flashs photographiques, qui m’assaillent parfois : photos manquées, comme les actes, les floues, les pas osées, les trop tard… et mon éthique photographique. J’ai eu envie d'en faire trace, sous la forme d"ethnotextes" (Françoise Giroud).
En travail social, ce sont ces mêmes flashs qui me font aimer mon métier, de ces moments où l’espace d’un instant, le bureau de permanence permet la mise en présence, la bonne exposition, la révélation, dépassant les frontières dominant-dominé, aidant-aidé.

Ce sont ces lieux et espaces interstitiels pour la rencontre qui m’ont intéressés. Consignées dans des carnets ou sur des disques durs depuis des années, mes notes et photographies - qui forment, sans prétention, un portrait impressionniste de ces vies et instants singuliers - ont un jour pris la forme des « Brèves de rues ».

Selon vous, quel est le lien entre votre métier et cette activité ?
A travers la photographie, je tente de porter un regard sur le fait social avec pour objectif de conserver "une bonne distance", ni voyeuse, ni esthétisante. Une distance qui donne à voir, qui met en présence ce(ux) que l’on cache. En cela, la photographie n’est pas pour moi une fin en soi : au-delà de la prise de vue, il s’agit "ici et là" de prendre position… même si parti pris se situe parfois à contre-courant du sens commun...
Travaillant en Seine-Saint-Denis, cela a d’autant plus de sens pour moi : comment travailler à modifier le regard faussement codifié que l’on porte sur les banlieues ?
Cette démarche photographique s'apparente à un recueil de données pouvant concourir à une sensibilisation aux problématiques sociales, tout autant qu’à une flânerie impressionniste au gré des rues et des rencontres, composant un tableau de la ville telle qu’elle se compose, se décompose, se recompose.
L'acte photographique est pour moi une rencontre de l'autre, qui reflète et révèle... aussi bien les richesses et potentialités, que les situations d'exclusion et d'indignité.

Quels sont les différents projets que vous avez pu réaliser ?
- Des brèves ont été exposées au Théâtre Clin d’œil à Saint-Jean de Braye (près d’Orléans) au Théâtre Clin d’œil, puis au Théâtre de la Commune à Aubervilliers (93)
- Mes photos ont servi à l’illustration du recueil de nouvelles "L’étranger" produit par l’association Tu connais la Nouvelle (Éditions Castor Astral), d’un calendrier du Travail Social en Seine-Saint-Denis (Clicoss 93), d’un article sur le travail social de nuit (revue Plume)
- Dans le cadre de ma participation au Collectif ESORS, j’ai participé à des projets photographiques sur l’habitat insalubre et le handicap.

Comment gère-t-on la recherche de l’esthétisme et le risque du voyeurisme ?
Comme j’ai pu le dire tout à l’heure, je crois que c’est justement le fait d’être travailleur social qui me prémunit du voyeurisme, m’intimant toujours de "recadrer", de changer de point de vue - et ce faisant de me dessaisir de mes préjugés ou de mes fausses intuitions - pour me replacer dans une "bonne proximité" (Christine Garcette). Ne pas perdre son fil éthique, c’est la façon la plus sûre de ne pas virer dans l’émotion à tout prix, le sensationnel inutile. Mes photos n’intéresseraient sans doute pas la presse et le grand public parce qu’elles sont empruntes de ce parti pris quasi politique.

Pourriez-vous nous décrire une expérience qui vous a particulièrement marqué ?
Il y en a beaucoup… autant que de Brèves de rues !

Monsieur A. vient me voir régulièrement, pour un papier administratif qu’il ne comprend pas… parce qu’il y avait de beaux fruits au marché aujourd’hui "tenez, je vous en laisse un"… pour savoir si je vais bien… pour parler aussi parfois…
Il est arrivé d’Algérie en 44, après avoir servi dans l’armée française.
Il me raconte la France, et le Paris des années soixante. Le bar de nuit qu’il dirigeait. La ratonnade du 17 octobre 61… et cette cicatrice qui depuis lui barre le visage. Il me parle de l’Algérie d’avant l’indépendance aussi, de la solidarité entre les hommes, juifs, chrétiens, musulmans. Il me parle de son engagement politique à La Courneuve, et de son attachement aux 4000.
Il me dit "on n'a jamais l'occasion de boire le thé ensemble" et il sort d'un sac usé de supermarché deux verres, et un pot de confiture aux exhalaisons de menthe sucrée.
Dans ce petit bureau gris d'institution, il me parle de mon histoire...
... nous raccommodons l'Histoire.

Souhaitez-vous rajouter quelque chose ?
Le fait d’être en projet est mon moteur. Je suis donc ouverte à toute proposition de collaboration !

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Pour visiter le site de Anne Melki, cliquez sur la bannière :

Éducateur, ce métier impossible - site anne melki brèves de rues

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  1. Super intéressant! Décidemment, à chaque fois que je cherche un thème et que j'ai comme un doute quant à la pertinence des résultats que je vais trouver, je finis toujours sur ton blog. Ca me donne confiance à allier éducation spécialisée et reportage. Merci pour cette interview, je file sur son site.

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