12 novembre 2010

Le sourire de Cendrillon



La première fois que je l'ai rencontré, Fernande*, j'ai eu presque peur à l'idée de lui dire bonjour. Recroquevillée au milieu de l'escalier de son lieu de vie, elle avait le regard noir. Foudroyant. C'est vrai qu'elle est atypique, Fernande. Elle ressemble à une sorcière. En vrai de vrai. C'est une vieille dame à la crasse tellement incrustée qu'elle en cache la couleur de sa peau. Elle porte des guenilles. Des vraies de vraies. Quand j'écris ce mot "guenilles", je pense aux contes que l'on m'a raconté pendant mes heures d'enfance. C'est évocateur. Ça me fait penser aux haillons imaginaires de Cendrillon. Sauf qu'avec ses cheveux gris dissimulés sous une écharpe enroulée, ses pieds nus à la corne ancestrale, et sa jupe à l'allure d'un tablier du XVIIIe, elle a plutôt l'air d'une sorcière, Fernande. Elle a l'œil méfiant. Et foudroyant, cette première fois.
Je lui dis bonjour quand même. J'ai même pas peur moi. Elle ne me répond pas mais me regarde passer, je sens son regard dans mon dos. Elle est là parce que se tient en ce moment un repas communautaire. Plus tard, je lui proposerais de boire un verre qu'elle refusera dans un premier temps et qu'elle finira par accepter, sous mon insistance.
Ça c'était vendredi. Notre première rencontre. Alors lundi, quand je suis revenue, elle n'a pas répondu à mon bonjour. Mais elle est venue me parler. "Vous savez, le verre que vous m'avez donné la dernière fois... Oui, et bien il y a avait de la drogue sur vos mains, je l'ai senti." Me voilà, éberluée, lui expliquer que je ne consomme pas de drogue, que je ne suis pas médecin non plus, que je ne prescris pas de médicaments... Parce que oui, Fernande, elle craint les médecins. Elle me raconte tout. Qu'on l'a forcé à venir ici, qu'elle pensait simplement que c'était un abri pour dormir mais qu'en fait, tout cela n'était que mascarade pour l'amener à la droguer avec des médicaments. Mais attention, elle ne s'est pas laissé faire, elle refuse tous médicaments, elle ne se mélange pas, d'ailleurs "regardez-les, ils sont tous devenus fous avec ces cachets, cette drogue !". Quand je lui demande alors si elle souhaite partir d'ici, je comprends rapidement qu'en fait, c'est la plus ancienne et qu'elle a plus ou moins (plutôt plus que moins) l'intention de rester, faute de mieux. 
Elle m'intrigue Fernande. Parfois, elle m'exaspère. Surtout quand elle s'en prend aux autres en leur disant qu'ils sont fous. C'est pas comme qui dirait, communautaire. Parfois j'essaie de discuter avec elle. Ça finit la majorité du temps en plaidoyer contre les médecins, elle me ramène au "qu'est-ce que tu fous là ?", parfois elle me dit que je ne devrais pas m'impliquer pour tous ces fous, qu'il faut me faire payer, que c'est pas des manières. Elle revendique à l'envi, ça agace et ça fait sourire parfois. En particulier quand ça s'adresse à Benoit Apparu**, le secrétaire d'état au logement venu serrer des mains - croit-il - dociles. Elle est forte Fernande.
Je la vois régulièrement se faufiler ici et là, pieds nus et encrassés. Elle ramène ses bidons remplis d'eau qu'elle monte en faisant des allers et retours régulièrement dans sa chambre, au 4ème étage, vieille dame qu'elle est. Elle craint trop l'eau d'ici. Elle n'a pas confiance. Alors elle va remplir des bidons je ne sais trop où et, lorsque je lui propose de participer à telle ou telle sortie, elle m'envoie bouler en me disant "Mais tu vois pas que j'ai du boulot ! J'ai pas le temps pour ces conneries moi". Venue d'un autre temps, la Fernande ! Et je l'aime bien moi. Je sais pas, elle me touche dans ce que je suis. J'ai toujours un sourire en coin lorsque je l'évoque en réunion ou autre. Un sourire comme lorsqu'on pense à l'intelligence d'un enfant. 
Depuis un mois, elle ne me parle plus. Elle a repris le regard foudroyant (j'ai pas peur Fernande !), l'œil inquiet qui dit quelque chose que je ne sais déchiffrer. Je continue à dire bonjour. Avec un grand sourire qui essaie de lui dire quelque chose qu'elle saura peut-être déchiffrer. Je lui propose toujours de participer. Elle ne répond même plus. Je préférais même ses invectives. Je crois.
Puis il y a quelques semaines alors que je proposais un atelier précédé d'un petit-déjeuner sur le lieu de vie, elle est venue se planter là. Elle n'a pas parlé mais elle était là. Lorsque j'ai pris une autre résidente en photo, elle était derrière et je la vois, sur la photo, elle ne fuit pas le regard. Elle a même le visage qui est apaisé. Un peu plus tard, Fernande elle a même, accrochons-nous, mangé un pain au chocolat avec les autres. Sans aller se réfugier derrière les barreaux de l'escalier. Non là. Comme ça, sans rien dire.
Bah ouais j'étais contente. Ouais ça m'a donné l'énergie d'avancer pour cette journée. La présence de Fernande. Avec tout ce qu'elle est.
La semaine d'après, je tentais un "Fernande, un pain au chocolat ?" qu'elle me renvoya avec son air furibond : "Mais ça va pas la tête ou quoi ? Je vais pas toucher ça, tout le monde a touché avec la drogue sur les mains, et tu crois que je vais les manger ? Regarde-moi ça !" crie t-elle en saisissant une moitié de viennoiseries de ses mains noircies par la rue. Revenue Fernande. De je ne sais trop où, revenue avec tout ce qu'elle est.
De sorte que quand on se demande quoi faire avec elle en réunion, j'ai envie de dire "Laissons-la faire, elle sait." Mais je ne le dis pas. Parce que la relation d'aide est indicible. J'ai de la difficulté à nommer son avancée parce que ça reviendrait à dire que ses revendications survoltées la font vivante. Tout un débat.

Il y a quelques jours, j'ai organisé un atelier d'écriture dans un autre lieu, espace de rencontre et de convivialité. Pendant que je faisais la vaisselle d'après le déjeuner, la voilà arriver et se laver les mains sous le jet d'eau. Pour la première fois en quatre mois, elle a engagé une conversation avec moi, sortie de ses propos colériques : "Vous venez souvent ici ? C'est marrant de vous voir là ! C'est plus propre que là-bas, tu trouves pas ?" (que veux-tu de moi Fernande ?). 
A l'heure de l'atelier d'écriture, j'ose un inespéré "Bon alors Fernande, vous arrivez ou quoi ? Il commence l'atelier !". Ô miracle, la voilà arriver "Oui, oui ça va j'arrive !". J'ai failli en avaler mon stylo. Mais je me suis reprise, sûre de moi. Elle s'est installé sur un des fauteuils, "à la place du roi" qu'elle a dit, puis désinvolte, m'a dit "Mais qu'est-ce que c'est exactement ici, on va écrire quoi ?".
Elle n'a pas souhaité toucher un stylo mais est restée tout le long de l'atelier, a donné son avis sur la thématique, a ri comme jamais je ne l'avais vu rire, a cherché mon approbation, a échangé avec les autres personnes. Puis elle m'a encore expliqué que dans le café qu'elle était en train de boire, elle sentait qu'il y avait de la drogue car quelqu'un qui prenait des médicaments avait touché les sucres et ça lui faisait exploser la langue à l'intérieur. "Après c'est pour ça que je me sens pas bien, que je suis faible. C'est plus comme avant." 
Elle a laissé un peu d'elle dans cet atelier. Je l'ai remercié pour ça. Je l'ai trouvé courageuse. Finalement je m'étais peut-être un peu trompé : elle a quelque chose de Cendrillon, Fernande.

* Les éléments identitaires ont été modifiés
** sauf lui
C'est à vous !
  1. Très beau portrait , qui m'a rappelé un peu de mes résidants... :)

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  2. J'aime beaucoup tes articles, j'ai l'impression d'y être, sur le terrain, aux côtés des personnes que tu nous décris... Merci!

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  3. Tu peux pas imaginer à quel point ton commentaire me fait plaisir, Gaëlle :)

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  4. vraiment super tes articles ils me font écho, ta qualité d'écriture me permet de "re-vivre" certain temps de mon quotidien profesionnel

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  5. Tu as du talent Célia c'est à n'en pas douter. Ton style d'écriture m'inspire pour la réalisation de mes écrits (d.p.p, j.e.c,mémoire)...mais j'en suis encore loin !!
    bref....BRAVO l'Artiste !

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    1. Oh merci pour ces mots ! Ça me fait plaisir... Bonne chance pour tous ces écrits en espérant que tu y as pris/y prendras du plaisir !

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