2 novembre 2010

Quand l'institution (r)assure


L'année dernière, je publiais sur le blog Un dossier de pratiques professionnelles raccourci. Sans être dans la même démarche, ce que je propose aujourd'hui est davantage une étude de situation au regard du domaine de compétences 1.
 
Cet écrit a été réalisé l'année dernière lors d'un stage dans un foyer de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. J'ai choisi une situation vécue pour tenter de la décortiquer et proposer une analyse de l'institution dans le cadre de ces placements.

Ainsi cet écrit se compose de la manière suivante :
  1. Anamnèse brève du jeune
  2. Description de la situation
  3. Hypothèses
  4. Préconisations théoriques
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Réflexion sur un environnement "suffisamment bon"

Tous les éléments inhérents à l'identité des personnes ainsi que les lieux ont été modifiés.

Pendant ma deuxième année de formation, j’ai choisi de réaliser mon stage au sein du Foyer d’Action Éducative (FAE) L'élan. Celui-ci dépend de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) et accueille une douzaine d’adolescents entre 16 et 18 ans au titre de l’ordonnance du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante.
Au cours de ma période de stage, de nombreuses situations m’ont amené à interroger l’institution en tant que vecteur du quotidien dans la pratique de l’éducateur spécialisé.
A travers l’étude d’une situation singulière, j’ai choisi d’interroger la sphère contenante et bienveillante de l’institution au regard des problématiques inhérentes à un public d’adolescents.

Ilyès est un adolescent de 15 ans, arrivé au FAE L'élan en procédure d’accueil sans délai pour tentatives de vols aggravés et vols aggravés. Il a été placé au titre de l’ordonnance du 2 février 1945 mais également des articles 375 et suivants du Code Civil.
Ilyès est le cadet d’une fratrie de trois enfants. Son père a quitté le domicile lorsqu’il avait moins d’un an. La mère a élevé ses enfants seule ; titulaire d’un BEP Carrières Sanitaires et Sociales, elle était à la recherche d’un emploi lorsqu’Ilyès a été accueilli au FAE L'élan. Benoit, l’aîné de la famille est âgé de 18 ans, est sans emploi et réside actuellement au domicile maternel. Alban, âgé de 16 ans, est accueilli en Maison d’Enfants à Caractère Social au titre de la protection administrative de l’enfance.
Les différents rapports disponibles m’ont appris qu’Ilyès avait subi les violences consécutives de son père et de ses deux frères. Benoit en particulier aurait eu une position très autoritaire envers lui, ce qui pourrait expliquer la tentative de suicide d’Ilyès lorsqu’il avait 13 ans.
Le rapport effectué par le milieu ouvert informe également sur le décrochage scolaire de l’adolescent qui aurait eu lieu au printemps 2009. Malgré un parcours individualisé de type classe/stage, Ilyès se serait replié sur son quartier et aurait déserté les activités de loisirs proposées par l’ADDAP.
La situation que je m’apprête à décrire se déroule environ deux semaines après mon arrivée. Ilyès a été placé en garde à vue 48h auparavant avec un autre jeune pour dégradations matérielles du foyer et tentative d’agression. Je suis chargée, avec une collègue de travail (Iris), d’aller le chercher au commissariat et de l’accompagner dans un autre foyer de [ma ville]. Dans le véhicule, Iris explique à l’adolescent qu’en raison de son comportement, une mise à pied a été prononcée à son encontre et que nous l’accompagnons dans un autre foyer. Ilyès se met en colère et exige d’Iris qu’elle cesse de lui parler, disant qu’il s’en fiche, etc… Je tente d’intervenir à mon tour afin de lui demander s’il souhaite se rendre au Conseil de Discipline auquel il est convoqué dans la journée. Sa colère allant en grandissant, Ilyès se saisit du frein à main alors que nous roulons et ouvre la porte du véhicule pour tenter de sortir. A cet instant, je choisis volontairement de le saisir par le bras et lui dis: « Ilyès, c’est trop facile de fuir ! » mais n’ayant pas l’intention de lui faire mal, je le laisse s’échapper. Arrêtés sur le bas-côté, ma collègue tente de rattraper Ilyès en le tenant par le poignet mais celui-ci, visiblement dépassé par sa colère et ses émotions, crie des insultes et pleure. Il fuit finalement vers le fond d’une rue, criant et tapant contre les trottoirs. Comme une sorte de provocation, je choisis de l’interpeller : « Viens t’expliquer, Ilyès ! ». A ces mots, le jeune se met à courir vers moi, s’approche de mon visage et, à travers ses larmes, me lance : « Vas-y, touche-moi et je te frappe ! ». Posant ma main sur son épaule, je lui explique que je ne suis pas là pour ça et que je souhaite simplement l’entendre dire ce qui ne va pas. La situation se poursuit avec des prises de relais permanentes entre Iris et moi. Ilyès a des attitudes d’auto-agression, se mordant à plusieurs reprises et tapant sur le véhicule. Malgré tout, sa colère peut s’exprimer sans qu’il ne prenne la fuite à nouveau.
Nous l’accompagnons finalement au foyer prévu ; en fin de journée, je reviendrais le chercher pour le conduire à son Conseil de Discipline. Il m’accueillera avec le sourire, me faisant visiter sa nouvelle chambre…
Ilyès est accueilli au foyer depuis une dizaine de jours lorsque cet incident a lieu. Pendant cette période, j’ai déjà pu relever un certain nombre d’éléments concernant ce jeune. Dès son arrivée, Ilyès fait part de ses difficultés à supporter la séparation avec son milieu habituel. Résidant à plus de 25 km de [la ville], il vit sa première séparation et est en outre sans vêtements ou objets lui appartenant ; cela semble accentuer son mal-être au début du placement. Une éducatrice se met en contact avec la mère d’Ilyès afin d’aménager des retours en famille en fin de semaine. La mère, disant être en difficulté pour se faire respecter par son fils, souhaite attendre quelques semaines avant de l’accueillir. Lorsqu’Ilyès est mis au courant, il manifeste son mécontentement par des pleurs et une fugue temporaire.
La situation du FAE L'élan étant mise en péril par un manque de personnel, l’équipe éducative ne peut accueillir Ilyès dans les conditions habituelles. Aucun projet ne peut être mis en place, celui-ci se plaint de n’avoir rien à faire et se pose ouvertement des questions sur son avenir proche. En dehors de ça, le jeune se montre agréable et curieux dans les conversations.
Après les premiers jours pendant lesquels Ilyès observe la vie du foyer, il en vient à enfreindre certaines règles par des fugues répétées la nuit en compagnie d’un autre jeune. Face à cela, aucune réaction ne viendra de l'équipe, si ce n’est la déclaration de fugue et la lecture du règlement intérieur afin de lui signifier sa position d’auteur face aux transgressions auxquelles il s’adonne. Ilyès se montre attentif à la lecture de ce document, questionnant la règle et signant le document. C'est cette nuit-là qu’il sera placé en garde à vue pour tentative d’agression aux abords du FAE L'élan.

Cette situation m'amène à plusieurs questionnements. Dans un premier temps, il m'apparait intéressant de questionner la transgression. Souvent considérée comme une réaction antisociale, il me paraît important de replacer le contexte d’Ilyès au regard de son âge. En effet, peut-on considérer que la confrontation à la règle fasse partie intégrante de la construction de la personne ? L’ensemble des disciplines des sciences humaines et sociales s’accorde sur cela ; parmi d’autres mécanismes, l’adolescent met en place un certain nombre d’attitudes lui permettant une séparation-individuation avec ses parents. Si l’on en croit le courant freudien, la relation de dépendance qui existait entre un enfant et son/ses parent(s) devient tout à coup menaçante et il s’agit pour le jeune d’exister en tant que sujet à part entière et d’entrer en relation avec son environnement. Tentative d'émancipation, la transgression peut également permettre à l'adolescent de tester la solidité du cadre dans lequel il évolue afin de s'assurer de sa solidité. On peut donc émettre l'hypothèse que la transgression des règles par Ilyès attendait une réaction de la part de l'équipe.
Dans un deuxième temps, j'avancerais que le quotidien vécu dans le cadre du foyer L'élan constitue un espace des possibles. Il est souvent le lieu de passages à l'acte puisque sur un plan réel (le foyer), l'acte éducatif porté par une équipe amène des situations d'ordre symbolique (ambiance conviviale, réactivation de situations vécues, relations...). J'émettrais donc l'hypothèse que l'internat est un lieu de symbolisation du réel et qu'entre autres processus, les relations familiales et/ou parentales peuvent se rejouer au sein du quotidien. Cette hypothèse me permet de faire le lien avec la situation familiale d'Ilyès qui, selon sa mère, serait le lieu d'une violence non contenue. L'absence de réponses face à la transgression peut-elle être la source d'une angoisse ? La répétition d'une expérience familiale défaillante ?
Enfin, et dans la continuité de ma deuxième hypothèse, il me paraît essentiel de revenir sur le processus d’exclusion que subit Ilyès au moment de l’incident. Le nouveau dictionnaire de l’action sociale définit l’exclusion comme « un ensemble de mécanismes de ruptures tant sur le plan symbolique que sur le plan des relations sociales ».
Après avoir pu enfreindre des règles sans que celles-ci ne soient rétablies au sein de l'institution, Ilyès connaît en une seule journée l'isolement par le biais de la garde à vue et l'exclusion par la mise à pied du FAE L'élan, décision qu'il apprendra dans le véhicule. Le soir même, il sera définitivement exclu de son collège.
Conséquemment à ces propos, nous supposerons qu'Ilyès s'est appuyé sur le quotidien pour passer à l'acte. Dans les premiers temps, l'équipe n'a pu réagir puisqu'elle subissait elle-même une situation d'urgence inhérente au fonctionnement de la PJJ. Pour finir, Ilyès aura subi une série de ruptures, l’excluant d’un lieu qu’il n’avait pas encore complètement investi. Quelle image a-t-il pu se renvoyer à lui-même, constatant que ses actes étaient capables de faire faillir l’institution ?

L’éducateur spécialisé chargé d’accompagner des adolescents a selon moi la vocation à faire advenir le sujet par le respect de son développement cognitif, psychologique, physique et affectif.
Pour cela, il me semble intéressant de mettre en avant dans un premier temps le concept de la « mère suffisamment bonne » développé par Donald W. Winnicott et inspiré par les travaux de Mélanie Klein. Selon lui, la mère suffisamment bonne est capable de trois actes : le holding (il s’agit d’un « portage » suffisamment sécurisant), le handling (soins prodigués à l’enfant) et l’object-presenting (capacité de la mère à présenter l’objet du désir au bon moment). Dans le cadre de notre réflexion, je dépasserais le terme de mère pour parler davantage d’un environnement suffisamment bon. Pour cela, je dirais que l’institution doit être capable d’assurer un rôle bienveillant par le biais d’attentions particulières, en remplissant les trois rôles précédemment cités (soutenir, prendre soin, offrir).
Dans un deuxième temps, ce concept doit selon moi être mis en parallèle avec la fonction paternelle évoquée par Sigmund Freud et reprise plus tard par Jacques Lacan. La fonction paternelle désigne une fonction symbolique (occupée par le père réel ou non) qui permet d’introduire l’interdit, de susciter du désir chez le sujet et par conséquent de l’inscrire dans le champ des relations sociales. Encore une fois, il s’agit pour moi de transférer cette notion au quotidien d’un internat tel que le FAE L'élan. Lorsque l’équipe pose un interdit face à une transgression, il est question de permettre à l’adolescent de renoncer à la toute-puissance et d’utiliser des moyens de communication valables dans le champ social.
Dans la situation évoquée, le fait de saisir temporairement le bras d’Ilyès ou de poser ma main sur son épaule entrait en ligne de compte dans mon intervention. Comme un principe de réalité, l’aspect corporel vient à mon sens faire exister et donner de la valeur à l’autre, à sa colère, ses ressentis… et dans le même temps, vise à l’entourer de manière réelle et symbolique. Par ces quelques provocations que j’ai eu à l’égard d’Ilyès, j’ai souhaité assurer une fonction de contenance tout en l’invitant à s’exprimer. J’ai souhaité maintenir une position afin de lui montrer que malgré son attitude, il ne détruirait pas l’adulte face à lui. Le contraire n’aurait-il pas accentué son sentiment d’être un mauvais objet ?

Le stage de deuxième année a été pour moi l’occasion de découvrir les enjeux d’un internat et du quotidien qui s’y rattache. Très rapidement, sont venues à ma réflexion les notions de bienveillance et de contenance dans l’accompagnement des adolescents.
La réflexion autour de l’accompagnement proposé à Ilyès par le FAE L'élan me permet de proposer pour conclure le terme de rassurance* pour désigner la capacité d’une équipe à soutenir l’adolescent dans ses modes d’expression tout en opposant des limites à ses transgressions, limites lui permettant l’élaboration d’une communication sociale.
Pour résumer la compréhension que j’ai pu avoir de cette situation, je citerais pour finir Pierre Kammerer : « Le penchant à détruire, dont le sujet attend une réponse, peut signifier la quête éperdue d’un environnement stable, contenant et rassurant, et qui pourtant laisse la liberté de bouger ».

*Néologisme volontairement utilisé pour désigner la complémentarité de l’acte de rassurer et de celui d’assurer [une fonction]

livre pierre kammerer adolescents dans la violence
 Adolescents dans la violence - P. Kammerer











Livre Nouveau dictionnaire critique d'action sociale J.-Y. Barreyre, B. Bouquet
 Nouveau dictionnaire critique d'action sociale - J.-Y. Barreyre, B. Bouquet
C'est à vous !
  1. Merci pour cet article !!!! (je ne rajoute rien volontairement mais je me laisse la possibilité d'y revenir après mes 6 mois de stage en foyer)

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  2. Hum hum...

    Où est Ilyès aujourd'hui?

    Que fait-il?

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  3. Je ne sais pas, je ne suis plus en stage dans ce lieu. Même si j'aimerais savoir...

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