12 décembre 2010

Harraga, le brûleur qui avait eu de la chance


Il est algérien. A arrêté l'école à 17 ans. C'était les années 90. Il se souvient de ses traumatismes de jeunesse. Son ami sauvagement assassiné par des sympathisants du GIA* parce qu'il s'était engagé au côté des forces gouvernementales. La peur au ventre de ne jamais savoir quoi dire lors des contrôles. Le silence face aux manifestants en colère. Les corps d'enfants.

Un jour le port d'Alger. Les paroles de sa mère qui galopent dans sa tête. Puis l'homme qui lui dit "Pars mon fils, tu es trop en danger ici". Au hasard, il avance. Passe le barrage des forces de l'ordre. Personne ne l'arrête. Il ne se retourne pas, il marche en regardant là-bas, vers cet ailleurs qu'on ne fait qu'espérer. 

Il devient un harraga**, un brûleur.

Les photos ont été réalisées par Célia C., elle est donc soumise aux droits d'auteur

Le bateau part dans quelques heures.  Il y passe deux jours. De faim. De froid. De mal de mer. De chiasse. Caché. Il échappe aux lumières blafardes des gardes malgré son cœur qui ne cesse de résonner dans la cale du bateau. Il souffre. Alors il décide de se rendre et va à la rencontre d'un marin pour lui dire que finalement non il ne veut plus immigrer. Il se tiendra bien désormais, tout cela lui a servi de leçon. Le marin lui donne de quoi manger un peu et lui murmure un "Bon voyage" complice. 

Il débarque en Italie. 

Il a eu de la chance. C'était les années 90. Les belles années. Il a été deux fois en centre de rétention. Une fois en Italie, une fois en France. Il a été réduit à l'esclavage parfois, a été seul souvent, n'a jamais été expulsé, juste traumatisé, toxicomane, angoissé, suicidaire. Il a une carte de séjour temporaire et plusieurs renouvellements. C'est bien. Il a de la chance. Il loue un parking insalubre pour 400 euros. Il a de la chance. Il touche une allocation logement. L'eau dégouline sur les murs et jamais le soleil n'entre. Il a de la chance. Des champignons poussent aux embrasures. Alors il erre. Il a eu de la chance lui, enfant des années 90.

Il me raconte la disparition douteuse de son frère par un faux barrage de gardes. Il me raconte la corruption de son autre frère qui n'ose plus parler aujourd'hui. Il me raconte la folie de cet oncle qui ne tenait plus en place et qui vagabondait sans cesse pour échapper à la terre prisonnière. Il me raconte qu'il est mort dans sa folie. Il a de la chance.

Ensemble, on pense à ceux qui n'ont pas de chance.


* Groupe Islamique Armé
** Harragas est aussi un film de Merzak Allouache qui raconte l'odyssée d'un groupe de 10 algériens qui tentent d'immigrer vers l'Espagne. Je vous le recommande.
C'est à vous !

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