13 décembre 2010

L'incasable


"Sachons veiller sur ces splendeurs détruites que nous avons l'honneur de soigner"
Patrick Declerck, les naufragés

Nul n'est plus incasable que lui. Je vous assure. Il pue. Il crie. Il crache. Il rote et pète. Il est exécrable. Raconte des blagues racistes. Et je ne sais jamais que dire. Je vois juste qu'il est là. Toujours là mais sans avoir vraiment de place. Là mais pas là pour de vrai en quelque sorte. Il s'est invité dans la pièce commune, près du chauffage. Il est arrivé blessé, malade, mal en point. Alors il s'est installé près du chauffage. Nouvel invité devenu rapidement indésirable. Une fois de plus, car il les multiplie les indésirabilités. Tout le monde a essayé, tous ont renoncé. N'ont peut-être pas supporté toute la place prise par sa douleur et ses plaintes. Ils en ont marre les habitants. Marre de l'entendre hurler et de se faire insulter à tout bout de champ. Et nous aussi. On a peur. On a peur pour ces autres qui ont mis tant de temps à prendre ce lieu pour un chez soi. On a peur du ras-le-bol général. Il suffit de si peu pour briser l'équilibre de ce lieu salvateur. Comme un fil précaire à l'épreuve d'un acrobate bourré. Un peu d'humour pour temporiser l'indicible. Ça aide parfois l'humour. Ça fait oublier. Enfin presque.
Parce qu'on peut pas l'oublier, lui finalement. Il revient, s'accroche, hurle encore et encore pour attirer l'infime attention que nous parviendrons à lui accorder. Un matin, je suis là pour proposer un atelier de création. Nous le ferons au rythme de sa toux grasse et intempestive et nous subirons l'affront de ses invectives. Mais je commence à le connaître un peu. Je commence à surmonter l'exécrable. Je ne sais pas vraiment pourquoi. On s'habitue à tout peut-être. Oui c'est peut-être ça. On s'habitue à la laideur humaine. Oui c'est ça. On finit par être sensible à la splendide déchéance.
Une déchéance que je ne sais soigner par les mots. Que les médecins ne parviennent pas à guérir par les soins. L'horreur est là. Persistante. Collante. Elle est en cet humain splendide. 
L'humain c'est moi. L'humain c'est toi. Il en est là, l'incasable humain. Les barrières du savoir-vivre ont sauté. La rue n'apprend pas à vivre. Mais elle conserve cette satanée humanité. Ses cris rauques et ses  glaires misérables. La rue découvre la brutalité de l'être et la laisse s'étaler dans cet antre de la folie. Une folie qui nous gagne.
Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place pour cela.
Quand les cris sont ceux d'un enfant devenu trop grand pour être consolé. Quand la toux devient des pleurs étouffés parce que "J'en peux plus, j'en peux pluuus !", qu'il hurle. Il déchire de sa douleur le silence laissé par ceux qui ont préféré échapper au scénario du nourrisson blessé. Ce matin il a le pantalon déchiré et nous présente sa nudité impudique. C'est difficile. Non pas son sexe à la vue de tous. C'est son regard, marqué d'une sincère atrocité, qui est difficile à supporter. Je le regarde de temps en temps. Pas longtemps parce que je trouve ça pénible. Je lui demande d'arrêter de me crier dessus car il ne me semble pas qu'un conflit ait été déclaré entre nous. L'humour ça fait oublier. Parfois. Au lieu de crier, il me fait des demandes. Et encore des demandes. Des pulls. Des pantalons. Des chaussettes. Des clopes. Je suis armée, je m'en fous j'ai même pas peur de la demande exacerbée par ce trou béant qu'est le manque. Je suis armée en paires de chaussettes.
Mais. J'ai mal un peu dedans. Vers la poitrine, ça me comprime un peu. Je crois que c'est cet homme-là qui m'étouffe de sa douleur. Ce grand homme qui pleure comme un enfant abandonné près d'un chauffage me compresse la poitrine et commence à mettre du piquant dans ma gorge. Il est temps d'y aller. Ou pas. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je suis trop seule, là tout de suite. Je sens que le vide m'aspire vers lui et je ne veux pas de ça. Je ne veux plus de ça.
C'est à vous !
  1. "Incasable" dites-vous?

    Quelle malédiction (mal-dit) pour vous, peut-être... mais quelle bénédiction (bien-dit)pour lui!
    Chance de n'être jamais "casé" sauf par lui-même si tel est son désir un jour et qu'il s'autorise à y accéder.
    Donc chance d'être lui-même dans ce qu'il a d'unique et qui manifestement vous effraie du seul fait de la voir et de l'entendre: sa douleur de "n'en plus pouvoir" et de "demander".
    Les 2 actions étant, à mon avis, chez lui intimement liées, au moins dans le discours.

    Tout comme lui se fait du mal à lui-même, c'est vous, Célia, qui vous faites du mal à vous-même.

    Bien à vous,

    BJP

    RépondreSupprimer

Vous avez un avis ? Partagez le !