3 mai 2011

"Comme un chien enragé", un regard sur la prison



Le milieu carcéral est indigne en France, dans un pays revendiquant à l'envi son étiquette "droits de l'Homme". Pour preuve, notre pays a été condamné en Janvier 2011 par la Cour Européenne des Droits de l'Homme suite à des procédures engagés par des détenus, soutenues par l'Observatoire International des Prisons (OIP). Sont visées les procédures pénitentiaires, jugées pour certaines "inhumaine[s] et dégradant[es]". 

Pour lire des articles ciblés, consulter la rubrique Milieu carcéral (articles, documentaires, témoignages...)

Non détenus, nous pouvons imaginer, au détour d'un documentaire ou d'un article dans le journal, l'atrocité de l'enfermement. Simplement imaginer. Un anonyme, détenu à la prison de la Santé, propose de parler de cette prison qu'il ne pensait pas aussi indigne avant d'y pénétrer, pourtant militant au sein des luttes anticarcérales avant sa détention.

Bien que je ne partage pas tout ce qui y est dit, je ne pouvais pas passer à côté de la publication de cette lettre, intitulée "Lettre anonyme d'un détenu de la prison de la Santé sur les conditions de détention et sur la prison en général - mars/avril 2011". Je vous invite d'ailleurs à la partager au plus grand nombre : la reproduction et la diffusion sont [largement] encouragées par l'anonyme détenu.

Voici l'avant-propos :
Pour écrire un texte comme celui-ci, je suis bien obligé de partir de ma propre expérience, de partir du particulier pour discuter de l’universel. Je suis actuellement incarcéré en détention préventive à la prison de la Santé, à Paris. J’espère ici réussir à donner un bon aperçu de cette vie de chien, une plongée en apnée dans l’univers carcéral. Je suis pour la destruction totale de tous les lieux d’enfermements quels qu’ils soient, et avant mon incarcération, je participais déjà aux luttes anticarcérales et avais donc développé un certain intérêt pour la condition du prisonnier, et pourtant la prison telle que je la vis aujourd’hui est assez éloignée de la façon dont je pouvais me la représenter concrètement vue de l’extérieur. Ce texte tend donc à s’inscrire dans la modeste perspective de faire visiter cette taule, sans compromis et à titre de contre-information, à tous ceux que cela intéresse, mais surtout pour tous ceux qui luttent contre la taule et pour qui, une meilleure connaissance de ce qu’est réellement la prison ne pourra qu’aider à mieux la combattre et à comprendre les mécanismes qui s’y jouent. Ce texte est donc basé sur mon expérience personnelle ainsi que sur des témoignages et informations recueillies auprès d’autres détenus à la maison d’arrêt de la Santé, qui n’est qu’une taule comme une autre. Il s’adresse à tous ceux, forcément révolutionnaires, qui souhaitent la destruction de tout les lieux d’enfermement, mais aussi aux proches de détenus et aux détenus eux-mêmes.

Pour aller plus loin

L'envolée, journal critique du système carcéral et judiciaire

Voir leur site
Voir un article sur ce blog
Avoir 16 ans à Fleury, ethnographie d'un centre de jeunes détenus - Léonore le Caisne

Témoignage et réflexion d'une ethnologue ayant passé un an auprès des jeunes détenus de Fleury-Mérogis
Fresnes, histoires de fous - Catherine Herszberg

Témoignage et réflexion d'une journaliste ayant passé quelques mois auprès des personnes incarcérées à la prison de Fresnes, et souffrant de troubles psychiatriques
Chroniques de rétention - la Cimade
Voir l'article sur ce blog

Récits des intervenants de la Cimade
C'est à vous !
  1. Sujet très sensible. Faut-il oui ou non améliorer les conditions carcérales ? Je peux concevoir que les lieux de détentions ne sont pas de tout repos et que les droits fondamentaux de l'homme y sont souvent bafoués. Mais qu'est-ce qu'on dit à la personne victime de viol, au père qui a perdu sa fille et sa femme à cause d'un chauffard ivre mort ? Qu'est-ce qu'on dit à la mère qui a perdu son enfant, poignardé par des personnes enragés ? Doit-on répondre à leur douleur : nous faisons tout ce que nous pouvons pour que la personne qui vous a pris l'être aimé passe un agréable et paisible séjour en prison ?

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour Anonyme,

    D'abord merci pour ton message.
    Je comprends que les questions que tu poses là aient leur importance pour ceux qui sont victimes.
    Personnellement, je pense que rien ne peut justifier l'indignité. Oui, je pense que ni le viol, ni le crime... et encore moins la folie (si tant est qu'il y ait une hiérarchie de l'horreur) ne puisse justifier le traitement animal de son semblable.
    Ça peut être choquant, je l'admets. Je vois les choses de manière générale en fait et ces monstres-là, puisque c'est comme ça qu'on les appelle, sont créés par notre société... Je pense que la société a effectivement une part de responsabilité qu'elle se doit d'assumer par le soin et l'accompagnement à la réinsertion ou l'insertion tout court.
    Nous vivons dans une culture du mérite que je trouve abjecte et qui repose à mon avis sur les principes du judéo-christianisme (pêché > châtiment) ; nous sommes baignés dans ça et au nom de ces principes, on alimente tout le côté émotionnel de ce genre de choses, on fait pleurer dans les chaumières, on donne de quoi s'identifier. Pour justifier la légitimité du châtiment et des rapports de domination.
    Alors oui, le genre de choses que tu décris est particulièrement atroce et j'ose à peine imaginer le travail de reconstruction psychologique qu'il faut opérer après de tels drames. Cela étant, la justice n'a pas vocation à réparer les traumatismes. La prison n'a pas vocation à venger les victimes.
    Je réitère : à mon avis, rien ne justifie l'indignité.

    Je serais curieuse de savoir ce que tu fais dans la vie, si tu es un homme, une femme, ton âge...

    Célia C.

    RépondreSupprimer
  3. Ne se prononce pas...3 mai 2011 à 21:02

    Oui, les situations décrites sont horribles... pour autant si l'on admet les conditions indignes d'incarcération et au vu du nombre alarmant de suicides dans le milieu carcéral,autant demander le rétablissement de la peine de mort...
    Non, les conditions d'incarcération ne sont pas "de tout repos", encore moins "un agréable et paisible séjour".
    Oui, il doit y avoir des sanctions, sans pour autant devenir "le bourreau du bourreau"... D'autant qu'il ne faut pas se leurrer, il n'y a pas que des grands criminels en prison (qui sont d'ailleurs bien souvent placés dans les quartiers protégés des prisons).
    Quid des erreurs judiciaires, des personnes ayant commis de simples délits, des accidents qui sont si vite arrivés, et pour qui l'on réserve le même traitement ?
    J'ai pu être des "deux côtés du bureau" si je puis-dire (déformation professionnelle oblige). Ainsi j'ai eu l'occasion d'accompagner une personne de 19 ans après 18 mois d'incarcération pour une histoire de chèque volé, qui l'ont totalement transformé (pas dans le bon sens croyez moi, imaginez le travail de reconstruction après cela). D'autre part, j'ai moi même été "victime" de l'une des situations décrites par Anonyme... Je n'ai jamais souhaité l'incarcération de la personne coupable (qui ne fera pas ressusciter l'être disparu ni rendre moins douloureuse cette disparition) sinon une prise de conscience de la gravité de l'acte commis à la suite d'un comportement déviant.

    RépondreSupprimer
  4. Merci pour votre message.

    Vous avez été des deux côté du "bourreau" si j'ose dire, et votre témoignage est une preuve de plus que la prison, c'est la sanction dans la sanction, le paroxysme du châtiment et de la mortification.
    Si on reprends les vocations premières de ce lieu d'enfermement, à savoir permettre la réinsertion dans une société normée et éviter la récidive, nul besoin de préciser que la prison ne remplit pas son rôle.
    A partir de là, on peut dire qu'il y a quelque chose qui va pas. Je n'admettrais pas qu'on puisse permettre aujourd'hui - en 2011 - l'existence de lieux où les droits de l'Homme restent au seuil de la porte, où le droit du travail sert les grandes marques et permet de justifier des pratiques esclavagistes, où on cautionne les consos pour acheter la paix sociale et avoir un moyen de pression, où on peut détruire l'Homme juste par la solitude. Ect. Etc.

    RépondreSupprimer
  5. Je pense aussi que rien ne justifie l'indignité. En traitant des hommes de cette façon, on perd soi-même son humanité et en quoi est-on meilleur que celui qu'on enferme puisqu'on agit de la même façon?
    La punition est l'enfermement, il n'est pas utile d'y rajouter des conditions inhumaines. Et si on se place uniquement du point de vue de la société, de la sécurité, quel est l'intérêt de traiter des gens de cette façon? Il faut lire "J'ai mis le feu à la prison" de Laurent Jacqua, on comprend très bien comment quelqu'un qui a tué par légitime défense devient un un multirécidiviste.
    Et puis, si on commence par justifier l'indignité, la cruauté, les traitements inhumains, où s'arrête-t-on? Pour Anonyme, c'est acceptable concernant des chauffards et des violeurs. Pour les dictateurs, c'est acceptable concernant les opposants politiques. Pour d'autres, c'est acceptable pour les gens inutiles (handicapés, fous,etc...) pour qui on ne va tout de même pas dépenser d'argent alors qu'ils ne rapportent rien, etc...
    Si on justifie l'inhumanité pour une seule situation, il faudra l'accepter aussi le jour où nous en serons victimes.

    RépondreSupprimer
  6. Homo Homini lupus est...
    Bien sûr, l'empathie, surtout lorsque l'on travaille dans "le social" nous fait rejeter les lieux indignes, les lieux privatifs de liberté, les lieux insalubres qui n'ont d'autres raisons d'exister que l'incapacité de la société à comprendre et pardonner.
    Bien sûr, avec ma propre culture anar, "je hais la morale, les prisons centrales, les maisons d'arrêt".
    Mais je ne peux oublier l'impuissance de la victime ou de ses proches...
    Un être humain se doit d'assumer ses actes. C'est rarement le cas. Visiter une prison c'est discuter avec une foule d'innocents qui n'ont rien à faire là... Je hais la lâcheté.
    Cela ne veut pas dire que la prison soit la solution. MAis nous savons tous que même si d'autres solutions existent, notre société ne les acceptera jamais. C'est ainsi. Il faut un bouc émissaire à nos frayeurs, à nos douleurs, il faut que le Talion existe, malgré notre degré de civilisation. D'ailleurs où en est-il ce dernier ? C'est là que le bât blesse...

    RépondreSupprimer
  7. Encore une remarque due au hasard des lectures :

    "l"homme n'est point cet être débonnaire, au coeur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données distinctives, une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L'homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer". Freud.
    Et à cela, il faut bien des réponses. Les lieux de privation de liberté sont-ils la réponse ? Ce qui est sûr, c'est qu'il faut une réponse.

    RépondreSupprimer
  8. Très jolie citation. Et effectivement, je partage l'idée qu'il faut une réponse. Elle ne consiste pas selon moi en l'enfermement... mais il faut une réponse.

    RépondreSupprimer
  9. L'enfermement pour l'enfermement est pour moi inutile. On en résout pas le mal par le mal. la société et son traitement des délits a à mon sens beaucoup de chemin à faire. Si l'on comdamne des actes eh bien donnons nous la peine de sortir de la symétrie. Etre privé de liberté est déjà une peine en soi, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'en rajouter. Traiter les gens sans respect n'est bénéfique pour personne, Comment peut-on devenir meilleur? Si l'on souhaite que des personnes puissent évoluer, commençons d'abord par les traiter avec respect et offrons leur une possible dignité. La violence des conditions de détention aujourd'hui me semble ne pouvoir que renforcer la violence déjà présente. C'est moche.

    RépondreSupprimer
  10. Vos messages me ramènenent à ma réalité. Je suis éducatrice spécialisée en prison et je me suis demandé avant de débuter ce stage si l'éducateur avait sa place. l'éducateur peut-il intervenir dans un milieu froid, fermé, triste et austère et composer avec le contexte carcéral? Peut-il intervenir dans un lieu qui va à l'encontre de toutes ses valeurs?
    Mais l'éducation spécialisée est bien souvent un métier de paradoxes, de doutes, de remises en question. Je me suis retrouvée là, face à ces personnes avec le devoir de "bien faire" pour appaiser, pour rassurer, pour comprendre, pour aider. La prison n'est pas le contexte idéal (et c'est un euphémisme) pour envisager un travail éducatif mais on y arrive à force de détermination et de conservation de ses valeurs (humanistes).
    On peut effectivement se poser la question du bien-fondé des incarcérations cependant les personnes incarcerées, elles sont là.
    Et, auprès d'elles, le travail éducatif y est passionnant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ton témoignage (d'ailleurs, si tu as envie de partager ton vécu professionnel, le blog est ouvert à tous les écrits). En effet, l'éduc fait avec la réalité sociale et en attendant l'abolition de l'enfermement (oui je sais, je rêve !), il y a des choses à faire avec tous ceux et toutes celles qui sont là... En tout cas, je serais très intéressée de connaître ce que tu fais. Mon mail : carpaye.celia@gmail.com

      Supprimer

Vous avez un avis ? Partagez le !