15 mai 2011

Lana a des choses à vous dire


Mon monde est dur mais c'est le mien / 10 mai 2011
Le monde me tue.
Les gens me tuent.
Leurs paroles derrière le dos, leurs jugements à l'emporte-pièce, leur fuite quand on les affronte.
La société me tue.
La politique, l'actualité me tuent.
On parle pour les psychotiques, on parle des psychotiques, on se dispute au sujet de leur sort, on se bat par articles interposés, par médias, par livres, par votes interposés.
Mais on ne parle pas avec eux.
Alors dois-je oublier notre sort, ne plus lire, ne plus penser, ne plus m'épuiser à parler quand même.
Accepter qu'on parle pour nous, contre nous, sur nous, de nous, mais pas avec nous.
Nous resterons des étrangers, oui, plus que jamais, et ça me tue d'essayer de jeter un pont entre les deux rives.
Oui, parfois j'ai envie de tout abandonner et de rester dans mon monde. Il est moins compliqué.
Il est dur, mais c'est le mien. Et s'y abandonner en n'espérant plus rien du monde des autres a quelque chose de réconfortant.
Lana

J'ai aujourd'hui l'honneur de vous présenter une nouvelle contributrice au blog. Elle se nomme Lana et voici sa présentation :
Lana est une femme de 33 ans qui possède elle-même un blog dont l’objectif principal est d’apporter une « contribution à la lutte contre les préjugés qui entourent la maladie [schizophrénie] ». Lana souhaiterait effectivement montrer « qu’un schizophrène est une personne comme les autres, que souvent on ne soupçonne rien en la voyant, que la politique du tout sécuritaire en psychiatrie est dangereuse et concerne la société tout entière, que le mythe du schizophrène dangereux n’est qu’un moyen d’avoir des nouveaux boucs émissaires ».
Lana possède un savoir expérientiel sur la schizophrénie, vivant aujourd’hui avec cette maladie. Vous pouvez retrouver l’intégralité de ses articles sur son site internet.
Nous nous sommes rencontrées virtuellement par le biais de Facebook. J'ai souvent été interpellée par la pertinence des articles de Lana, et par sa capacité à expliciter les mécanismes de la maladie. Non seulement d'un point de vue individuel mais surtout dans une dimension sociétale, Lana met des mots plutôt habiles sur tout ce qui entoure la maladie mentale. Sans être dans le misérabilisme, elle nous offre avec son blog une vision savante de ce qu'est "être schizophrène". J'utilise volontairement l'adjectif "savante" en ce sens où on attribue facilement le savoir aux médecins et autres experts du monde psychiatrique ; sans nier celui-ci, il s'agit pour moi de considérer le savoir des personnes concernées comme complémentaire et essentiel.

En tant qu'éducatrice spécialisée ayant exercé dans le secteur de la psychiatrie, entre autres avec des "travailleurs pairs*", il m'est apparu essentiel de créer un espace de parole destiné à vulgariser les questions liées à la psychiatrie. Et destiné à nous laisser enseigner par l'autre, autant que nous sommes à lire ce blog. Le secteur social, à l'instar de la société, rencontre des difficultés à "traiter la folie" et se trouve souvent dans les mécanismes sociaux habituels : l'exclusion, la ségrégation, la stigmatisation... Peut-être parce que nous sommes tous le fou d'un autre. Peut-être parce que la folie renvoie à son propre rapport à l'Homme. Michel Foucault en parle dans Histoire de la folie à l'âge classique :
[la folie] est un rapport subtil que l'homme entretient avec lui-même
Il n'y a de folie qu'en chacun des hommes parce que c'est l'homme qui la constitue dans l'attachement qu'il se porte à lui-même
L'attachement à soi est le premier signe de la folie
La folie, c'est le déjà là de la mort
Elle fascine. Elle fait peur. Tentons de sortir de ces réflexes certes légitimes mais vains pour la question humaine. Tentons de voir plus loin que ce qu'une société tente de véhiculer, à la lueur d'un seul et unique prisme. 
Nous vous invitons, Lana et moi, à vous laisser enseigner mais aussi à réagir dans les commentaires, à échanger, à partager. Une fois par mois, un texte tiré du blog de Lana sera ainsi publié ici, attendant vos réactions et éventuelles interrogations.


Cliquez sur l'image pour accéder au site

* Il s'agit de personnes salariées qui ont vécu/vivent avec la maladie et dont l'entrée dans un processus de rétablissement leur permet d'apporter un savoir, savoir-faire et savoir-être complémentaire aux compétences des salariés diplômés
C'est à vous !
  1. Belle initiative et touchante "expérience".
    Sans oublier un beau talent d'écriture de Lana.
    A suivre, sans aucun doute.

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  2. Bonsoir ancien éducateur..j'apprécie ce blog..un texte juste et bien ciselé..
    au plaisir de se recroiser sur nos logs respectifs
    Cordialement...je mets sur ma page Facebook
    Patrick

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  3. Je fais suivre également et je vais faire un tour sur le blog. Merci de tes riches partages.

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  4. Belle démarche! c'est bon de voir que certains donne la parole à ceux que l'on appelle des "usagers"... et ainsi de les remettre à une place de citoyen, d'être humain au même titre que nous. Je me demande si c'est toujours le cas, j'en doute... trop souvent (à mes yeux) l'intervention éducative se veut linéaire... il y a les éducs et les usagers avec comme une barrière qui se vouait comme un fossé entre les deux... Comme si les personnes que l'on rencontre dans nos taffs n'avaient pas au même titre que nous des choses à nous apprendre... Comme s'il y avait deux castes et des personnes dans des cases... Alors qu'une chose à dire: Bravo Célia! Bravo Lana! j'aime!

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  5. "c'est bon de voir que certains donne la parole à ceux que l'on appelle des "usagers"... et ainsi de les remettre à une place de citoyen, d'être humain au même titre que nous."

    Effectivement, ce n'est pas toujours le cas et je remercie Célia de m'avoir offert cet espace. Cela dit, quelques précisions: je ne pense devoir être remise à une place de citoyenne et d'être humain, parce que je ne les ai jamais perdues. Enfin, à mes yeux. Aux yeux des autres, oui, peut-être est-ce nécessaire. Peut-être que face à un professionnel, je suis juste une patiente, mais c'est son problème plus que le mien, comme vous le dites c'est à lui de réfléchir là-dessus. C'est évidemment une réaction normale, je suis libraire et je vois les clients comme des clients, j'oublie parfois qu'ils ont une vie à l'extérieur, et pour certains je ne me suis jamais posée la question de savoir quelle était leur profession, je suis même étonnée de la connaître quand je l'apprends. Mais c'est moi qui ait une vision déformée.
    Quant à la parole, c'est à nous de la prendre avant d'attendre qu'on nous la donne.
    Le problème avec les maladies psychiatriques, c'est qu'on enferme trop les gens là-dedans, quand bien même eux ne le font pas. Mais la preuve que c'est ridicule, c'est qu'on peut être infantilisé ou décrédibilisé quand on ne voit que notre maladie, mais à côté de ça on peut être respecté dans notre travail, ou comme ami, comme parent, etc..., traité comme tout le monde à l'hôpital général mais comme un fou à l'HP, etc... Et pourtant, nous sommes les mêmes partout.
    Cette stigmatisation des personnes souffrant de maladies mentales fait du mal, et nous-mêmes finissons par l'intérioriser. Je n'ai pas de problèmes de légitimité dans mon travail, je sais que je peux parler de littérature parce que je m'y connais. Mais avec la psychiatrie, quand bien même j'ai le vécu, le partage d'expérience, les lectures, la rédaction de mon blog, etc... j'ai toujours au fond de moi un problème de légitimité. Pas à mes yeux, mais aux yeux du monde. Ca reste une sorte de transgression.

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