30 août 2011

La voix de Kimo... éducateur en formation !


Kimo, c'est un éducateur spécialisé en formation qui m'a contacté lorsque j'ai lancé le concours "Un photo pour un bouquin !" 
S'est vite engagée entre nous une discussion fort intéressante sur "Pourquoi on décide de devenir éducateur spécialisé à un moment donné ?". Et à cette question, Kimo a vraiment de belles réponses ; je vous laisse découvrir son parcours.

Bonjour Kimo, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Après pratiquement dix ans d’engagement humanitaire comme coordinateur de projet, je suis rentré vivre en France en 2009. La même année j’ai créé un club de foot, l’A.S.Ophite dont je suis président. En septembre, je débute ma seconde année de formation d'éducateur spécialisé. 

Pourquoi entrer en formation à 34 ans ?
Je ne peux répondre à cette question sans retracer brièvement mon parcours. 
En plus d'avoir eu des amis suivis par des éducs (ces adultes qui s’isolaient avec mes amis pour discuter loin de nous, c’est l’image que j’en garde), après un D.U.T (pour lequel je n'étais pas du tout fait), j'ai passé le concours IFAID. IFAID, c'est la formation qui m'a permis de concrétiser mon désir de "faire de l'humanitaire" (corriger les brimades et autres injustices vécues durant mon enfance en allant rencontrer et aider des gens traversant des situations difficiles, découvrir le monde, d’autres cultures, partager des bribes de vie, voyager). À l'époque, j'avais une vingtaine d'années, je voulais changer le monde et je le disais ouvertement à mes profs. 
Ayant à trouver un stage de 12 mois, j'ai démarché pas mal d'ONG (Organisation Non Gouvernementales) et finalement, après entretien, j'ai rejoint EMDH (Enfants du monde - Droits de l'homme). 
Je suis donc parti comme volontaire pour un premier contrat de 12 mois en Irak de juillet 2001 à juillet 2002. En plus du projet (assistance aux instituts spécialisés pour enfants, enfants handicapés mentaux, sourds et muets, aveugles, orphelins, en prison et enfants des rues), j'ai eu un coup de foudre pour le pays au point de signer un second contrat de volontaire jusqu'en juillet 2003. 

En Irak, je voyageais du nord au sud, de Mosul à Basrah, j'aimais beaucoup tous les enfants que je voyais au point que quel que soit le handicap, ce dernier s'effaçait à mes yeux. Tous les enfants étaient importants, attirants et en plus souriants. Le pays était sous embargo depuis 1991 mais la pauvreté matérielle était largement compensée par la richesse humaine. Malheureusement il y a eu la guerre en mars 2003 (invasion américaine et autres pays alliés pour soi-disant trouver des armes de destruction massive, prétexte à une invasion visant les richesses pétrolières). Mais rapidement j’ai rejoint MSF (Médecins Sans Frontières) et début avril, j'étais de nouveau à Bagdad. Il n'y avait que l'Irak qui comptait à mes yeux à cette époque. J'ai retrouvé un pays en guerre, sous couvre-feu, l'occupant ayant imposé l'anarchie, divisé la population sur une base ethnico-religieuse, pillé les richesses culturelles. J'ai dû quitter l'Irak de nouveau, la situation sécuritaire étant trop dangereuse. 
J'ai alors fait un bout de route avec MSF, entre 2003 et 2010, j'ai donc été au Tchad en 2004 (sur une problématique de réfugiés), en Haïti après des inondations fin 2004, à Gaza pendant le démantèlement des colonies en 2005, au Pakistan suite à un tremblement de terre fin 2005, en Libye sur une problématique de migrants, au Liban pendant la guerre de 2006, au Darfour, en Syrie, en Mauritanie pendant l’année 2007, en Jordanie et un dernier retour à Bagdad en 2008 qui a fini d'enterrer tous mes espoirs pour ce pays que j'avais tant aimé. En 2010 je suis parti au Yémen et dernièrement en Haïti sur une urgence choléra l’hiver dernier. 

Durant toutes ces années de nomadisme, mes amis me demandaient toujours de "penser à moi" et c'est seulement en 2008 que j'ai compris le sens de cette formule. Cette réflexion s'est accompagnée d'un certain dégoût naissant pour le monde de l'humanitaire. Je ne mettais plus de sens dans mon travail humanitaire, je commençais à ne subir que les côtés négatifs des missions (vie en autarcie entre expatriés et règles de sécurité me coupant des populations locales notamment) alors que pour moi, l’humanitaire ne pouvait se concevoir sans « vivre le pays », c’est-à-dire partager des moments de vie avec les populations locales, m’intéresser à leur histoire, leur culture, leur gastronomie, faire et être avec eux. J'ai vu tant d'ONG qui ne font rien pour les gens et surtout la machine ONUsienne si lourde, si incompétente, si politisée, si injuste... 
Alors je me suis écouté, j’ai pensé à moi et j'ai décidé de me poser en France en 2009 et de réfléchir à ce que je voulais faire. Je me suis donc orienté vers le social qui, pour moi, était la suite logique de mon engagement humanitaire. 

En quoi ton parcours peut servir le travail social ?
Y a t-il un lien entre travail humanitaire et travail social ?
Mon parcours, c’est avant tout un engagement et cet engagement, c’est prendre position pour des problèmes politiques ou sociaux. Maintenant, je passe d’un engagement à l’international à un engagement plus localisé mais l’humain demeure. 
Certains diront qu’il faut garder une distance mais je me retrouve bien dans ce que développe Fustier dans « Le travail d’équipe en institution », il nous dit que les centres de formation ont tendance à former des futurs éducs pour qui il faut faire apparaître le professionnel comme l’opposé de ce qui serait l’affectif, alors qu’en pratique l’équipe est là pour aider à donner une forme professionnelle à l’affectif. 
Il y aurait beaucoup à dire sur ce que mon parcours peut apporter au social et le lien entre travail humanitaire et social, mais je ne parlerai ici que d’un seul aspect qui pour moi apparait comme primordial, même si ça peut paraitre idéaliste ou utopique, c’est comme ça que je vivais les choses. Dans l’humanitaire j’ai toujours accepté les gens tels qu’ils étaient, sans préjugés, sans les juger, ces personnes qui traversaient un moment difficile de leur vie, qu’importe d’où ils venaient, leur ethnie, leur religion, leur orientation politique, il fallait les aider alors j’étais là avec eux, moi avec tous les moyens matériels fournis par mon association et eux avec toute la simplicité et la dignité que l’être humain dégage malgré l’adversité. En gros, c’est dans la rencontre de l’autre que j’ai appris à etre moi et cet apprentissage continue. 

Comment vis-tu cette formation après avoir vécu toutes ces expériences ?
Il est clair que je me sens un peu en décalage. Ayant toujours vécu et suivi de près les événements dans le monde, je me retrouve en France où la plupart des gens ne se préoccupent que de leurs problèmes du quotidien avec une ouverture locale, régionale, nationale mais rarement internationale. Il y a tout de même des personnes très intéressantes en formation, que ce soit des formateurs ou étudiants, il y a toujours de la richesse humaine à partager en France comme à l’étranger. Mais je m’adapte très vite comme j’ai été habitué à le faire pendant mon parcours humanitaire, vivant la formation comme une thérapie me permettant de mettre fin à mon ancienne vie de nomade. 
Donc je me pose et je reste curieux. Je suis conscient de la chance que j’ai eu de vivre toutes ces expériences mais aujourd’hui, c’est du passé et je garde en moi un peu de la richesse de tous ces pays et de toutes ces personnes que j’ai rencontrées. Elles ont fait ce que je suis aujurd’hui. 
Je trouve la formation très intéressante et à plusieurs égards, j’ai été très intéressé par des pédagogues comme Korczak, Dolto ou Deligny, des personnes qui ont vraiment pris le temps de réfléchir leur pratique. Aussi, la psychologie m’a beaucoup apporté pour comprendre ce qui se joue dans la relation à l’autre. Mais même avec tout ces apports théoriques, il reste une partie de nous-même, complémentaire à la théorie qui déterminera l’éducateur que l’on sera demain. Donc ce qu’on est, ce qu’on a vécu, notre parcours peut s’avérer être un atout dans cette formation. 

Quels stages as-tu déjà pu effectuer ? Comment se sont-ils passés ?
Je débute ma seconde année en septembre mais j’ai déjà connu trois différentes structures. 

La première pendant que je passais le concours d’éduc, en tant que bénévole, dans une Maison d'Enfants à Caractère Social (MECS garçons ados), ce qui m'a convaincu que c'était la bonne voie malgré mon manque d’apports théoriques pour décrypter tout ce qui se jouait au quotidien. 

La seconde pour mon stage de première année de quatre mois en Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP) avec des pré-ados, une expérience très intéressante surtout pour ce qui est du travail pluridisciplinaire (psy, psychomotricité, orthophoniste, docteur, enseignants), donc ici l’importance du pôle "soin", en plus de l’éducatif. Mais cette expérience m’a questionné sur la gestion de la violence, surtout l’utilisation de la contention physique pour moi qui rejette toute violence dans la pratique professionnelle. 

Cet été, j’ai signé un contrat de deux mois dans une structure expérimentale (entre MECS et Centre Éducatif Fermé) nommé "centre éducatif et d'insertion sociale" avec un projet d'établissement tout à fait atypique basé sur la non-exclusion (partant du principe que l'exclusion est une forme de maltraitance) privilégiant la parole, la responsabilité, l'ouverture et la création de circonstances favorables, tout cela accompagné de concepts théoriques tels que bientraitance, bienveillance et bienfaisance. 
Le public est de type ados « difficiles », majoritairement originaires de la banlieue parisienne et orientés par la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) sous l’ordonnance de 1945. On y trouve aussi des jeunes placés sous l’article 375 du Code Civil orientés par l’Aide Sociale à l'Enfance (ASE). Les différents jeunes sont majoritairement multirécidivistes et ont parfois connus différentes structures (CEF, Centre Éducatif Renforcé, Établissement Pénitentiaire pour Mineurs et maisons d’arrêt). C’est surtout la lecture du projet d’établissement qui m’a motivé, en particulier l’action éducative dans la non-exclusion, en voici un extrait : 
"L’exclusion détermine les rapports d’un individu, d’un groupe avec l’environnement. Elle provoque malaise psychologique, matériel, social, traduits par la honte, la culpabilité. Les jeunes que nous accueillons sont bien souvent des exclus des différents systèmes, de l’institution."
Lors de l’accueil d’un jeune, il lui est dit « Ici tu peux faire ce que tu veux, mais on ne te laissera pas faire n’importe quoi. » Le projet reprend une citation de Jean Maisondieu tiré de La fabrique des exclus
"Mal assis dans la collectivité, manquant de moyens pour assurer sa subsistance, doutant de lui et ne comptant guère sur les autres pour se faire une vraie place, il est en proie à des sentiments de honte, d’impuissance et d’angoisse qui coupent son élan, brisent ses espoirs, et le renvoient à la solitude. L'addition des effets d’un contexte peu accueillant et de son manque de confiance étouffe ses velléités d’être et multiplie ses difficultés d’insertion, ce qui renforce son exclusion."
D’un entretien pour un stage futur en 2010, je me suis retrouvé à signer un contrat dans cette structure pour juillet et août 2011. J’ai énormément appris durant ces deux mois car j’ai été responsabilisé au même titre que mes autres collègues éducs. Je participais aux réunions d’équipe, j’ai rédigé des synthèses, j’ai mené des entretiens de synthèse lors de visites PJJ, j’ai assisté à des entretiens à l’ASE pour prolonger des prises en charge jeune majeur, j’étais libre pour définir avec les jeunes des activités extérieures. Aussi j’ai appris à gérer l’agressivité, la violence, les insultes, la non-demande. 

Comment envisages-tu ton travail de mémoire ?
Je suis donc en seconde année qui se déroulera de la manière suivante :
  • De septembre à décembre 2011, un stage dans un Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS) pour femmes victimes de violences conjugales ;
  • A partir de janvier 2012, un stage de 9 mois dans le centre éducatif et d’insertion sociale dans lequel j’ai travaillé cet été. 
Concernant le mémoire, je pense à différentes pistes, je me suis questionné sur la sanction éducative, les mesures de réparation, le principe de non-exclusion, la gestion de la violence avec des ados difficiles ou bien utiliser mon expérience humanitaire pour monter un projet axé sur ce que peut apporter le voyage à des jeunes adolescents « difficiles ». Organiser un voyage avec des jeunes avec un but humanitaire en m’appuyant sur des concepts comme le don réciproque, le voyage comme rupture qui a valeur d’initiation, les rites de séparation et de socialisation, reconstruire un MOI dévalorisé, ect… L’adolescence n’est-elle pas elle-même un voyage ? Celui de l’enfance à celui d’adulte ? Donc, c’est un début de réflexion après deux mois passés dans cette structure que je retrouverai en 2012.

Et alors, après, tu feras quoi ?
J’ai pas encore décidé, je reste curieux et ouvert à différentes structures mais le public ados capte quand même mon attention. Après quelques années de pratique, je me verrai bien formateur dans un centre de formation.

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Les ouvrages dont nous parle Kimo
Cliquez sur l'image des ouvrages pour en savoir plus

Le travail d'équipe en institution
Clinique de l'institution médico-sociale et psychiatrique
Paul Fustier
La fabrique des exclus
Jean Maisondieu

Lire l'article La dépression est une maladie, pas l'exclusion ! (Lien social, n°615, interview de Jean Maisondieu)
C'est à vous !
  1. Toujours agréable de lire ces témoignages ma petite Célia certaines phrases font vraiment échos...
    PS Le monde est petit ce cher kimo est président d'un club de foot à quelques kilomètres de mes Pyrénées natales!
    A bientôt copine

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