30 septembre 2011

Le programme « Un chez soi d’abord »


La plupart d’entre vous le savent déjà ; depuis juin 2011, je suis diplômée éducatrice spécialisée après trois années de formation plutôt riches en découvertes professionnelles et humaines. 
Depuis le 1er juillet, je suis salariée d’une association porteuse d’un nouveau programme expérimental national : le "Chez soi d’abord". À la fois parce que je crois profondément aux principes premiers du programme, parce que je fustige les récupérations politiques qui peuvent en être faites ou encore parce que j’ai pu en parler avec certaines personnes sur Facebook, j’avais envie d’écrire un petit quelque chose sur ce programme naissant.

D’abord, quelques termes clés...

La maladie mentale, la psychose 
Dans le domaine de la psychologie, plusieurs structures de personnalité ont été décrites dont les principales sont la névrose et la psychose. Je ne les détaillerai pas de manière très précise puisqu’il s’agit de notions impossibles à vulgariser mais pour éclaircir quelque peu le propos, je reprendrais les définitions que j’avais utilisé dans l’article La psychose à l’épreuve du communautaire :
  • La névrose désigne une affection psychique perturbant peu la personnalité et la vie sociale et dont le sujet est conscient ;
  • La psychose désigne une affection plus grave pour laquelle on retrouve plusieurs critères : perte de contact avec la réalité, troubles de l’identité, méconnaissance de l’état pathologique, difficultés à répondre aux exigences de la vie sociale, délires. On y retrouve diverses maladies dont la principale est la schizophrénie [Trouble chronique qui se caractérise par la présence d’idées délirantes, d’hallucinations, d’un discours et/ou d’un comportement désorganisé, de symptômes négatifs (Eugen Bleuler, 1906)].
[J’ai envie d’ouvrir une petite parenthèse car je ne peux m’empêcher de bondir quand j’assiste aux amalgames entre autres produits par les médias et le monde politique. Le carnage récent en Norvège n’est qu’un exemple illustrant bien les confusions entre les personnes souffrant de psychose et d’autres personnalités plus complexes. Tous les raccourcis qui ont pu être faits participent à la crainte de l’autre, surtout lorsque cet autre parle seul, hurle, vocifère au milieu d’un trottoir. La vérité, c’est que les personnes souffrant de troubles psychotiques sont beaucoup plus en danger qu’elles ne représentent un danger pour les autres. Pour information, et de manière statistique, il y a moins de crimes dans la population des personnes souffrant de psychose que dans la population générale… Fin de la parenthèse.]
Le rétablissement
Ce terme n’est pas beaucoup utilisé dans le domaine du travail social bien que les pratiques des travailleurs sociaux en portent souvent les principes théoriques.
Cette notion vient des États-Unis ; désignée sous le terme recovery et principalement utilisée dans le domaine de la santé, elle est en cours de conceptualisation :
  • Processus actif, continu et personnel (Corin, 2002*) ;
  • Expérience subjective pour une redécouverte et une reconstruction du sens de soi permettant une mise à distance du trouble mental et le développement de stratégies pour améliorer sa qualité de vie (Davidson et Strauss, 1992**) ;
  • Les rechutes et les symptômes sont partie intégrante du processus de rétablissement (Noiseux et Ricard, 2005***).
On peut rapprocher le rétablissement de la définition donnée par la Charte d’Ottawa (1986) de la promotion de la santé : "processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé et d’améliorer celle-ci. (…) Il s’agit d’un concept positif mettant en valeur les ressources sociales et individuelles, ainsi que les capacités physiques****".

Les travailleurs pairs
Médiateurs de santé, pairs aidants, travailleurs pairs, autant de termes qui désignent des professionnels embauchés dans des équipes en raison de leurs compétences expérientielles. Le postulat est posé que celui qui a vécu et surmonté une maladie mentale détient un savoir qui peut être mis au service des personnes accompagnées mais aussi des soignants et des travailleurs sociaux.


Le "Chez soi d’abord", c’est quoi ?

L’intitulé "Chez soi d’abord" est la traduction de "Housing first", principe et philosophie du programme new-yorkais "Pathways to Housing". Il s’agit d’un projet élaboré sous l’impulsion du docteur Sam Tsemberis en 1992, psychologue clinicien et professeur à l’université de Colombia, centre de psychiatrie.
Il repose sur le principe suivant : permettre l’accès et le maintien en logement autonome de personnes souffrant de troubles psychiatriques sévères (avec ou non une/des addiction/s) et vivant dans un parcours d’errance.

De manière très générale, voici quelques grands principes du programme, que je déclinerai ensuite plus précisément :
  1. L’habitat est une des conditions pour "s’habiter soi-même" et entrer dans un processus de rétablissement : quand la psychose morcelle, la rue aggrave les situations d’insécurité, il y est donc quasiment impossible de développer des stratégies face à son trouble ;
  2. Les personnes les plus marginalisées attirent souvent des réactions inadaptées de type rejet, exclusion ou au contraire misérabilisme. Le programme "Housing first" pose le postulat que les personnes détiennent des compétences à "habiter", si tant est qu’un accompagnement soit assuré de manière adaptée et que les conditions d’accès au logement ne soient pas trop "normalisantes" (pas d’injonction de soins, réduction des risques si consommation de toxiques…) ;
  3. Il n’est pas nécessaire de passer par les structures collectives de type Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), foyers d’urgence, hôpitaux psychiatriques pour espérer habiter un logement et entrer dans un processus de rétablissement. D’une part, cette modalité permet un accès immédiat des personnes à un contexte sécurisé ; d’autre part, elle représente une économie non négligeable pour l’argent public, puisque ne nous leurrons pas, c’est quand même un des soucis de nos financeurs ;
  4. Pour se rétablir, il ne suffit pas d’être logé. Il faut aussi donner les conditions aux personnes de leur insertion dans la cité. C’est pourquoi ce programme propose du logement individuel diffus en centre-ville.
Cette expérimentation, d’abord modélisée à New York en 1992, a montré des résultats très satisfaisants puisque 600 personnes ont été logées au sein de la ville de New-York et 85 % d’entre elles se sont maintenues dans leur logement. Le programme est testé au Canada depuis environ 1 an et les premiers résultats s’avèrent pour l’instant intéressants bien que nous ayons moins de recul pour en donner une analyse objective.


Et le "Chez soi d’abord" en France ?

En 2010, un rapport interministériel intitulé "La santé des personnes sans chez soi / Plaidoyer et propositions pour un accompagnement des personnes à un rétablissement social et citoyen" a été rédigé par les docteurs Vincent Girard, Pascale Estecahandy et Pierre Chauvin. Un ensemble de propositions a été remis à Mme Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Santé et des Sports ; une d’entre elles consistait à tester le modèle "Housing first" en France.

L’idée principale consiste à passer d'une logique d’hébergement systématique (éventuellement d’urgence) à la possibilité d’un "chez-soi", à savoir un lieu "qui procure intimité, sécurité et stabilité" (p.148 du rapport précédemment cité). En d’autres termes, sortir de l’hébergement précaire qui entretient et banalise l’errance chronique pour proposer une base solide d’habitat, plus efficiente pour les personnes à court, moyen et long terme.

Voici un extrait du rapport que je trouve relativement clair sur ces questions (p.148) :
Une des plus grandes erreurs des politiques de lutte contre les exclusions est de faire peser une sorte d’injonction paradoxale sur les épaules des personnes sans domicile. Celles-ci sont considérées comme un public "captif", qu’il faut à tout prix protéger et assister, sans jamais croire que ces personnes peuvent et doivent être des citoyens comme les autres, ni leur donner l’opportunité de faire valoir leurs compétences et développer leur autonomie. Dans le même temps, leur sont souvent opposées, de façon plus ou moins explicite, des exigences préalables à leur prise en charge (et notamment à leur accès à un logement pérenne) : une bonne observance thérapeutique, un sevrage, etc. Ces exigences ne sont pas dénuées de jugement moral dans le sens où elles visent toujours l’"autre", le "différent". Elles participent activement à mettre à distance la personne sans domicile qui demande de l’aide et qui doit, sans cesse et toujours, "montrer patte blanche". Or il ne s’agit pas seulement d’un mécanisme symbolique mobilisé par les aidants (soignants ou travailleurs sociaux) dans leurs interactions avec les personnes sans domicile, mais également – de façon systémique - d’un mécanisme discriminatoire qui alimente l’exclusion, dès lors que ce sont ceux qui en ont le plus besoin qui sont le plus tenus à l’écart d’un logement pérenne.
Il n’est pas question, dans cette démarche du "chez soi d’abord", de nier les précautions et l’accompagnement spécifique qui lui sont nécessaires, notamment quand elle concerne des personnes atteintes de troubles psychiatriques sévères ou dépendantes à l’alcool ou d’autres psychotropes, bien au contraire. Mais il s’agit également de retourner le stigmate : dans la population générale, depuis quand et à quel titre l’alcoolisme et la maladie mentale devraient-ils exclure une personne de son logement ? Il s’agit enfin et surtout de retourner la conditionnalité : ce n’est pas au malade de faire la preuve de sa bonne conduite - et/ou au médecin de le "stabiliser" préalablement - pour retrouver les conditions minimales d’une vie digne mais à l’action sociale de lui fournir ces conditions minimales (un chez soi) à partir desquelles il pourra se rétablir, et le médecin lui fournir les soins qu’il nécessite.
Au sujet de "l'exclu désigné", on pourra se documenter avec l'ouvrage suivant :

livre stéphane rullac et si les SDF n'étaient pas des exclus
(Cliquez sur l'image pour en savoir plus)

C’est suite au rapport "La santé des personnes sans chez soi" que le gouvernement lance un appel d’offres pour tester le modèle, nommé en France "Un chez soi d’abord". Quatre villes sont pressenties pour cela : Marseille, Toulouse, Lille, Paris.

Il s’agit avant tout d’un programme de recherche expérimental qui, sur trois années, tentera de démontrer que :
  • La santé mentale est en lien direct avec la possibilité d’un "chez-soi" ;
  • Le modèle proposé est plus efficace (efficacité sociale et économique) que ce qui existe actuellement pour les personnes sans chez-soi et souffrant de troubles psychiatriques sévères.
Pendant trois années, un pôle de recherche étudiera à l’échelle nationale et locale, de manière qualitative et quantitative, la trajectoire de personnes suivies en logement (100 par ville) et de personnes continuant à être accompagnées par les établissements et services habituels, à savoir équipes mobiles, Centres Médico-Psychologiques (CMP), hôpitaux, CHRS… (100 par ville). Un rapport sera ensuite remis au gouvernement pour présenter les résultats de l’expérimentation, et le cas échéant pérenniser la démarche sous la forme d’un nouveau dispositif.


Le "Chez soi d’abord", c’est qui ?

Avant de parler des différentes équipes, notons que le pilotage national est assuré par la DIHAL, la Direction Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement des personnes sans-abri ou mal logées.
Notice Technique Un chez soi d'Abord

Dans chaque ville, trois à quatre types d’équipe travaillent de manière à respecter les protocoles prévus par le programme de recherche :

  • Les équipes d’amont
Il s’agit d’équipes sociales ou médico-sociales susceptibles d’orienter des personnes sur le programme "Un chez soi d’abord". Afin d’obtenir des résultats exploitables et représentatifs de la population étudiée, des critères d’orientation ont été établis. Les principaux sont les suivants :
  • Personnes âgées de plus de 18 ans ;
  • Personnes n’ayant pas d’enfant(s) à charge au moment de l’entrée dans le programme ;
  • Personnes en parcours d’errance (rue, squats, hébergements précaires/d’urgence…) ;
  • Personnes souffrant de schizophrénie ou de troubles bipolaires.
Dans le cas où une personne semble correspondre aux critères énoncés plus haut et dans la mesure où un médecin de l’équipe a diagnostiqué une schizophrénie ou un trouble bipolaire, l’équipe d’amont informe la personne du programme et si cette dernière est intéressée, contacte l’enquêteur/trice de l’équipe de recherche de la ville concernée.

  • Les équipes de recherche
L’enquêteur/trice, accompagné(e) d’un médecin psychiatre, se rend sur les lieux de l’équipe d’amont après avoir convenu d’un rendez-vous avec la personne concernée. Ils reprennent avec cette dernière les enjeux du programme "Un chez soi d’abord" afin de s’assurer de son entière compréhension et de son consentement éclairé.

Quelques informations en particulier sont relativement importantes :
  • Ce programme n’assure pas obligatoirement l’accès à un logement puisqu’il est de nature comparative ;
  • Si la personne n’entre pas dans le groupe expérimental (logement), elle est toutefois en première ligne pour s’adresser aux décideurs politiques puisque pendant la durée du programme, elle sera régulièrement entendue par les enquêteurs. Seront abordés les conditions de vie d’une personne dans l’errance ayant des troubles psychiatriques, ses difficultés, ses besoins… Sa parole aura valeur de témoignage au niveau gouvernemental ;
  • Si la personne entre dans le groupe expérimental (logement), la seule condition de son intégration consistera à accepter une visite hebdomadaire par l’équipe de suivi. Il n’y a pas de conditions de prise de traitements ou d’abstinence s’il y a consommation de produits psycho-actifs. Elle sera régulièrement rencontrée par l’enquêteur/trice, de la même manière que l’autre groupe de personnes, pour témoigner de sa qualité de vie.
Une fois les principes repris, la personne peut toujours refuser de participer au projet. Si elle accepte, un questionnaire lui est administré par l’enquêteur/trice et le médecin psychiatre lui fait signer un formulaire de consentement (validé préalablement par un comité d’éthique).

Enfin, selon un protocole de randomisation, la personne sait dans quel groupe elle sera intégrée. Si elle entre dans le groupe témoin, elle continuera à être accompagnée par les équipes habituelles mais sera rencontrée de manière régulière par l’enquêteur/trice pour témoigner de sa trajectoire.
Si elle intègre le groupe expérimental, l’enquêteur/trice contacte l’équipe d’intervention.
[Une étude randomisée est un protocole pour lequel les participants sont répartis de façon aléatoire dans le groupe témoin et le groupe expérimental]

  • Les équipes chargées de la captation et de la gestion des logements
Dans chaque ville, une institution spécialiste du logement est chargée de la captation et de la gestion locative. Ces équipes connaissent les conditions d’accès au logement de leur ville et déploient des stratégies en ce sens ; par exemple il est fort à parier qu’accéder à du logement dans le diffus, en centre-ville, ne se fait pas de la même manière à Marseille ou à Lille par exemple. Sont ici posées les questions de la mixité sociale, du logement social et donc de la politique menée par les collectivités territoriales.
Notons également que les logements doivent être captés tant dans le parc public que privé puisque, rappelons-le, il s’agit de promouvoir la citoyenneté des personnes et donc, de leur proposer les mêmes offres qui se présentent aux individus lambda.
Les équipes logement ont donc une mission primordiale de communication auprès des bailleurs publics et privés ; inutile de préciser que louer un appartement destiné à une personne souffrant de schizophrénie ou de troubles bipolaires, ça fait peur. Il y a donc un véritable travail de pédagogie à mener auprès des bailleurs. Il me semble important d’insister sur ce point puisque ce travail est assuré par des professionnels qui, à priori, ne sont pas en lien avec le travail social ou la psychiatrie. Ils sont pourtant au cœur de la philosophie du projet et cette configuration renvoie finalement à dire que "tout le monde, à son niveau, est concerné par la maladie mentale".

À l’heure où accéder à un logement relève du parcours du combattant pour tout un chacun, il s’agit aussi de bousculer les questions liées à l’hébergement en France et de provoquer le débat politique et citoyen.

De manière concrète, les équipes logement mettent donc à disposition des appartements pour les personnes qui intègrent le groupe expérimental. Celles-ci auront à payer un loyer avec leurs revenus (Revenu de Solidarité Active RSA ou Allocation Adulte Handicapée AAH) et les Allocations Logement.

  • Les équipes d’intervention
Reprenons le moment où l’enquêteur/trice a intégré une personne dans le groupe expérimental et contacte l’équipe d’intervention. Dans les 48h, deux membres de l’équipe conviennent avec la personne d’une rencontre à l’endroit de son choix (sur les lieux de l’équipe d’amont, dans la rue…).
L’idée est de définir, avec la personne et dans les temps qui lui conviennent, ses besoins, désirs et autres convenances en matière de logement. La personne peut donc visiter plusieurs appartements mis à disposition par l'équipe logement ou choisir de rechercher un appartement seule ou accompagnée.
Une personne qui connaît des épisodes paranoïaques ne sera certainement pas à l’aise dans un appartement en vis-à-vis. Une personne plutôt dépressive/mélancolique supportera difficilement les lieux sombres et confinés. Autant d’éléments qui sont à prendre à compte dès la rencontre avec la personne concernée.
Au moment de son aménagement, la personne choisit si elle souhaite meubler son appartement par ses propres moyens, obtenir des aides en ce sens. Si ses droits financiers ne sont pas ouverts, l’équipe peut fournir du matériel sommaire grâce à des partenariats avec Emmaüs ou autres "boutiques sociales". Ainsi, si la personne souhaite obtenir un minimum à son entrée, un matelas, un outil pour cuisiner et une télévision lui seront dépannés par l’équipe. Si au contraire, elle souhaite dormir sur un bout de carton, nulle obligation ne lui sera faite d’accepter/d’acheter un matelas.

L’équipe d’intervention est une équipe pluridisciplinaire. À l’heure actuelle, celle de Marseille est composée des professionnels suivants :
  • Une chef de service, coordinatrice
  • Un médecin psychiatre, coordinateur médical à temps partiel
  • Une Infirmière Diplômée d’État (IDE)
  • Deux travailleurs pairs, appelés "Médiateurs de santé", à temps partiel
  • Deux éducateurs/trices spécialisé(e)s
À terme, lorsque les 100 personnes seront inclues dans le bras expérimental, l’équipe comptera dix équivalents temps plein. De manière très concrète, il faut savoir que si toutes les compétences sont appelées à être mobilisées autour des personnes, le niveau d’intervention des professionnels est similaire, en ce sens où la pluridisciplinarité demande une polyvalence de chaque instant.

Il est à noter qu’il n’existe pas d’objectif d’insertion ou de socialisation (ou de tous ces termes en –tion (injonction ?) que comportent le travail social et/ou la psychiatrie). L’idée reste d’accompagner la personne là où elle souhaite aller. D’aller la rencontrer là où elle en est. Si elle souhaite aller vers l’insertion professionnelle en milieu ordinaire, alors l’équipe sera outillée en ce sens. Si la personne souhaite déployer des stratégies pour mieux gérer ses consommations, l’équipe l’accompagnera en ce sens… C’est pourquoi on retrouvera par exemple dans le projet de la personne les termes "Mes rêves, mes désirs, mes envies"… Le postulat est clair ; les personnes savent mieux que quiconque ce qui est bon pour elles, aux équipes d’accompagner cela dans le souci constant des potentiels et difficultés posés par la maladie et l’environnement.
Ce principe ouvre la voie à tous les possibles, dans la mesure des règles qui valent pour chacun d’entre nous, bien entendu.

Les équipes d’intervention sont donc chargées d’assurer de manière régulière (au moins une fois par semaine) des visites à domicile et/ou sur l’extérieur, en binôme pour "accompagner la personne là où elle souhaite aller".

Quelques principes sont toutefois à relever :
  • L’idée étant que les personnes aient une place de citoyen lambda, les démarches entreprises se font dans l’idée d’une insertion dans la communauté, à savoir le quartier, la ville, le réseau associatif existant, etc… C’est la raison pour laquelle un travail intense de réseau et de partenariat local est mené par les équipes d’intervention ;
  • L’accompagnement doit tendre à renforcer l’empowerment individuel et collectif des personnes en logement. Rappelons que le terme empowerment désigne l’appropriation ou la réappropriation du pouvoir par les personnes ; pouvoir sur elles-mêmes, rétablissement (Comment je vis avec ma maladie ? Quelles sont les compétences que ma maladie m’a permis d’acquérir ? Quelles stratégies je développe pour contourner les difficultés de ma maladie ?), pouvoir sur l’environnement (Comment, en tant qu’individu disposant d’un savoir expérientiel, puis-je participer à la réflexion collective ? Comment puis-je capitaliser mes compétences au service de la société ? Comment puis-je transmettre mon savoir ? Puis-je participer aux processus de décision ?...).
Pour aller plus loin, lire "Empowerment et santé mentale", La Santé de l'Homme, n°413, Mai-Juin 2011


En guise de conclusion et d’ouverture de débat…

Ce programme, évoqué depuis quelques temps dans les médias, provoque des réactions variées qui démontrent toutes les préoccupations des personnes concernées par la précarité, les travailleurs sociaux, les soignants…
J’ai tenté, de manière très "amatrice" si on peut dire, de transmettre ce que je pouvais comprendre et connaître de ce programme. Je pense ensuite vous en parler de manière plus expérientielle lorsque j’aurais la tête dans le guidon et qu’il faudra "dire sa pratique pour ne pas oublier de penser".

En attendant, j’ai constaté à de multiples reprises des incompréhensions, des résistances, des questionnements légitimes sur l’intérêt de ce programme dans le contexte actuel, notamment marqué par les restrictions budgétaires de l’urgence sociale. D’un côté, d’aucuns justifient ces coupes par une nouvelle logique nommée "Housing first" (tiens, tiens !) et d'un autre côté, d’autres scandent à qui mieux mieux que donner des logements ne suffit pas pour enrayer les problématiques de l’exclusion.

Je pense que tout débat de cette envergure exige un effort de nuances de la part de tous les protagonistes concernés par ces problématiques. Pour ce qui me concerne :

Oui, je suis pour une réforme de l’urgence sociale parce que si j’étais à la rue, je préfèrerais certainement dormir près d’un caniveau plutôt que dans le foyer d’urgence de ma ville ;

Non je ne suis pas pour la suppression totale de l’urgence sociale parce qu’elle est essentielle aujourd’hui ;

Oui je suis pour la recherche de solutions alternatives aux dispositifs existants puisque nous aurons tous compris que la question de l’exclusion est complexe et multiforme et qu’il ne peut exister qu’UNE seule solution ;

Oui je suis pour une réflexion et une intervention spécifiques autour de la question du logement durable et autonome ;

Non je ne suis ni pour maintenir les personnes dans les formes d’aide actuelles (charité ? misérabilisme ?...) ni pour entretenir les formes de domination dans lesquelles nous sommes englués, nous, travailleurs sociaux, nous, soignants ;

Alors non, le programme "Chez soi d’abord" ne sera pas LA solution pour enrayer la précarisation des populations. Mais oui, il sera une manière de dire que cet autre, si replié soit-il, si délirant soit-il, a aussi droit à un traitement digne et à un accompagnement adapté vers ce qu’il souhaite faire de lui-même.
Ce programme sera une manière de dire aussi que cet autre n’a pas à justifier d’un quelconque mérite à l’égard de l’accompagnement dont il aura bénéficié à un moment donné.

Allez je m’arrête là pour aujourd’hui. Le débat est ouvert, les commentaires sont là pour ça.

RÉFÉRENCES
* CORIN E., Se rétablir après une crise psychotique : ouvrir une voie ? Retrouver sa voix ?, in : Santé mentale au Québec, Volume 27, n°1, 2002, p.65-82
** S’appuyant en partie sur STRAUSS, J.S. (1989), Subjective experiences of schizophrenia : toward a new dynamic psychiatry II. Schizophrenia bulletin, 15, 2, 179-187
*** NOISEUX S., RICARD N., Le rétablissement des personnes vivant avec la schizophrénie, in : Perspective infirmière, Novembre-Décembre 2005
**** Organisation Mondiale de la Santé, Charte d’Ottawa, 1986
C'est à vous !
  1. ouaaaaaa!!!
    impressionnantt
    quelle richesse, merci,jvais relire !!

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  2. je poste içi même si je n'ai pas encore lu cet article, mais je voulais te dire que ton blog est vraiment super! La quantité d'information que tu donnes sur tout est impressionnant, je me prépare moi même aux concours d'éduc et j'avoue que ton site me passionne. Merci pour tout ce que tu écris.

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  3. Bonjour Anonyme et bienvenue,

    Ce genre de commentaires fait toujours plaisir à lire et conforte dans l'idée qu'écrire, ça a de l'intérêt...
    J'espère qu'au fil de ta lecture, tu continueras à trouver des choses qui t'intéressent. Je te souhaite bon courage pour la préparation des concours, n'hésite pas à t'inscrire à la Newsletter ou à m'écrire (carpaye.celia@gmail.com) pour être informé(e ?) des nouveautés, je me ferais un plaisir de te compter parmi les lecteurs réguliers du blog !!

    A bientôt,

    Célia

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  4. Salut
    j'l'ai pas lu , du moins juste en diagonale mais l’expérimentation a l'air intéressante , les vieux schémas ont la peau dure malgré les expériences passées , l'anti-psychiatrie , Oury etc paradoxe que la France autre fois en "pointe " soit maintenant à la remorque dans nombre de secteurs
    Promis après ma sieste je le lis , mais pour les vieux schmoks comme moi la sieste c'est sacré !
    cdt
    gilles

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  5. Actuellement en stage de moniteur educateur premiere année, j'aurai aimé avoir des information sur le livret d'accueil de votre service, ainsi que que sur la fiche d'information donnée aux intervenants qui orientent les personnes vers le service? (les critères santé, passé locatif ECT... Merci d'avance
    T.vallee

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  6. C'est toujours un plaisir de lire tes articles, bien écrits, une analyse pertinente et juste que je partage très souvent! Merci

    Christelle

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  7. Bonsoir Célia,

    Je te suis depuis quelques temps sur ton blog puis maintenant sur facebook et j'ai (re)lu avec attention cet article qui présente le dispositif dans lequel tu interviens.
    J'ai une petite question (et j'espère que la réponse n'est pas dans l'article car je t'avoue l'avoir lu en diagonale cette fois !), pourquoi ce programme "un chez soi d'abord" ne concerne que les personnes en errance avec des troubles psychiatriques ?

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  8. Bonjour à toutes et à tous. Je suis éducateur spécialisé et travaille dans l'une des équipes du programme "Un chez Soi d'Abord". Le texte ci-dessus exprime assez bien les enjeux et les missions qui nous incombent durant nos accompagnements. La richesse de ce programme est que pour un éducateur comme moi depuis une quinzaine d'années, la remise en question de nos pratiques est permanente. Nous devons être inventifs car tout est à construire. L'intérêt, par ailleurs, de travailler dans ce programme est que l'équipe fonctionne dans la multi référence et la transdisciplinarité. Pratique assez innovante et riche d'enseignements. Merci à vous. G.

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