16 novembre 2011

La voix de Lana. Rencontre de schizophrènes


Nous sommes le 16 novembre et une fois n'est pas coutume ; ici c'est le texte de Lana qui est publié aux alentours du 15 de chaque mois. Cette fois, j'ai sélectionné un texte qui m'a semblé à la fois drôle et d'une grande qualité ; Lana tente effectivement avec beaucoup d'humour de montrer qu'être schizophrène, entre schizophrènes, ça se mérite... Moi ça m'a fait penser aux conversations auxquelles on peut participer ou assister lorsqu'on se trouve dans le hall d'accueil d'un Centre de Soins Spécialisés aux Toxicomanes (CSST). Il y a comme quelque chose d'identitaire, comme l'absolue nécessité d'être un vrai de vrai et d'être reconnu en tant que tel par ses pairs.

Tous les groupes de gens ont un vocabulaire à eux. Nous aussi.

Voici un petit aperçu de vocabulaire schizophrénique.

Alors, nous, ça veut dire les schizophrènes, à la limite les psychotiques, mais les autres, ils ne sont pas compris dedans. Les autres, tous les autres, ce sont les normaux. Il leur manque une jambe, ils sont aveugles, serial killer, en chaise roulante ? On s’en fout, ils ne sont pas psychotiques, alors ils sont normaux.

Eux, ce sont les soignants. De préférence les pas gentils, ceux qui ne comprennent rien et nous emmerdent avec des règles à la con, nous enferment entre quatre murs, nous obligent à prendre des médicaments et à faire de la pâte à sel débile. Parce que s’ils sont sympas, compétents, compréhensifs, empathiques et tout ça, ils ont un nom, voire même un prénom, et ils ne sont pas "eux". Ils restent dans notre cœur toute notre vie, comme c’est beau, alors qu’ils nous ont oublié depuis belle lurette, mais vous comprenez, je souffrais tellement et ils ont été si gentils, pas comme les autres si cruels et méchants.

Le top du top du soignant gentil, c’est "mon psy". Le vrai, le bon, celui qui nous a aidé, nous supporte depuis dix ans, dont on pense avec angoisse "merde, je vais faire quoi quand il va prendre sa retraite dans quoi ?… 25 ans ?". C’est mon psy, ma psy, à moi, oui à moi tout seul, parce que je suis forcément son patient préféré, ou le plus gravement atteint, ou le plus intéressant, ou le plus sympa, le plus quelque chose en tout cas. On dit qu’on va chez le médecin, le dermato, la gynéco, mais on ne va que chez "mon psy". Et Monpsy d’ailleurs c’est devenu son nom. Monpsy par là, Tonpsy par ci. Il a remplacé Dieu dans notre panthéon.

Et puis il y a les médocs. Une des premières questions que se posent des schizophrènes qui se rencontrent pour la première fois, c’est "Et toi, tu prends quoi comme médocs?" Il est évident que la pilule, le truc contre les allergies ou n’importe quoi d’autre ne sont pas inclus dans les "médocs". On s’en fout complètement, on ne parle que des neuroleptiques (toujours citer les neuros en premier, les rois des médocs), les antidépresseurs (AD), les anxiolytiques (anxyo), le lithium (en général, c’est pour les bipolaires, et comme ils ne sont pas des vrais psychotiques, les vrais de vrais, les rois des psychotiques que sont les schizos, c’est moins important, mais un peu quand même parce qu’on est pas si sectaire) et les somnifères. Un jour, j’allais chercher mon Nasonex à la pharmacie, un spray contre les allergies, et le pharmacien me dit "C’est pas facile, hein, de devoir prendre un médicament tout le temps". Mais de quoi il parle ? Il a vu sur ma carte SIS que je prenais des neuroleptiques ? Je suis fichée, c’est ça ? Ah, mais non, il parle du Nasonex ! Mais c’est pas un médicament, ça ! C’est même pas un somnifère ni un anxiolytique, il est drôle ce pharmacien ! Mais c’est peut-être moi qui vais me marrer quand il verra ma prochaine ordonnance, s’il se souvient de son couplet sur le Nasonex, médicament difficile à supporter ! Et dans les médocs, enfin dans les neuroleptiques, cerise sur le gâteau, il y a la dose. 1200 mg de Solian ? Putain, t’es vachement atteint ! Qui va oser parler de ses 3 mg de Risperdal après ça ? On va le soupçonner de ne pas être un vrai schizophrène.

Il y aussi "avant". Avant, ça veut dire deux choses. Il y a avant d’être malade. Avant, quand j’avais la vie devant moi, avant quand j’étais normal, avant ma vie brisée, avant tout était tellement merveilleux, avant si ça avait continué j’aurais fait tellement de choses grandioses de ma vie de personne normale et extraordinaire à qui il ne serait jamais rien arrivé de mal, oui avant que tout ce malheur me tombe dessus, et blablabla. Avant, ça sert à se fourrer le doigt dans l’œil. Et l’autre avant, c’est avant aujourd’hui, avant quand j’étais malade, avant quand j’étais folle, alors que maintenant je suis super psychotique, pas normale, faut pas m’injurier, non, schizo qui s’en sort si bien, qui est si maligne et si équilibrée et qui réussit si bien sa vie mais évidemment pas aussi bien que si le premier avant était devenu maintenant, mais avant, le deuxième avant, j’étais folle dingue et je souffrais à mort et maintenant je suis super forte et mieux que normale, c’est tellement nul et banal d’être normal. Important aussi dans cette notion d’avant : "T’avais quel âge quand t’es tombé malade ? - Moi, 17 ans". Ah, ça en jette, hein, qu’est-ce que j’étais jeune, comme c’est triste, quel beau titre de gloire. Et puis la question qui suit "Donc ça te fait combien d’années de maladie ?". Autre titre de gloire, c’est à qui a le plus d’expérience, le plus beau CV. Moi, Madame, ça fait presque la moitié de ma vie que je suis malade, tu as vu un peu comme j’en ai de la bouteille ? Comme je la connais vachement mieux que toi, cette maladie ? Et en plus je suis toujours vivante !

Et puis il y a l’HP. Hôpital psychiatrique pour les novices. Ah ah, l’HP, ça aussi ça compte sur un CV. Tu y es resté combien de temps, toi ? Et tu y es allé combien de fois ? En HL* ? En HDT** ? Quoi, en HO***, ouaahh !! Comment ça tu n’y es resté qu’une nuit ? Mais t’es pas vraiment malade alors, c’est que c’était pas si terrible, parce que moi, j’y suis resté six mois. T’es restée trois ans par terre sans être soignée ? Mais on s’en fiche, c’est à la durée d’HP qu’on juge la gravité de la maladie.

Et puis il y a la sacro-sainte rechute. Qui n’a pas fait de rechute n’est pas un vrai schizo, allez savoir ce n’est peut-être qu’une petite bouffée délirante aiguë qui ne reviendrait pas si le faux schizo arrêtait ses médocs. Parce que nous, nos médocs, on peut pas les arrêter comme ça, sous peine de RECHUTE, oui Monsieur, c’est que c’est très grave comme maladie. Alors toi, t’en as fait combien des rechutes ? Moi, deux. Ah bon, moi j’en fais toutes les semaines. Bon, là, j’avoue, même entre nous, nous les schizos, il y a maldonne sur la rechute, parce que pour moi par exemple, ça veut dire replonger durablement dans la maladie alors que pour d’autres, ça veut dire faire une crise d’angoisse de dix minutes.

Voilà, c’est un peu ça les discussions de schizos qui se rencontrent pour la première fois. C’est un peu pathétique, c’est vrai, mais ça fait un bien fou de parler de tout ça comme de la pluie et du beau temps, pour une fois. En tout cas, pour le temps que dure ce genre de conversations, parce que même nous, au bout d’un moment, ça nous emmerde la pluie et le beau temps de la schizophrénie.

Vous pouvez retrouver Lana sur son site Internet (Cliquez sur la bannière) :


Pour faire vite :
* HL : Hospitalisation Libre, la personne demande l'hospitalisation
** HDT : Hospitalisation à la Demande d'un Tiers, la personne est hospitalisée sous contrainte
*** HO : Hospitalisation d'Office, l'hospitalisation est prononcée par le préfet quand le comportement de la personne est jugé comme compromettant pour l'ordre public et la sûreté des personnes
C'est à vous !
  1. Dans la BD "Sous l'entonnoir", l'héroïne appelle ça le "Moi pire", une sorte de compétition à qui sera le plus malade, dans laquelle on se laisse vite embarquer avant d'en avoir honte.
    Lana

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  2. Intéressant, merci du tuyau, je pense que je me le procurerai rapidement !

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  3. Moi je suis sous médoc depuis 2007.je suis un faux schizo,j'ai jamais rechuté.Mais la maladie ne m'empèche pas de me poser des questions excistentielle;du genre"ça sert à quoi de vivre puisque de toute façon on vat tous finir par mourir.On peut se suicider avec du risperdal?

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    1. Je pense que ce genre de questions n'est pas l'apanage de la schizophrénie, tout un chacun se pose ce genre de questions un jour à mon avis... Bienvenue ici en tout cas !

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    2. Pas grand monde sur votre forum.Quatre mois que j'ai laissé mon message.Je suis mon traitement a la lettre et toujours pas de symptome.j'en arrive même a me dire que le maladie à disparue.Me demande si je v'ai pas dire à mon psy de diminuer la dose de risperdal.Ca craint,les parents sont vieux,ils ont besoin de moi.Puis qui c'est qui va venir me voir si je fini en psychiatrie.Et puis si c'est le néant qui nous attend tous après la mort,pourquoi ne pas se suicider tout de suite.Je n'ai plus qu'une perspective, croire en Dieu.
      Avez entendu parlé des expérience de mort imminente(nde ou emi)?

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    3. Non je n'en ai pas entendu parler.
      Concernant votre traitement, oui je pense que seul(e) votre psy peut vous répondre ; mais je comprends effectivement ces questions que vous vous posez. Le temps passe... mais je suis sûre que déjà, vous leur apportez des choses à vos parents... Je ne pense pas que ce soit une question de traitement. Si en plus, vous ne ressentez plus de symptômes de la maladie, vous ne pouvez que mieux les aider non ?

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    4. Les bonnes questions seraient :
      1) Quelle différence y a-t-il entre schizophrène et médium ?
      2) Comment interprétez-vous votre particularité naturelle (bonne ou mauvaise) ?
      - si bonne = vous l'intégrez comme une qualité utile dans votre quotidien
      - si mauvaise = vous la rejetez et vous considérez donc, que vous êtes schizophrène

      Bon courage à tous.

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