2 mai 2012

Pour une vision positive de la formation


Au mois de Mars 2012, était publié dans la revue Zéo, un article que j'avais écrit avec grand plaisir sur les enjeux de la formation d'éducateur(trice) spécialisé(e) et la question de la résistance dans notre profession. Je n'avais pas eu le temps de publier le texte, voici chose réparée. Bonne lecture !

Nouvelle recrue de la revue Zéo, il serait de bon ton de commencer par une brève présentation. Alors voilà, je m’appelle Célia Carpaye, j’ai 28 ans et je vis actuellement à Marseille. Je sors d’une école d’éducateur spécialisé et je viens de publier un livre intitulé "DEES : le guide pratique de l’éducateur spécialisé : Méthodologie et annales corrigées".
Ce dossier traite de la formation, ça tombe bien parce que j’avais justement très envie de parler de « résistance créatrice », cette espèce de force qui m’a certainement permis d’écrire mon mémoire, mon Dossier de Pratiques Professionnelles, mon Journal d’Étude Clinique et un manuscrit d’environ 400 pages en 8 mois.
Parce qu’à bien y regarder, c’est bien de cela dont parle mon ouvrage. Certes intitulé "DEES : le guide pratique de l’éducateur spécialisé : Méthodologie et annales corrigées", il n’en est pas moins l’appel à l’inventivité des étudiant-e-s et des autres acteurs de la formation d’éducateur spécialisé. Aux allures de prime abord technicistes, ce titre dévoile en effet le fil directeur d’un principe quasi philosophique : la résistance créatrice, s’il en est.

Force est de constater que la morosité est l’adage des temps modernes. Partout. Dans la société, dans les systèmes qui la composent, chez les individus. Nous sommes écrasés par une actualité harassante, en perpétuel mouvement, nous amenant parfois à prononcer l’inépuisable "c’était mieux avant (hein Marcelle ?)". Le secteur du travail social n’y échappe pas. Pire, on peut avoir l’impression qu’il n’a jamais été si touché par la sinistrose, comme se plaisait à le qualifier une personne que j’accompagnais, en proie à une parano aigüe à l’égard de notre président de la République.
Dans une conjoncture de crise, il est vrai que le travail social est aux premières loges de l’exclusion, la stigmatisation, la discrimination. Ce sont eux-elles qui trinquent en premier ; ces hommes et ces femmes un peu blessés, isolés, pauvres, toxicos, alcoolos, tristes, handicapés, sans-papiers, délinquants (résistants de l’ère moderne ?), essoufflés de la vie, fous, vieux, prostitués, maltraités… toutes ces minorités qui forment la société d’aujourd’hui. Éducateurs et/ou travailleurs sociaux en général, nous assistons à cela, impuissants et révoltés. Nous brandissons des panneaux griffonnés pendant les manifs, nous exaltons notre colère du fond d’une salle surchauffée face à des formateurs et étudiants penauds, nous débattons en fumant des clopes qui consolent, nous adhérons parfois à un syndicat, une asso, nous donnons un peu d’argent pour soutenir des initiatives… mais face à l’ampleur de la crise, face à la brutalité d’une réalité qui ne cesse d’empirer, nous nous engluons malgré nous dans la morosité. Nous ressassons la sinistrose, rentrons chez nous épuisés et impuissants, nous commettons parfois l’irréparable*, nous changeons sinon de métier. Pire, nous parvenons à prendre suffisamment de distance pour hausser les épaules face à ce qui, des années auparavant, nous faisait sortir de nos gonds.

La formation n’échappe pas à cette tendance, me semble t-il. Elle aussi connaît les déceptions d’étudiants désillusionnés, frustrés et impuissants. Révoltés même. Parce qu’il en faut, de la révolte, pour entrer dans une formation du travail social. En tout cas, il m’a semblé en croiser beaucoup, des citoyen-ne-s qui en ont eu assez du système de pensée en place. Qui ont laissé tomber un autre type de job pour "s’occuper des autres", "mieux lutter contre les problèmes de société", "se battre contre un système castrateur et injuste". Qui ont choisi le travail social pour résister.

N’en déplaise à certain-e-s, la formation mobilise pourtant d’innombrables systèmes normatifs qui, s’ils n’empêchent pas l’expression de soi et du débat collectif, ont parfois tendance à glacer d’effroi l’étudiant qui pensait avoir enfin trouvé un échappatoire à la sinistrose ambiante. Très vite, au fond des salles surchauffées par les nouvelles promotions d’éducateurs spécialisés, pouvons-nous effectivement détecter cette inévitable tension entre dynamique d’émancipation et nécessaire processus de normalisation voulu par les attendus de leur certification.
Prenons celle des éducateurs spécialisés, puisque c’est là que j’ai pu expérimenter la chose ; 2007, une réforme, des domaines de compétences, des attendus, des objectifs, des savoirs… tout cela agrémenté d’incitations à la pensée libre, l’émancipation. Injonctions paradoxales qui se traduisent par l’habituel : "dans ce métier, il n’y a pas de recettes". Combien de fois avons-nous entendu cette assertion salvatrice, vouée à valoriser la singularité de toute relation humaine ? Mais alors, s’il n’y a pas de recette qui nous dicterait la conduite à tenir face aux personnes que nous allons accompagner, comment accepter la rigidité d’une réforme qui semble mettre ces mêmes personnes dans des cases ?

Il y a de quoi résister. Contre la mise en cases systématique, qui entraîne et entretient la ségrégation des populations. Contre la technicisation de nos compétences. Contre la prise de pouvoir des intérêts électoraux/financiers/gestionnaires/etc… Contre les logiques de rendement. Contre l’oubli de la singularité. Contre l’ignorance et l’indignité des hommes et des femmes.
Contre la morosité, oui.
Il y a de quoi résister. Pour rester libre et permettre à l’autre de le devenir, ou mieux, de le rester.

Mais l’énergie déployée par cette résistance peut être à double tranchant : susciter les plus belles initiatives certes, mais aussi nous enfermer dans une espèce de "rabâchage" mortifère, entretenant un narcissisme qui finit par oublier l’autre. Et sa sinistrose.
Résister, étymologiquement parlant, correspond au latin resistere (tenir tête) mais peut aussi revêtir le sens de stare (stationner). Attention donc, étudiant-e, citoyen-ne, à ne pas stationner dans un état de résistance qui ne servirait qu’à entretenir les rancœurs et, parfois même, à rejouer les mécanismes de ceux que nous accusons.
Pour développer ce propos, je voudrais vous faire part de l’étape que je considère comme absolument complémentaire à la résistance : la création. La créativité, l’inventivité, l’invention. Je crois très fort en cette seconde étape qui consiste à se saisir des espaces de liberté existants – parce qu’il en existe ! – pour proposer des alternatives à ce qui peut nous paraître trop figé. Et je crois même qu’en adoptant cette vision positive et en pariant sur notre capacité d’inventivité, nous transmettons un quelque chose de ce qu’est "être au monde" aux personnes que nous accompagnons.

La question que je pose alors est davantage tournée vers cette capacité de l’Homme à inventer. L’Homme, seul ou intégré dans un collectif, peut-il créer ? Comment peut-il se saisir d’un système régi par des normes pour inventer ?
Tout système structure ses rapports sociaux par la mise en place de normes et de valeurs. Éducateurs spécialisés, assistants de services sociaux, moniteurs éducateurs, psychomotriciens, etc… sommes constamment dans l’articulation entre la volonté d’émancipation des personnes accompagnées et leur adaptation à un cadre normé, si importante peut/doit être la critique à l’égard dudit cadre.
Soyons clairs, "la norme" est un terme qui effraie l’étudiant-e résistant-e, tant il est empreint d’oppression et d’exigences sociales de plus en plus fortes. Mais parce que nous en sommes en partie garants auprès des personnes que nous accompagnons (comme nous sommes garants du regard critique qu’elles pourront/devront y porter), il nous appartient de revenir à son premier sens. En effet, nous considérerons qu’instaurer du cadre, c’est offrir un espace d’exercice à la liberté de l’autre, et à la liberté des personnes qui l’entourent. Propos quelque peu élongué pour souligner la nécessaire articulation entre la dynamique normative et la dynamique émancipatrice de l’éducation, dans son sens le plus large.

Ces quelques arguments auront démontré mon attachement à la mesure. Oui il y a de quoi résister. Mais pas contre n’importe quoi. Et pas n’importe comment. Je suis éminemment convaincue de la valeur créatrice de la formation, bien qu’au premier abord, il peut apparaître difficile de créer sous l’amas de compétences et de sous-compétences présenté par les référentiels de formation du travail social.

Mais c’est bien cet effort là que j’ai eu envie d’encourager, tout au long de l’ouvrage que je propose aux étudiant-e-s éducateurs/trices spécialisé-e-s. Et c’est pour cela aussi que vous pourrez lire ce genre de propos dès les premières pages :
À la suite de la réforme de 2007, seuls quelques ouvrages se sont proposés d’éclairer et de guider les étudiants. Plus qu’un manque, cette absence de formalisation représente aujourd’hui un gage de créativité si tant est que le référentiel de compétences soit perçu comme une base réflexive servant la culture commune des éducateurs spécialisés. Il m’a alors semblé qu’il était de la mission des étudiants éducateurs spécialisés de participer à la construction du métier (…). Au-delà de la crainte de la normalisation et en deçà de la nécessité critique qui incombe au professionnel, il est un espace de créativité singulièrement émancipateur : l’espace de travail avec les personnes accompagnées […]**.

Si "méthodologique" soit l’ouvrage que je vous propose, mon hypothèse principale reste celle de l’existence d’espaces de liberté dans la formation.
"Mais où donc sont-ils ?" auriez-vous peut-être envie de scander, harassés que vous êtes par la recherche d’une problématique qui ne vient pas ou d’un sujet de mémoire non référencé.
Je vous dirais d’abord : dans tous les espaces d’incertitude qu’a amené la réforme de 2007. Croyez-moi, il en existe encore en 2012 (et tant mieux, oserais-je dire ?) si je me fie à ces mails d’étudiant-e-s qui ne savent que faire des injonctions paradoxales de leurs formateurs, eux-mêmes soumis à des contradictions anxiogènes.

Tous les écrits qui jalonnent la formation d’éducateur spécialisé sont aussi à mon sens le gage et l’espace pour mettre à l’épreuve votre liberté de penser la pratique professionnelle ; tant de place, tant de pages blanches, tant de possibilités de mettre du sens sur votre intervention !
Vus comme des obstacles contraignants, les écrits font souvent l’objet d’un travail dans l’urgence ; la veille pour le lendemain, un écrit d’une dizaine de pages laisse forcément peu de liberté à celui qui le produit. Ceci n’est qu’un exemple de notre adaptation, somme toute assez technique, à un système scolaire froid, performant, compétitif. Parce qu’effectivement, le système scolaire actuel est associé à la contrainte, la performance, la compétitivité et crée de l’aversion à l’égard des attentes sociales. Là où l’enseignement classique, il est vrai, consiste de plus en plus à conserver l’ordre établi, saisissons-nous au contraire de la formation pour amener le changement.

Je vous invite dans cet ouvrage à devenir auteur de votre travail (comme nous amènerons l’autre à devenir auteur de sa vie, n’est-ce pas) et à vous donner les moyens d’y prendre du plaisir. Choisir un titre évocateur, glisser quelques vers de poésie qui nous auront inspiré, donner une place à quelques propos de personnes qu’on a pu accompagner, développer une pensée non codifiée, une réflexion qui vient de soi… tout cela demande du temps, de la disponibilité, une ouverture au plaisir et un respect pour ce que l’on produit.

La liberté, elle se trouve aussi dans tous les espaces collectifs. Groupes d’étudiant-e-s, débattez, échangez, parlez. Mais surtout, proposez ! Parce que vous détenez un savoir que vous acquérez tous les jours sur vos terrains de stage, dans vos expériences passées, dans votre vie. Parce que vous êtes ceux-celles qui constituent les éducateurs-trices de demain !
Là où il n’y a pas de contraintes, inventons ! Là où d’aucuns se disputent la mise en sens de telle ou telle compétence, proposons ! Parce que c’est nous qui donnerons les orientations de nos professions, c’est avec nos idées, nos propositions, notre prise de risque que se construiront certains axes de travail et de réflexion. Croyons donc en notre capacité de proposition et osons dire ce que nous sommes, travailleurs sociaux… et même ce pour quoi nous résistons. Parce que la question posée par la certification n’est-elle pas, en fin de compte, celle de l’identité professionnelle ? Qu’est-ce qu’un éducateur spécialisé / un assistant de service social / etc… dans le monde d’aujourd’hui ?

Nous proposions précédemment de nous prémunir du risque dangereux de "stationner" dans une résistance inefficace, qui consisterait en définitive à rejeter en bloc les attendus de la formation pour ne pas se laisser happer par une dynamique trop normalisante. Mais considérer le "tout jetable", c’est certainement passer à côté de considérations plus complexes qui n’apparaissent que dans la nuance et la mesure.
À vous, étudiant-e-s (et citoyen-ne-s, aurais-je envie d’ajouter, tant ce propos peut être généralisé) de devenir les auteurs d’une résistance nécessairement créatrice. À vous de transcender les mécanismes scolaires transmis par notre système d’éducation pour devenir des êtres émancipés, plutôt que les "enfants" de l’ordre établi. Résister en considérant les faits dans leur aspect multidimensionnel, c’est refuser la simplification du propos, celui qui ignore l’autre, le réduit à un problème collectif et l’instrumentalise.

Alors c’est vrai, l’ouvrage "DEES : le guide pratique de l’éducateur spécialisé : Méthodologie et annales corrigées", c’est un outil au service des étudiant-e-s, des formateurs, des tuteurs de stage, des acteurs de la formation d’éducateur spécialisé… pour toutes les épreuves dudit DEES. Dossier de Pratiques Professionnelles, Journal d’Étude Clinique et autres études de situation ou mémoires de fin de formation, tout y est. Le futur éducateur spécialisé pourra même trouver quelques encarts théoriques ou encore des fiches pratiques pour les épreuves écrites et orales.
Mais dans la droite ligne de cet article, cet ouvrage se donne d’abord pour objectif de promouvoir l’expérience et le savoir des étudiants ainsi que ceux des personnes qu’il accompagne, comme vecteur de changement et de construction de la professionnalité de l’éducateur spécialisé.


* Voir l’article sur Rue89
** Ce propos est développé au sein de l’ouvrage CARPAYE Célia, DEES : Le guide pratique de l’éducateur spécialisé – Méthodologie et annales corrigées, ESF Editeur, 2011, p. 22
C'est à vous !
  1. Je découvre ton blog avec plaisir, éducatrice depuis plus de 12 ans j'ai très envie de lire ton livre: au-delà d'un guide, ce que j'en découvre me semble un témoignage et un regard sur notre métier et la formation très juste... Je reviendrai vers toi lorsque j'aurai lu ton ouvrage ;)

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  2. Bonjour,

    Pour l'épreuve DC2;1 l'étude de situation, il nous faut réviser un grand nombre de concepts, notre formateur nous a donné quelques exemples. Je ne trouve pas de site, ou de livres qui répertorie les concepts et les auteurs susceptibles d'être ressortis lors de l'épreuve.
    Auriez-vous un petit filon ? livre, sites à conseiller ? ou un petit article sur une liste des concepts qui pourrait aider bien des étudiants?
    merci :)

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    1. Oui. Mon livre : Le guide pratique de l'éducateur spécialisé
      http://www.esf-editeur.fr/detail/730/dees---le-guide-pratique-de-l-educateur-specialise.html

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  3. bonjour je voudrais faire une vae et entrer en formation d educ spe.. tt cela me fait un peu peur .. j ai travaille avec des jeunes en difficulté scolaire ,,suis je ds mon élément'''

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