8 juillet 2012

Loisir(s) & précarité


J'ai "rencontré" Marion sur Facebook, suite à mes innombrables demandes de dossiers et autres mémoires d'étudiant-e-s. J'ai aujourd'hui le plaisir de vous présenter cette jeune fille qui "après un parcours éclectique (un DEUG de philosophie, divers emplois et multiples voyages), a posé ses bagages en Bretagne où elle est actuellement en 3ème année de formation. Plutôt attirée par le domaine de l'insertion, c'est dans cette branche qu'elle souhaiterait se tourner, une fois diplômée".
Elle nous propose aujourd'hui un texte sur l'accès au(x) loisir(s) des personnes précaires, texte effectué dans le cadre de sa formation. La réflexion est ouverte, n'hésitez pas à utiliser les commentaires !



L’autre, parce qu’il est autre, emplit ma subjectivité et tous deux se mélangent. L’autre me questionne. En s’affirmant, il me pose une question. Mais je ne peux y répondre. Il me faut d’abord la comprendre. Le comprendre. Il n’y a de subjectivité que parce qu’il y a altérité.
La poésie du rêve enrobe la réalité, plus rocailleuse, de la précarité. Car dans les faits, cela s’est passé ainsi.

Je suis avec un groupe restreint de personnes avoisinant la quarantaine. L’objet de l’atelier est de découvrir les loisirs proposés par la ville et ce, dans le cadre d’un cours de français pour les étrangers. J’ai pu mener précédemment, avec mes collègues de formation, un diagnostic nous montrant l’isolement des personnes en précarité sur le territoire. Notre projet a donc pour objectif de rompre cet isolement en favorisant le lien social par l’ouverture vers l’extérieur, lieux culturels ou autres. Alors que j’anime l’atelier, je m’aperçois très vite de la non participation d’un monsieur et qui a même ouvert son dictionnaire franco-russe devant moi pour le lire de la manière la plus studieuse possible. Un peu interloquée et perturbée par sa réaction, je lui demande si l’atelier ne lui convient pas. "Marion, me répond-il, c’est très bien ce que vous faîtes, mais moi, j’ai trop de problèmes dans ma tête. Ça ne me dit rien de sortir. Je connais tout ici mais je n’ai pas le cœur à me promener." L’effet papillon se fait alors ressentir jusqu’à sa voisine de droite qui embraye en hochant la tête : "C’est vrai, Marion. La vie est trop dure. On a trop de problèmes". Cette phrase, lâchée de la manière la plus sincère qu’il soit, m’a questionné pendant longtemps et c’est pourquoi, j’ai souhaité ouvrir une (courte) réflexion sur la place du loisir chez les personnes en grande précarité.

1. Essais de définitions

1.1 Loisir et loisirs

Le loisir peut s’entendre par le temps dont on dispose pour s’occuper, en dehors donc des obligations de travail, de tâches ménagères ou de transports. C’est un temps qui n’est généralement pas vécu comme contraignant puisqu’on est libre de choisir la manière dont on va l’occuper. D’ailleurs, l’expression "avoir loisir de" illustre bien cette notion de liberté. 

Au milieu du dix neuvième siècle, un glissement sémantique s’est produit : en le mettant au pluriel, le mot "loisirs" concernerait plus les divertissements, qu’ils soient culturels, sportifs ou liés à la nature. Ce glissement se renforce après la seconde guerre mondiale et doit certainement être entendu dans un contexte d’américanisation de la société française. Il voit son apogée (ou les prémisses de son "apogée" ?) au travers de la mondialisation qui illustre le développement de la consommation de masse. En ce sens, je parlerais de "civilisation de loisir*" comme symbole et en même temps faux-semblant de la liberté puisqu’on peut se questionner sur la légitimité d’une marchandisation du loisir. 

D’après Marc Augé, "nous vivrions dans la menace d’une 'fictionnalisation systématique' du monde, car la fiction envahit les deux pôles de l’imaginaire, l’imaginaire individuel (par exemple les rêves) et l’imaginaire collectif (notamment le mythe)**". Cette réflexion m’inspire notamment une anecdote vécue lors d’une saison d’hiver à la montagne particulièrement pluvieuse où un couple avait demandé à se faire rembourser leur forfait de ski pour cause de publicité mensongère (la station s’appelant « les portes du soleil »).

1.2 Précarité

J. Wresinski définit la précarité comme "l’absence d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assurer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives".

Si je relie ses propos à l’analyse qu’a fait Maslow, illustrée par sa pyramide des besoins, nous voyons que les personnes en précarité sont prises dans une lutte pour la survie : assouvir ses besoins physiologiques et/ou de sécurité. Ainsi occupent-elles leur temps. Toutefois, des yeux alertes peuvent se remémorer le sans domicile fixe du quartier divaguant autour de la supérette dans un autre but que celui d’assouvir ses besoins primaires. On pourra alors relativiser l’appellation de lutte dans le sens où elle n’est pas forcément visible. Néanmoins elle sera toujours présente car, comme le dit Oscar Wilde, "on peut survivre de tout sauf de la mort".

Certaines personnes traiteront par exemple le "RMIste" de fainéant ou rattacheront la précarité à l’univers de l’errance, plus ou moins teintée de conduites toxicomaniaques. Ces mêmes personnes parleront moins souvent de souffrance et de mal-être, pourtant réels.
Dans ce contexte freudien de pulsion de vie et de pulsion de mort, n’est-il pas alors compréhensible de voir le refus des personnes en précarité à s’impliquer dans des activités de loisirs ?

2. Le temps des cerises

2.1 L’orientation politique et l’action locale

Olivier Donnat fait une classification des français dans leur rapport à la culture où il dénombre sept milieux dont celui des "exclus de la culture***". Il fait notamment un rapprochement entre le rattachement au milieu et la catégorie socioprofessionnelle ou encore l’âge des personnes. Sans vouloir entrer dans des considérations qui peuvent prêter au débat, on peut toutefois remarquer que le rapport aux loisirs (et par là-même à la culture), pas forcément dans sa forme mais plutôt dans l’appréhension qu’il suscite, n’est pas égalitaire pour tous. C’est en vertu de ce constat que les politiques gouvernementales ont pu prendre certaines mesures.
Je citerai par exemple la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions qui a voulu faire de l’accès de tous à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs, un objectif national. Le rapport IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) de 2007 note les enjeux de cette loi : "Plus fondamentalement, l’un des enjeux de la politique culturelle est de conduire des actions qui permettent aux personnes défavorisées, de franchir les obstacles qui les isolent de la communauté sociale, car si la culture est essentielle pour le développement personnel -l’expression de soi- elle l’est aussi pour la compréhension de l’autre et pour l’interaction entre les individus". Concrètement, il s’agirait d’améliorer l’accès aux équipements culturels, de favoriser les pratiques artistiques et de privilégier les quartiers défavorisés. Toutefois, ce même rapport remarque un peu plus loin le bilan mitigé des acteurs concernés, à savoir (en ce qui nous concerne) l’Etat, les collectivités territoriales et les associations.

2.2 Pression individuelle et pression collective

J’ai remarqué précédemment que les personnes en grande précarité étaient prises dans une lutte pour la survie et en même temps "paralysées" par la souffrance que cette vie peut susciter. J’ai alors pu émettre l’idée d’une compréhension de leur "inertie culturelle". Toutefois, mon expérience passée m’a montré qu’en général une personne dont l’envie avait été suscitée était amenée à apprécier cet instant pris dans sa globalité (se déplacer, assister/participer et repartir). C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé avec notre protagoniste lors de la sortie finale du projet collectif où il avait tenu à venir avec sa femme. Un proverbe breton dit que l’ambiguïté cache une anguille sous la roche. En effet, pourquoi ne pas aller vers le plaisir quand on a pu identifier la cause de son plaisir ? Serait-ce une remise en cause du triptyque lacanien (besoin, désir, demande****) qui illustre la quête de la satisfaction ?

Pour ma part, je rapprocherais cette considération du terme "violence symbolique" emprunté à Bourdieu. Bien que son ouvrage, co-écrit avec Jean-Claude Passeron, "La reproduction", traite principalement de l’éducation, je pense que ce concept peut être transposable à d’autres lieux d’apprentissage et de sociabilité.
En voici une définition intéressante : "C’est un processus de soumission par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle. Les dominés intègrent la vision que les dominants ont du monde. Ce qui les conduit à se faire d’eux-mêmes une représentation négative. La violence symbolique est source chez les dominés d’un sentiment d’infériorité ou d’insignifiance".

Dans un monde où loisir rime avec loisirs prônant le bien-être mercantile, où "simplement" tout plaisir marchand donne l’illusion du bonheur, quelle place peut effectivement se donner la personne en grande précarité dans l’espace social ? N’est-ce pas là une stratégie d’évitement*****, qui évite justement une nouvelle souffrance, celle d’être à nouveau stigmatisé ?

Cette peur de la stigmatisation peut d’ailleurs aussi trouver sa source dans une sorte de mémoire intergénérationnelle où les croyances plus ou moins vraies, du moins ressenties, sont véhiculées, intériorisées et ainsi perdurées.

3. Le rôle de l’éducateur spécialisé

Au vu de ces considérations psychologiques, sociologiques et empiriques, on peut se demander quel peut être le rôle de l’éducateur dans l’accompagnement des personnes en précarité dans le domaine des loisirs. Pour ma part, je soutiens l’action politique de l’éducateur, dans le sens où il peut agir dans le développement de la société d’un point de vue local et ceci de manière professionnelle (le côté citoyen concernerait plus particulièrement la personne et serait donc à la base de cet engagement professionnel).
Le même rapport IGAS cité précédemment remarque d’ailleurs : "Dans un domaine qui touche à l’émotion, à la sensibilité propre à chacun, seuls des projets associant les personnes et en phase avec leur goût et leur personnalité, peuvent parvenir à faire tomber les barrières et à réduire la fracture culturelle".
Mais loin de vouloir apposer la culture qui est en nous, il s’agirait surtout de se constituer comme passeur. Ainsi que les esclaves de l’Antiquité, premiers éducateurs au sens étymologique, il s’agirait d’accompagner les personnes vers un "choix des possibles". Pour ce faire, l’éducateur se doit de s’ouvrir à ce qui l’entoure et non de vouloir reproduire son univers personnel. Dans un contexte de consommation de masse, il doit pouvoir penser et proposer des pistes alternatives qui situent les personnes en précarité comme sujets et pas simplement comme consommatrices. C’est d’ailleurs le "combat" que mène nombre d’associations au niveau local.


Je souhaiterais conclure sur un extrait du manifeste pour le travail social : "Notre travail a pour objet le remaillage des déchirures opérées dans le lien social, du fait de la maladie, du handicap, des injustices, des inégalités, ou des accidents de la vie. Il vise à ce que des citoyens nécessitant soins, accompagnement et soutien, momentané ou tout au long de leur vie, puissent trouver leur place parmi les autres, en développant leurs capacités sociales, physiques et psychiques".
L’éducateur aurait donc cette fonction humanisante au sein du politique. C’est à travers son travail au quotidien inscrit sur un territoire donné et les projets qu’il monte avec les personnes accompagnées, qu’il concourt à ce "remaillage". Le temps du travail peut être considéré comme un lieu de sociabilité, mais n’est-ce pas principalement sur le temps du loisir que peuvent s’opérer des médiations éducatives ? 

* L’expression est de Joffre Dumazedier dans son ouvrage « Vers une civilisation du loisir ? »

** MEYRAN Régis. Quand les loisirs copient la fiction. Sciences humaines, hors série n°50, septembre-octobre 2005, p80-81

*** DONNAT Olivier. Les sept univers culturels des français. Sciences humaines, hors-série n°50, septembre-octobre 2005, p 76-77

**** Cette allusion à l’œuvre de Lacan est transposée dans un autre contexte et par cela peut être considérée comme abusive. Toutefois si l’on considère que le temps libre où l’on peut se reposer est un besoin et que le temps passé par exemple dans le cadre de loisirs provoque un plaisir et par là même la naissance du désir comme réponse à un manque, la continuité de cet état serait la demande de réitérer cette expérience.

***** Notion empruntée à l’œuvre de Sigmund Freud

Un peu de lecture...

Stigmate, les usages sociaux des handicaps
Erving Goffman

Il y a le stigmate d'infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l'épaule des galériens. Il y a les stigmates sacrés qui frappent les mystiques. Il y a les stigmates que laissent la maladie ou l'accident. Il y a les stigmates de l'alcoolisme et ceux qu'inflige l'emploi des drogues. Il y a la peau du Noir, l'étoile du juif, les façons de l'homosexuel. Il y a enfin le dossier de police du militant et, plus généralement, ce que l'on sait de quelqu'un qui a fait ou été quelque chose, et "ces gens-là, vous savez..." Le point commun de tout cela ? Marquer une différence et assigner une place : une différence entre ceux qui se disent "normaux" et les hommes qui ne le sont pas tout à fait (ou, plus exactement, les anormaux qui ne sont pas tout à fait des hommes) : une place dans un jeu qui, mené selon les règles, permet aux uns de se sentir à bon compte supérieurs devant le Noir, virils devant l'homosexuel, etc., et donne aux autres l'assurance, fragile, qu'à tout le moins on ne les lynchera pas, et aussi l'espoir tranquillisant que, peut-être, un jour, ils passeront de l'autre côté de la barrière.
C'est à vous !
  1. Afin de compléter cet article, voici un extrait de cours auquel j'ai assisté l'année dernière (c'est dommage, je n'ai plus le nom de l'intervenant) :
    "La culture n'est pas un luxe que l'on peut s'ajouter à l'existence quand tous les problèmes sociaux sont résolus. Au contraire, il s'agit de l'élément central de l'exclusion sociale car ce sont les barrières culturelles, l'ignorance, la honte et l'incertitude générale qui entravent la participation politique et sociale et qui touchent aux valeurs les plus élémentaires de l'existence (...). La dimension culturelle est la première amorce pour sortir de l'exclusion. Cela ne suffit pas certes mais cela fait parti d'un processus pour l'intégration des publics très en marge. Tant de la part des acteurs sociaux que des acteurs culturels, la culture n'est pas assez considérée comme un élément fondamental visant à restructurer la personne. Elle est mise au second plan derrière les enjeux comme l'emploi et le logement. La dimension culturelle est un enjeu important dans la reconstruction et la progression dans la relation à l'Autre".

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