14 juillet 2012

Un de plus. Un de trop.

"Il faut refuser la prison, même quand on est dehors, de toutes les manières possibles"
Philippe Jaenada, Bruno Sulak, 2013


J’aurais voulu que tu sois libre
que tu connaisses la sensation des saisons doucereuses 
que tu puisses fouler de tes pieds le sable fin des plages désertes
que tu souris à la vue d’un enfant heureux
que tu ries aux éclats devant la légèreté de l’être
que tu t’abreuves d’amour jusqu’à ne plus pleurer

J’aurais voulu que tu te révoltes contre le monde d’aujourd’hui en levant le poing parmi tes semblables
que tu gouttes à la liberté comme on savoure un fruit d’été

J’aurais voulu te voir courir sous la pluie en riant

J’aurais voulu qu’il n’y ait jamais cette vitre pour te séparer du monde des vivants
Du monde des normaux
Du monde des inclus
J’aurais voulu que jamais la marge ne te dérobe, que jamais tu ne t’y égares

J’aurais voulu te voir libre un jour, aveuglé par une lumière dérobée

J’aurais préféré te voir tomber à genoux devant l’ampleur de la liberté

J’aurais voulu pour toi des jours heureux, des folles passions, des complicités malicieuses, des découvertes enfantines. J’aurais voulu pour toi la fin des impossibles.

Tu avais des rêves pleins les poches toi aussi.

Ils ont dit que tu t’es donné la mort. Mardi 10 juillet 2012. Dans ta cellule.

Je ne crois pas que tu t’es donné la mort. Je crois que la prison l’offre, la mort. Sur un plateau. 
Je crois qu’elle s’infiltre, la mort.
Vicieuse, visqueuse. 
Impudique. 
Violente.
Depuis longtemps, elle s’est infiltrée en toi.

"Lancinante, perverse, guetteuse, la mort s'aboule à petits pas feutrés, entreprendre votre âme, la séduire"
Sulak, p.425 (P. Jaenada)

Tu as pris la mort comme on prend un autobus pour rejoindre le bout du monde. Comme on emprunte sa liberté. Tu as choisi la seule voie possible pour signer ta délivrance.

Je te comprends. Mille fois, je te comprends. Je ne t’en veux pas.

Je suis en colère. Contre mon pays. Contre mon système. Contre un système qui a laissé des enfants sans repères pour les retenir captifs. Enfermés toujours pour ne jamais apprendre la vie. Enfermés toujours pour apprivoiser la mort.

Tu avais 27 ans. Tu étais trop jeune pour rencontrer la mort. Je suis en colère.

La prison continue de tuer. Continue de laisser des hommes et des femmes « se donner la mort » dans la solitude d’une étroite cellule. Elle t’a laissé mourir. Elle a laissé mourir tous ces enfants qui te ressemblent.

Je ne vois rien dans les médias. Pas un mot. Pas une ligne.
Des articles relatent qu’au 1er juillet 2012, 67373 détenus peuplent les prisons françaises. Au 10 juillet, il n’y en a plus que 67372.

Qu’en ont-ils à faire de ces chiffres ? Qu’en ont-ils à faire de notre peine ? Qu’en ont-ils à faire de ton corps refroidi, sinon la conscience des chiffres ?

Ils ne parlent pas de toi.

Moi je voudrais te rendre un hommage. Si petit soit-il. Si peu médiatisé soit-il. Dire ma colère contre un système tueur. Dire ma peine. Dire l’horreur.

Encore un. Encore un suicide en prison. 

Il paraît que le changement c’est maintenant. 

Le changement ne t’aura pas sauvé. Il ne t’aura pas attendu.

Ma peine est immense. Ma colère intacte.
Mes pensées avec toi, petit corps d’enfant disparu pour voler ta liberté.


Toi – 1984-2012

"Peut-être que la Terreur blanche paralyse le coeur, en prison. Peut-être qu'il s'est emporté contre lui-même d'une colère livide, peut-être qu'on ne se répare pas"
Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier
C'est à vous !
  1. J'ai voulu commenter, mais j'y renonce.
    Mais je ne renonce pas à le faire savoir, parce que ça fait partie du cheminement...

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  2. Je partage ta colère pour l'avoir trop souvent traversée. Rien n'est pire que le silence, merci d'avoir eu les mots pour le dire. La prison tue et cela fait parti de la peine infligée aux plus faibles toujours.
    Le changement ne viendra pas, le système est en place. Un coup de peinture tout au plus.
    jb Selleret

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  3. Merci pour votre texte !

    Jean-Charles était trop jeune pour mourir, mais sa souffrance trop grande.
    Il est parti pour la fuir. Comme vous l'écrivez, il a choisi la seule voie possible pour signer sa délivrance.

    Nous n'avons pas su lui offrir un autre avenir
    et, aujourd'hui, sa famille le pleure.

    Quand saurons-nous proposer autre chose que des longues peines pour permettre à celui qui a failli de se reconstruire et de donner le meilleur de lui-même ?

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  4. Réponses
    1. Si vous avez envie, vous pouvez me contacter sur carpaye.celia@gmail.com

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    2. J'aurais bien aimé savoir qui vous êtes et discuter avec vous...

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  5. moi oui je le connaissez cetait mon petit frere :(

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    1. L... je me doute. Si tu veux poursuivre cette discussion, carpaye.celia@gmail.com.

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  6. Très beau texte, qui se passe de commentaires. Je souhaites vraiment que tu puisses être entendu et que vraiment la société évolue et écoute la misère des prisons.
    Pleins de courage à toi,

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