28 février 2013

Les brouilleurs de catégorie

« L'étonnement est requis pour travailler en psychiatrie, cela ne s'apprend pas à l'école » 
Félix Guattari


Les pratiques de la psychiatrie traversent actuellement une crise de référence et ses acteurs une crise d’identité. Après plusieurs décennies d’hégémonie de la psychanalyse, la psychiatrie s’est tournée depuis les années 80 vers les neurosciences. Or actuellement ce modèle biomédical des maladies mentales montre ses premiers signes d’essoufflement : malgré une somme d’argent considérable investie dans la recherche, aucun bio marqueurs des maladies mentales n’a été trouvé, aucune théorie physiopathologique démontrée, les traitements médicamenteux tardent à prouver leur efficacité au long cours ainsi que l’existence d’un impact positif sur la qualité de vie et la réinsertion sociale des usagers de la psychiatrie. Selon de nombreux auteurs, la période d’espoir d’une révolution neuroscientifique est révolue, non seulement les avancées scientifiques escomptées ne sont pas au rendez-vous, mais elles ne le seront probablement jamais. La psychiatrie semble résignée voir déprimée.

Tandis que les psychiatres et les psychologues tendent à se sur-spécialiser, les infirmiers travaillant dans des services de santé mentale n’ont plus de formation dans ce domaine, une partie de leur travail est transférée à des aides-soignants ainsi qu’à des éducateurs spécialisés. Faut-il y voir une médicalisation des problèmes sociaux et/ou au contraire une plus grande prise en considération des problématiques sociales des personnes vivant avec une maladie mentale ?

C’est dans cette période propice à la redéfinition des rôles des professionnels de santé mentale qu’apparaissent de nouveaux acteurs : les médiateurs de santé ou pairs aidants. Issus de mouvements en faveur d’une pratique d’accompagnement orientée autour des processus de rétablissement, trait d’union entre professionnels et usagers, les travailleurs pairs viennent amplifier les phénomènes décrits précédemment et brouiller un plus les catégories : fou/normal ; professionnels/usagers ; social/médical.
Bien évidemment les réticences des professionnels sont grandes. Si le contexte économique tend vers une restriction budgétaire et que l’apparition des travailleurs pairs s’inscrit dans ce mouvement, d’autres éléments peuvent expliquer l’accueil froid sinon glacial que leur livrent les professionnels. Peut-on remplacer une formation par un vécu expérientiel ? A quoi sert la formation ? Quelle est la spécificité de mon rôle de psychiatre/infirmier/travailleur social dans un tel dispositif ? Comment un patient peut-il devenir un collègue ? Quelle est la conduite à tenir si le médiateur de santé « décompense » ? Et enfin pour être un peu provocateur : Est-ce que cela signifie qu’usagers et professionnels vont utiliser les même toilettes ?

A côté de ces questionnements plus ou moins justifiables, parfois sous-tendus essentiellement par des considérations corporatives, l’incorporation des médiateurs de santé dans des équipes socio-médicales a le mérite de questionner les limites entre professionnels, entre professionnels et usagers, d’interroger l’essence même des professions et a l’ambition de modifier en profondeur les dispositifs d’accompagnement des usagers en les recentrant autour de leurs besoins et en les considérant en tant qu’acteur et décideur des dispositifs d’aides. Même si les médiateurs de santé sont l’emblème d’un tel changement et en ont un rôle moteur, il s’agirait de ne pas leur faire porter à eux seul le point d’une modification des pratiques si ambitieuses.

Le programme « Un chez soi d’abord » s’inscrit dans cette dynamique en partant des besoins essentiels et ressentis des usagers et en utilisant l’interdisciplinarité au cœur de son dispositif. Les psychiatres sont amenés à monter des meubles ou amener l’usager à la CAF, des infirmiers à jouer au déménageur, des éducateurs à délivrer des médicaments. Quel est le sens de telles pratiques ? Comment chaque professionnel va pouvoir utiliser ses propres compétences dans des contextes si éloignés de l’exercice habituel de leur métier ? Comment chaque catégorie professionnelle va t-elle enrichir la pratique d’une autre discipline ? Comment l’usager peut-il rester le point central des pratiques ? Comment la présence des travailleurs pairs va-t-elle s’inscrire dans ces réflexions ?

Regard croisé d’une travailleuse sociale et d’un médecin sur des pratiques partagées, cet article constitue une mise en questionnement de la pair-aidance dans un milieu a priori professionnalisé. Célia, éducatrice spécialisée, tentera dans une première partie de démontrer que la crise, si elle déstabilise et dérange, est aussi un gage de changement et de créativité. Dans une deuxième partie, Raphaël, médecin psychiatre, témoignera d’une expérience aux Etats-Unis et mettra en avant la manière dont les professionnels mettent en place des limites pour conserver leur légitimité professionnelle.


1. La crise, créatrice de possibles

Crise sociale, crise économique, crise existentielle.
Crise de l’adolescence, crise de nerfs.
Crise politique, crise aigue…

Ca vient des grecs la crise.

C’est même pas nous et notre modernité qui l’avons inventé pour affoler les foules ou justifier l’injustifiable.

« Crise », ça vient de « Krisis » en vrai : décision, manifestation de quelque chose, jugement…

La crise, c’est donc un moment décisif.
Un moment pour autre chose.
Un moment pour un ailleurs.

Peut-être même que la crise, c’est un peu le kairós, le moment opportun, « ce point précis qui pour être saisi exige à la fois sagacité, promptitude et dextérité », ce moment situé « au croisement (…) du pas-encore et du jamais-plus ». Le kairós, c’est le temps juste, opportun, propice.
Convoquer le concept de kairós pour aborder la question de la crise, c’est regarder ce terme galvaudé d’un point de vue positiviste, tenter de comprendre ce qui est bon dans le changement et proposer l’idée que la vie, celle de l’enfant qui grandit ou celle d’une société qui change, est conditionnée par une série de crises, moments opportuns au changement. Peut-être même, moments propices à l’expression des libertés individuelles.

Nous illustrerons cette idée très générale par un exemple spécifique appliqué au travail social et à la psychiatrie, exemple que je tire en particulier de mon expérience personnelle et professionnelle. Mais nous aurions pu aussi parler de cet enfant qui dit « non » pour exister, de cet usager qui égare ses papiers pour la énième fois, de ces réformes qui font sortir les conservateurs dans la rue, de la loi en faveur du mariage pour tous ou de la supermodernité qui permet aux courageux d’inventer autre chose.

Nous parlerons des pairs-aidants. Des médiateurs de santé. Des médiateurs pairs. Plusieurs vocables pour illustrer une même fonction, moins récente que créatrice de résistances. Dans le milieu de la toxicomanie et du VIH, les États-Unis ont intégré cette notion sous le terme « auto-support » depuis les années 80, et cette tendance se développe en France depuis quelques années déjà.

Pratiquer la pair-aidance, c’est reconnaître l’importance du savoir profane par rapport au savoir scientifique ou médical. C’est reconnaître que celui/celle qui a vécu une expérience en toxicomanie/psychiatrie/autre… détient un savoir considérable en la matière. Combinée au savoir médical et social, cette expertise constitue une aide incontournable au rétablissement de personnes souffrant elles-mêmes de toxicomanie/troubles psychiques, etc…

Intégrer des médiateurs de santé à des équipes pluridisciplinaires, c’est dire à quel point une discipline n’est en rien dogmatique ; c’est faire preuve d’une forme de relativisme culturel face à des problématiques que nous comprenons très mal.

Travailler avec des personnes ayant une expérience de la maladie mentale, de la toxicomanie, de la vie à la rue, de la prostitution, de la prison (etc…), c’est mettre au travail les certitudes des bancs d’école et concerter ses connaissances avec un savoir de terrain.

Accepter d’être étonné et de ne jamais se reposer.

Ca fait un peu l’effet d’une « crise », l’intégration de médiateurs pairs. En témoigne cet article de la Provence du 9 décembre 2011 qui mit à jour la violence avec laquelle des équipes de soin pouvaient aborder cette notion.

C’est drôle tout de même.

Qui n’a jamais rencontré de professionnels ayant vécu une expérience similaire aux personnes accompagnées ? Ou qui n’a pas vécu lui-même une ou plusieurs expériences prises en charge par des services de soin et d’action sociale ? Personnellement, j’ai dans mon réseau professionnel quantité de personnes qui ont pu solliciter à un moment de leur vie des services d’aide sociale, portant elles-mêmes un « stigmate » qui pourraient les disqualifier si elles le dévoilaient.
Moi-même, je crois que j’aurais pu être médiatrice de santé ; je porte en moi un mélange de stigmates dont ce texte n’est pas l’objet mais qui pourrait donner lieu à un débat dans d’autres sphères.

C’est drôle parce que ce qui semble poser problème dans ce type de situations n’est pas tant le fait que des professionnels portent en eux des stigmates mais le fait que ces mêmes stigmates soient la porte d’entrée de leur embauche et de leur présence dans une équipe. Que ces stigmates soient avancés comme une compétence pour exercer une profession.

Comme si c’était plus confortable pour nous de regarder les toxicos, les malades, les alcoolos, les handicapés, les maltraités, les pauvres… d’une position haute. Comme si c’était plus confortable de maintenir les « stigmatisés » en position « d’aidés ».

Ca fait un peu l’effet d’une « crise », l’intégration de médiateurs pairs, c’est vrai. Face à l’inconfort et à l’inconnu, on retrouve ce réflexe humain et légitime de repli sur soi, repli défensif et identitaire pour conserver l’existant et reproduire le même.
Cet exemple est plus que jamais d’actualité pour démontrer la capacité que peuvent avoir des professionnels de la relation d’aide à maintenir des frontières entre « les aidés » et « les aidants » pour se rassurer sur la légitimité de leur identité professionnelle.

D’aucuns mettent en avant la « crise économique » qui justifierait la baisse de financements, la mise en danger de nos métiers d’éducateurs spécialisés, d’assistants sociaux, de médecins, d’infirmiers, etc…
Évidemment, la question se pose et nos métiers doivent être maintenus et défendus s’ils ont une utilité pour la société (mais là encore, la question est-elle posée ?).
Mais défendre son identité en désignant l’étranger comme le coupable n’est pas sans rappeler un certain nombre de réactions conservatrices et archaïques qui jalonnent les débats de société actuels.
En temps de crise, de belles initiatives naissent : certains s’unissent pour faire exister des forces collectives, d’autres prennent des engagements forts et les font vivre, d’autres encore inventent des nouvelles manières de vivre et contournent le politiquement correct pour se faire une place chez les gens libres.

Ces initiatives ont du sens. Elles ne sont pas qu’une réponse « par défaut » à une crise éternelle.

L’intégration de pairs-aidants dans des équipes pluridisciplinaires, ça n’est pas une réponse « par défaut » à une crise. C’est une vraie initiative. Qui a du sens pour les personnes accompagnés mais aussi pour les autres professionnels.

« Ils m’ont beaucoup enseigné, ces fous et ces folles que j'ai rencontrés, collègues ou usagers peu importe... J'ai résisté au début, parce que c'est pas comme ça qu'on m'avait appris à l'école d'éducateur. J'ai été en « crise », confrontée à ma propre folie finalement...

Après la crise, il y a eu la réflexion, l'écriture, les échanges… J'ai pu alors entendre l'autre, l’écouter me raconter ce que ça faisait une bouffée d'angoisse ou délirante, une hallucination visuelle ou auditive, ce que ça faisait le froid qui s'insinue sous des haillons en plein hiver... puis le dégoût de la charité quand approchent ces absurdes fêtes de Noël qui n'existent que pour ceux qui sont au chaud,
puis aussi comment la folie protège lorsqu'on vit dans la rue,
puis aussi comment ça arrive, cette insidieuse folie,
puis pourquoi on part de chez soi pour échapper aux persécutions,
puis comment on tombe.

Mais comment on se relève aussi.

Parce qu'après tout, c'est bien ce qui nous intéresse non ? Parce qu'après tout, rappelons-nous de regarder les aptitudes avant les difficultés. Cet homme/cette femme, survivant(e) d’un trottoir engorgé de folie, n’est-il pas pourvu(e) d’une immense force ?
Je n'ai pas renoncé au savoir théorique que j'ai pu acquérir dans les livres ou en formation. Je n'ai pas renoncé au savoir que peuvent m'apporter mes collègues soignants. Mais je le complète avec le savoir que m'ont transmis mes autres semblables, ces fous que je n'ai pas envie de voir réduits au silence par une société craintive de l'autre.

Ces fous qui en savent bien trop pour qu'on les laisse s'oublier dans leur folie.
Ces fous qui savent mieux que quiconque ce que c'est, la folie. »

Extrait d’un texte écrit le 18 décembre 2011, blog « Éducateur, ce métier impossible »


2. Limites, identité et langage

Au sein d’une université américaine pendant dix mois, j’ai eu l’opportunité à de multiples occasions d’observer de nombreux psychiatres interagissant ensemble ainsi qu’avec d’autres catégories de professionnels. Peut-être est ce le fait d’être immergé dans une langue étrangère, le choix du vocabulaire utilisé par ces acteurs du monde sanitaire a retenu tout particulièrement mon attention, de par sa capacité à créer une identité professionnelle, une protection mais aussi une distance voir un fossé entre professionnels et usagers. Changer son vocabulaire notamment en collaborant avec des pairs aidants pourrait alors être une étape décisive pour modifier positivement les comportements des psychiatres.

Au cours d’une discussion entre un travailleur pair et un psychiatre travaillant au sein d’une équipe médico-sociale, le débat devint vite animé. Le médecin voulait parler de son inquiétude au sujet des comportements d’une de « ses patientes » qu’il n’arrivait pas à rencontrer depuis plusieurs semaines mais qui avait été vue par un autre membre de l’équipe. Il commença la discussion ainsi : « elle (la patiente) décompense… si vous la croisez, contactez-nous et nous allons probablement la faire hospitaliser ». La réaction de la médiatrice de santé ne se fit pas attendre : « Vous ne pouvez pas parler comme ça, dire elle décompense, c’est trop restrictif… on disait aussi de moi que je décompensais, mais en fait je bataillais avec des problèmes personnels. Je vivais une expérience, je n’étais pas ‘décompensée’ ». La conversation se poursuivit encore quelques minutes, de façon stérile, où chacun campa sur ses positions, le psychiatre concluant ainsi : « Je suis désolé, je suis juste préoccupé par Mlle X., elle est en train de décompenser, et je n’ai pas d’autres mots pour le dire ».

Dans ce cours échange, il est frappant de constater que deux personnes préoccupées par une même situation, n’arrivent pas à communiquer ou du moins à progresser ensemble dans la discussion ; c’est un peu comme s’ils étaient deux étrangers qui ne parlaient pas la même langue. D’un côté, le positionnement du travailleur pair peut sembler rigide et extrémiste, mais en même temps, si elle adoptait le vocabulaire du psychiatre, ne perdrait-elle pas son identité de pair aidant ?

Chaque profession a son propre langage, un jargon professionnel modelant son identité. Le vocabulaire des travailleurs pairs semble plus proche de l’expérience vécue par les usagers de la psychiatrie mais peut être également perçu simplement comme un manque de savoir psychiatrique (a contrario, il pourrait être considéré comme une richesse issue d’un savoir expérientiel).

Une réunion clinique entre psychologues et psychiatres au cours de laquelle fut discutée la situation de Linda Bishop fut l’occasion de mettre en lumière les limitations du langage psychiatrique traditionnel. Linda Bishop était une femme d’une cinquantaine d’année qui a refusé toute sa vie d’endosser un diagnostic de schizophrénie. Elle navigua de nombreuses années entre hôpital psychiatrique, rue, prison et différents foyers. A l’âge de 51 ans, elle sortit d’une hospitalisation de plusieurs mois et refusa que sa famille en soit avertie. Deux mois plus tard, elle fut retrouvée morte de faim. Un journal intime retranscrivant ses derniers jours au sein d’une maison inhabitée qu’elle avait pris pour refuge, permit de comprendre qu’elle avait cessé de se nourrir en même temps que sa réserve de pommes s’épuisa et qu’elle attendit désespérément la venu d’un sauveur fantasmé et inconnu. Au cours de la discussion, les mots les plus fréquemment utilisés pour décrire la situation dramatique de cette femme furent « schizophrène », « manque d’insight », « résistante au traitement », « comportements pathologiques » ou encore « psychose chronique ».

Le problème avec de telles expressions n’est pas leur sens propre (quoi que cela puisse être discuté également), mais le manque de discussion qu’elles induisent. Dans ce cas, elles furent utilisées comme « L’ » explication des phénomènes, elles retentirent à chaque fois comme un point final à la conversation. « Schizophrène » OK mais après ? Ceci fut d’autant plus frappant que tous les questionnements sur l’échec du système de santé mentale à s’adapter à la situation singulière de Linda Bishop furent évités.
J’ai pu observer le même type de phénomène au cours de discussions cliniques au sujet de personnes prises en charge dans le centre de santé mentale. Sans rentrer dans un débat autour du bien fondé et de l’utilisation des classifications des maladies mentales, les discussions essentiellement diagnostiques fournissent des exemples pertinents sur comment le langage « scientifique » peut être utilisé pour éviter, et non essayer de comprendre, le sujet central de la discussion : la personne.

En dépit de présentations de « cas cliniques » extrêmement détaillées au cours de réunions hebdomadaires de psychiatres ayant pour objectif un échange des pratiques mais aussi la formation des étudiants en médecine, la majorité des temps de discussion fut consacrée au diagnostic à poser. Bien que cette question soit certainement intéressante, le fait qu’elle soit d’une certaine manière point de départ et conclusion de la discussion me semble plus problématique. Pourquoi n’est-ce pas un point parmi tant d’autres à discuter ? D’autant plus que la tendance actuelle veut que, dans la sphère des troubles psychotiques - schizophrénie, trouble bipolaire, trouble schizoaffectif, quelque soit le diagnostic retenu, les implications thérapeutiques médicamenteuses sont mineures voire inexistantes, les antipsychotiques dits de « deuxième génération » étant selon les recommandations actuelles « efficaces » dans toutes ces indications (et plus si affinités).

Au cours d’une autre réunion clinique, un interne en psychiatrie présenta la situation d’une femme de cinquante ans, divorcée avec deux enfants. Son premier contact avec le « monde psychiatrique » remonte à environ six mois, elle souffrait alors de dépression « atypique ». Sur une heure de discussion, un peu plus de cinquante minutes fut consacrée à la question du diagnostic, ce qui fut entre parenthèses très intéressant d’un point de vue médical, notamment pour discuter la possibilité d’une cause neurologique des troubles. Cinq minutes avant la fin de la réunion, un des psychiatres présents releva que cette femme avait été en mesure de vivre quarante-neuf ans et six mois sans aide de la psychiatrie, qu’elle avait travaillé près de trente ans en tant que secrétaire et quelle avait élevé deux enfants. Ce psychiatre posa une question qui jeta un froid sur l’assemblée : « Pourquoi n’essayons-nous pas de nous concentrer sur ce qui a fonctionné pendant plus de quarante-neuf ans plutôt que sur ces six derniers mois ? ».

Témoin de cette scène, je me suis demandé dans quelle mesure les psychiatres pratiquent leur métier de la même manière que les étudiants en médecine étudient l’anatomie, c’est à dire sur des cadavres. Pendant la discussion, les six mois de difficultés traversés par cette femme semblaient gelés, sans vie, comme conservés dans du formol. Les débats autour des questions diagnostiques semblent si souvent être utilisés, probablement de manière non intentionnelle, pour éviter de parler de ce qui affecte la « vraie vie » des personnes.

Ceci est d’autant plus vrai lorsque plusieurs psychiatres discutent entre eux sans représentant d’autres catégories professionnelles. Alors que lors d’une rencontre avec un patient, la discussion peut être passionnante avec des questions humaines au centre des échanges, les réunions de psychiatres proposent si souvent des discussions mécaniques, creuses voir ennuyeuses. Peut-être une telle configuration n’est-elle pas propice à aborder le vécu expérientiel des personnes ? Peut-être la présence d’usagers ou de travailleurs pairs pourrait-elle améliorer significativement la qualité des échanges et stimuler les psychiatres à reconstruire leur pensée ? De quelle manière la modification des vocabulaires utilisés par les professionnels peut-elle être à l’origine d’un changement des pratiques ?

Des approches telles que les « plans de soins centrés sur la personne » tentent de passer d’un langage basé sur les déficits à un autre mettant en avant les capacités des individus, ou orienté autour du processus de rétablissement. Les professionnels pourraient par exemple parler de « créativité relationnelle » ou « savant utiliser les ressources du système » plutôt que de parler de manipulation. Dans la même direction, un patient résistant deviendrait un usager qui a choisi d’autres alternatives de soin ou encore un schizophrène irréaliste une personne idéaliste vivant avec une schizophrénie qui a des attentes importantes. Les psychiatres semblent toutefois résistants à ce type de changement, peut-être parce que cela vient en parfaite opposition avec ce qu’ils ont laborieusement appris tout au long leur formation (décrit par l’anthropologue Tanya Luhrmann comme une « transformation de la subjectivité »). Lors d’une ethnographie sur la formation des psychiatres, elle montra comment les internes « apprennent à chercher de la signification et du sens à des comportements que d’autres personnes n’auraient probablement même pas remarqué et comment ils apprennent à communiquer leur perception de ces comportements dans un langage que les autres personnes ne peuvent pas comprendre ».

Au cours de leurs études, les étudiants en médecine apprennent un vocabulaire qui structure insidieusement leur pensée et leur identité de docteur. La première fois que j’assistais à la présentation d’un cas clinique, je fus surpris par la première phrase prononcée par l’interne : « Mr T. est un homme célibataire caucasien » ou une autre fois : « Mme P. une femme de 30 ans divorcée afro-américaine ». J’ai questionné une psychiatre : « Pourquoi commencez-vous le présentation en mentionnant la race du patient ? ». Elle répondit, surprise : « Je n’ai jamais pensé à cela… peut être parce que c’est ainsi qu’on me l’a enseigné à la faculté de médecine ! » Si la prise en compte de la culture et le contexte a toute son importance dans les soins des personnes, utiliser la race – qui est en lui-même un sujet délicat et controversé – de façon si globale et grossière en introduction d’une présentation d’une situation clinique, semble non seulement pas informatif et non constructif mais peut être stéréotypant, stigmatisant et préjudiciable pour la personne.

Ce dernier exemple et les précédents montrent à quel point le vocabulaire utilisé et le format (ou cadre) des discussions par les médecins sont acquis lentement dès le début de leur formation pour finalement devenir une discours professionnel qui ne se questionne plus, créant ainsi une frontière imperméable entre les médecins et les autres. Cependant, travailler avec des pairs aidants vient questionner l’efficacité et le bien-fondé d’un tel type de communication. Un psychiatre interviewé raconta :
« En particulier pour les étudiants qui apprennent leur métier de psychiatre, par moment ils souhaitent que cette frontière (entre psychiatre et patient) soit très claire et ils travaillent très dur pour maintenir ce fossé : ils étudient les neurosciences, la psychologie, la pharmacologie, les sciences sociales. Ainsi ils sont dans une période au cours de laquelle ils essaient de faire que cette frontière fonctionne et pouvoir dire : JE SUIS UN PSYCHIATRE. Etre dans une situation où nous leur demandons de faire que cette frontière soit plus perméable alors qu’ils essaient de la construire est un sacré challenge. »
De la même manière qu’il existe une formation médicale continue, peut-être la formation de l’identité professionnelle doit être un processus d’apprentissage continu tout au long de la carrière avec une remise en question perpétuelle de notre façon de communiquer et de nos évidences.

Chaque professionnel a besoin de limites pour définir son identité, se protéger et pour pouvoir être compétent. Un psychiatre raconta dans ce sens : « Chaque fois qu’un patient pleure, je n’essaye pas immédiatement de le rassurer. Je ne suis pas juste une écoute compatissante mais je me demande comment utiliser mes limites pour être utile au patient ». Peut-être les psychiatres utilisent-ils leur savoir pour se protéger et ne pas être envahi par les problèmes des patients. Au-delà d’un certain niveau, de telles protections peuvent les déconnecter des expériences et de la vie des usagers, affectant leur attitude, l’efficacité des soins prodigués et augmenter les résistances au changement des usagers (et des professionnels).

Il y a dix ans, lorsque les médiateurs de santé commencèrent à intégrer les équipes de soins, un des plus grands questionnement des professionnels fut de savoir quelles toilettes allaient-ils utiliser : celles des usagers ou celles des professionnels ? De telles réticences reflètent la discrimination à l’égard des personnes vivant avec une maladie mentale (pourquoi la nécessité de toilettes distinctes tout simplement ?). Mais aussi stupide soit-elle, elles peuvent être comprises sous l’angle des limites et des frontières entre professionnels mais aussi entre professionnels et usagers. Trouver le bon équilibre entre la mise en place de limites protectrices, efficaces et aidantes et la juste perception de la réalité dans laquelle vivent les usagers n’est pas une tâche facile.


Les pairs aidants et les psychiatres semblent se débattre avec cette question des limites mais dans une direction opposée. Pour les pairs aidants, il existe probablement un déficit de limites et de protections, mais il existe plus de proximité, de résonance et donc probablement un sens plus fin des capacités et des besoins des usagers dans leur vie de tous les jours. Pour les psychiatres, l’opposé apparaît avoir lieu trop souvent.
Peut-être ces deux groupes pourraient-ils s’entraider pour définir des limites plus fonctionnelles ?

Raphaël Bouloudnine
Célia Carpaye
C'est à vous !
  1. excellent article! merci, c'est assez réconfortant de lire de telles choses, écrites de la main d'une éducatrice spécialisée...
    Les frontières instaurées entre "aidants/aidés" m'interrogent en permanence! et ce supposé savoir sur l'autre.... Je suis actuellement en formation de chargée d'insertion, après avoir été diplômée éduc spé il y a quelques années. Je connais un peu le sujet de l'arrivée de la pair aidance en France et les réticences que cela produit chez les travailleurs sociaux me poussent à me tourner vers la manière dont est construite la posture "haute" de l'éducateur spécialisé et plus largement de "l'aidant"....
    Sur ce sujet, je suis assez sensible à l'approche de l'américain Robert W. Surber qui parle du "rétablissement des professionnels qui stigmatisent leurs patients". On trouve un de ces écrits dans l'ouvrage d’Emmanuelle Jouet et Tim Greacen "Pour des usagers de la psychiatrie acteurs de leur propre vie".
    Je considère l'arrivée de la pair-aidance en santé mentale comme une incroyable avancée, venant bousculer la posture traditionnelle de l'aidant, le poussant à interroger la légitimité de son savoir et sa façon de l'utiliser...
    Bon j'arrête mon commentaire avant qu'il ne fasse 3 pages...encore merci pour cet article!
    Au plaisir!!

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    1. J'avais complètement zappé de te répondre et te remercier mais on est bien d'accord toi et moi ;-)

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  2. Bonjour, le lien ne marche pas/plus.

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  3. Merci pour cet article vraiment intéressant qui retranscrit une bonne partie de ce que je peux ressentir au quotidien depuis mes 10 années d'exercices.
    C'est assez réconfortant de se dire que ce qu'on a vécu nous permet aussi de mieux accompagner les personnes pris en charge par nos services.
    Et en régle général, j'essaye toujours de me demander comment moi j'aurai réagi dans certaines situations...il ne faut pas non plus s'identifier à l'extrême puisque " l'autre n'est pas nous" et que chacun réagit avec ce qu'il est. Mais je trouve que ça permet de rester humble, humain et respectueux dans notre manière d'intervenir.

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    1. Oui on peut tout à fait s'appuyer sur notre vécu sans penser que l'autre est "nous"... Toute une subtilité à trouver dans la professionnalisé (d'où la formation assez récente des médiateurs de santé). J'en parlerais plus amplement dans un autre espace, sans doute..

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