29 septembre 2013

Fou divers


- Je vais bientôt devoir partir tu sais...
- Ah bon ? Tu dois partir où ?
- Je ne sais pas trop, c'est la caravane qui choisit.
- La caravane ?
- Oui la caravane. C'est comme une famille, je ne peux pas les lâcher. Où ils vont, je vais. Avant ils étaient à Paris, maintenant à Marseille... Et bientôt nous partirons encore.

Il stoppe le mouvement de son pinceau et me regarde. Il a l'air d'avoir peur et en même temps, ne semble pouvoir déroger à la règle absolue de la caravane. Il fait obscur ici, il fait froid ici, nous avons les doigts gelés mais nous peignons des choses et d'autres en chuchotant la tête baissée.
Je suis en dernière année de formation d'éduc, j'ai oublié tout ce que j'avais appris à l'école et je reste là à m'étonner, en chuchotant dans l'obscurité.
Lui, il me fait un cadeau immense en me racontant l'histoire de sa caravane.

- Je ne sais pas où nous allons aller maintenant...

Et puis finalement, il n'est pas parti. D'ailleurs, je le vois ici et là, piétinant la ville phocéenne en effrayant les passantEs, avec son odeur et ses gestes désordonnés.

Un jour de printemps, je griffonne ces quelques mots sur un bout d'agenda en le regardant passer sans que lui ne puisse me voir, aveuglés de parasites inquisiteurs :

« Ils errent, ces hommes et ces femmes
le regard dans l’amertume
la sandale chevrotante
éreintés
invisibles.
Brouillon d’une folie qui ne se cache plus. »

On se salue parfois, on se sourit, on se serre la main. On ne se parle pas beaucoup mais lui parle beaucoup, on ne sait trop à qui.

Cours Julien, Marseille
Du temps a passé. Au moins 3 ans, il paraît.

Cette fois, je vais rendre visite à une personne que nous accompagnons, au secteur fermé d'un des hôpitaux psychiatriques de la ville. Avec ma collègue, nous avons la même réaction lorsque nous le voyons par hasard.
Un temps d'arrêt.
Un temps de silence.
Un temps de sidération.
Ils lui ont rasé la tête. Ils font encore ça, aujourd'hui, à l'hôpital. Ils rasent la tête des fous trop fous. Ou trop chevelus ?
Il est replié sur lui-même et nous demande un colis alimentaire.
Nous on bredouille.

Aujourd'hui, la presse et la police ont reconnu qu'il était innocent. Il est là parce qu'il était le fou idéal, au mauvais endroit, au mauvais moment. Un fait divers sordide et marseillais, dont sont friands les contemporains français. Au mauvais endroit, au mauvais moment. En train de gesticuler et de crier. En train de se débattre avec sa folie.
Ca a suffi pour l'enfermer comme une bête sauvage.
Ca a suffi pour lui raser la tête et le mettre en pyjama.
Ca a suffi pour le priver de sa caravane.

Aujourd'hui, il est innocent. Mais il est rasé, en pyjama, en Soins sur Décision du Représentant de l'Etat. L'ancienne HO. La presse en parle. Les flics en parlent. Les badauds en parlent.

Et lui, il attend un colis alimentaire dans une cellule de fous.
C'est à vous !
  1. C'est malheureux que l'on pense cela encore aujourd'hui. Il était bien avec sa caravane, pourquoi lui enlever ce à quoi il se raccroche ?

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  2. Ce témoignage est saisissant, merci de maintenir éveillé nos sens, nos esprits et nos regards ...

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