10 septembre 2013

Insertion vs Protection, Marion Queyraud



Ma réflexion a commencé après une discussion autour de la machine à café, cette fameuse machine à café qui, si elle avait des oreilles, un cerveau et une langue, pourrait nous être d’une aide formidable lors des réunions hebdomadaires ou des analyses de pratique.

Ce jour-là, il y avait moi, deux collègues éducs et la responsable de service. La discussion allait bon train sur une jeune dont l’état de fatigue récurrent alertait la responsable de service et une des deux éducateurs. Celle-ci justement commença à s’adresser à son collègue, référent de ladite personne : « Mais tu ne peux pas la laisser travailler tous les jours, non stop, c’est illégal ! ».
Agacé, l’éducateur lui répondit : « Ca se passe comme ça dans la restauration, je ne vais pas aller voir son patron, attends, t’as qu’à y aller toi, mais moi, quand j’étais gamin et que je me tapais des saisons entières sans repos, mes parents n’allaient pas voir le patron ! »
Silence.
Et puis retour sur la jeune (« Mais à 19 ans, ce n’est pas normal d’être fatiguée comme ça » blablabla, blablabla « Elle est peut-être déprimée aussi » blablabla, blablabla)…
La machine à café a sûrement dû enregistrer la suite mais moi, je suis restée bloquée sur cette phrase.

Ah oui c’est vrai on est éducateur. Qui est-on alors pour aller engueuler un patron ? Et si même les parents ne le font pas, pourquoi nous, éducateurs, on le ferait ?
On protège – on cocoone – au risque de stigmatiser la personne et/ou de la rendre moins autonome, ou on insère – même si la réalité est dure – au risque de la fragiliser ?
Intervention ou pas intervention ?
Insertion versus Protection ?

Insertion et protection, deux maîtres mots de l’éducation spécialisée. Voyons de plus près, et brièvement, ce qu’ils renseignent…

  • D’un côté, nous avons une mission d’insertion, celle d’accompagner ces jeunes (ou moins jeunes) à trouver une place dans le tissu social. Cette mission va s’organiser autour d’un projet, de leur projet. Néanmoins, ce projet accompagné, parce qu’il se situe à la jonction entre l’individu et le social, est pris dans une palette de possibles et de contraintes avec lesquels il va falloir composer. C’est donc dans cette marge de manœuvre réduite, du projet du jeune dans sa dimension subjective et objective, et de l’accompagnement du jeune dans son projet, que ces personnes vont évoluer.
  • De l’autre côté, nous avons aussi une mission de protection (et évidemment, pas qu’en protection de l’enfance !). Il y a protection lorsque la personne est en situation de vulnérabilité (handicap par exemple ou maltraitance, j’en oublie), mais aussi lorsqu’elle fonctionne sur des modalités de conduites à risque (touchant sa personne ou d’autres indirectement). Parfois, un rien va nous faire bondir. Je me rappelle d’un coup de téléphone que j’avais passé à un opérateur téléphonique pour annuler une dette pharaonique d’un jeune, l’engagement avait été fait lors de sa minorité et sans accompagnement d’une personne majeure… Cela avait été vite réglé.

Alors, si on revient à nos moutons, peut-on dire réellement que protéger une personne va nuire à son insertion ? Et lorsque l’on fait le pari de l’insertion pour un jeune, n’est-on pas aussi dans une dynamique de protection ?

En service de suite, l’éducateur a une mission d’insertion envers les jeunes accueillis mais au regard des situations et problématiques rencontrées, il a aussi un devoir de protection envers ces jeunes, dont l’intérêt prime. Ce devoir de protection est, dans la mesure du possible, appliqué au sein du service ; il touchera parfois les limites de l’intervention ainsi qu’il pourra questionner le travail réalisé avec le réseau primaire et secondaire du jeune.

Loin d’une vérité unique ou d’une seule manière de faire, l’éducateur est un funambule qui sautille sur des fils qui s’entrecroisent. Il sera amené tantôt à protéger pour protéger, insérer pour insérer et tantôt à protéger pour insérer et insérer pour protéger. L’important serait en fait de savoir pourquoi on le fait. Et puis, parfois, on se trompe.

Alors, oui ou non, on l’appelle ce patron ?
C'est à vous !

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