14 septembre 2013

Je suis des leurs

Avec Facebook et les réseaux sociaux en général, on peut échanger vite, fort, n'importe comment et pour n'importe quoi. Ainsi, depuis quelques temps, je lis souvent des choses qui me touchent, des espèces de discours bien-pensants qui m'agacent un peu. Soit je me radicalise (ce qui est fort probable), soit l'uniformisation des gens et des consciences a de l'avenir... en tous les cas, je crois qu'il est temps pour moi de me situer auprès de vous, histoire qu'on ne se trompe pas sur mon compte. Ne voyez aucune tragédie dans cet article ; ce que je porte ici, je le porte fièrement comme ce qui m'a permis de réfléchir au monde dans lequel nous vivons ensemble aujourd'hui.
"Mais qu'est-ce que tu m'chantes là hein ? Qu'est-ce que tu m'chantes que tu comptes sur moi ? C'est toi qui es parti putain. C'est toi qui nous a laissé tomber alors arrête de nous dire qu'en Algérie, tu marchais les pieds nus dans la neige. On s'en fout, nous. On n'en a rien à foutre de tes conneries. Nous on marche en baskets et on a le coeur gelé"
Raï, 1995, Sami Naceri

"Jusqu'alors, je faisais avec mes doutes, avec la rage de ne jamais être dupe, je sondais tout ce que le monde nous inculque et nous impose, tout ce qui nourrit nos yeux et nos consciences. Je creusais la farce tragique des illusions humaines, je fonçais sans le savoir vers là d'où je viens"Gérard Garouste, L'intranquille, 2011
"C'est au nom de l'enfant d'hier que mon insolence vous salue"Keny Arkana, Vie d'artiste, Tout tourne autour du soleil, 2013

Tu vois moi quand j’étais une enfant, une enfant aux mille rêves, ils m’ont dit que j’étais pas assez blanche. Pas assez blonde. Pas assez fille. Pas assez sage. Pas assez bourgeoise. Ils m’ont relégué parmi les enfants des pauvres, dans un quartier aux ascenseurs en panne et aux murs dégueulasses. Ils m’ont fait voir ce que j’étais trop petite pour comprendre : des mecs avec des aiguilles dans le bras et des enfants en prison, des hommes taper sur des femmes et des enfants qu’on arrachait à leur famille. En même temps, ils m’ont demandé d’être exemplaire et de tracer des lettres arrondies sur des cahiers d’école.

Moi j’attendais le retour d’un père à qui on m’avait volé en regardant par la fenêtre avec mes petits frères contre mon ventre. Moi je leur disais, à mes p’tits frères, « un jour on aura un magnétoscope » et je disais à ma mère « c’est pas grave si j’ai pas de cadeau à Noël, je comprends », je sanglotais en silence dans mon oreiller pour ne pas déranger et je tombais malade pour avoir des baisers sur le front.

Je traçais des lettres arrondies sur un cahier d’école. Je m’appliquais, consciencieusement à être ce qu’ils attendaient de moi. Avec mes copains du quartier, on disait qu’on allait leur niquer leur race à tous ces blancs bourgeois. Avec mon copain devenu schizophrène qui faisait des bulles dans la piscine municipale, on marchait la nuit dans les rues désertes et on jouait à trouver la vitrine qui contenait l’objet le plus cher. Avec mes copines qui se faisaient courir après par leur mère hystérique et armée d’un couteau, on volait des rouges à lèvres aux Galeries Lafayette et on détalait comme des enfants taquins. Avec mon copain toxico et sous neuroleptiques, on faisait flipper les mamies en leur criant « bouh ». Avec mon cousin qui a fini par baisser les bras dans la plus grande indifférence, on dansait la liberté qu’on poursuivait pendant les fêtes de quartier.

Mais j’ai jamais oublié les promesses qu’on s’était faites dans des halls d’immeuble ou sur des terrains vagues. J’ai jamais oublié qu’on devait tout casser. Alors j’ai décidé de tracer des lettres arrondies et de lire pleins de livres. D’apprendre à apprendre pour mieux dominer ma peur. Apprendre à tout casser en comprenant leurs règles. J’ai flippé d’être médiocre alors j’ai écrit des textes et des poésies, en anglais en français et j’ai travaillé seule des heures et des heures. Même quand il faisait trop froid chez nous, j’ai pianoté sur mon ordinateur avec des gants aux mains et une couette sur les épaules pour réussir tant bien que mal des examens que personne, dans ma famille, n’auraient pu définir tant ils semblaient appartenir à une classe sociale d’un autre monde.

La pédagogie c’est ça. C’est l’émancipation des enfants du peuple. C’est vouloir niquer sa mère à un système trop bien-pensant, à un système qui enferme et exige, à un système qui refuse la différence et alimente l’indifférence. C’est vouloir faire sa place parmi les vivants, coûte que coûte.

Et ce que je fais aujourd’hui, je le fais au nom de touTEs ceux-celles qui ont partagé la promesse.

Qu’on ne s'y trompe pas, je suis des leurs.
C'est à vous !
  1. Célia, Je ne me suis pas trompée depuis le temps que je te lis: tu es des leurs, des nôtres. Merci

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  2. j'ai envie de commenter, tout en étant un peu émue et donc ne sachant pas trop trop quoi dire, à part "nique tout!" et "merci"... :)

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  3. Tu m'as clouée sur ma chaise. Merci à toi :)

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  4. Merci à toi pour ton blog. Et merci à toi pour tes mots.

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  5. Et oui... rien ne vient de nulle part...surtout pas l envie et la passion de ce metier ;)

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  6. Merci je vois que je ne me suis pas trompé de porte et ça c'est vraiment du bonheur à l'état pur...Bises
    Martin

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  7. Écoute ! Je n’aime pas faire la morale, mais je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans la vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi-même !
    (Persepolis, la grand-mère de Marjanne à Marjane Satrapi)
    A peu de choses près, ça m'inspire ça, et une forme de paix, accessoirement. Merci !

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