24 septembre 2013

Moi, maman ignorante


Laisse-moi te conter comment j'ai fait, aujourd'hui, l'expérience passionnante du "maître ignorant"*, bien que je ne fus pas maître(sse) mais maman. J'ai donc proposé à ma fille une activité développée par la pédagogie Montessori : les versés.

Pour faire vite, il s'agit de proposer en premier lieu des activités de transvasement (par exemple, des grosses noix que l'enfant doit transférer d'un bol à un autre, puis des gros haricots, puis des petits haricots, d'abord avec la main, ensuite avec une louche... en augmentant et en isolant la difficulté), puis des activités de versés (à l'aide de pichets, l'enfant doit verser un contenu donné d'un pichet à un contenant, genre bol).
Nous, on avait déjà fait les grosses noix, un peu comme ça au hasard, avec les mains puis avec une louche, sur mes genoux, rapidos, en se réveillant le matin.
En ce moment, je précise et affine un peu mes connaissances sur la pédagogie et j'ai donc voulu aujourd'hui lui proposer l'activité de manière plus fidèle à ce que préconisait Maria Montessori, à savoir :
- l'adulte doit rester silencieux
- il montre l'exemple une fois en silence puis laisse l'enfant faire
- il n'intervient pas et n'interromp pas l'enfant
- l'activité se fait sur un espace déterminé, ici sur un plateau et sur une table (d'autres activités se font sur un tapis au sol)

Ma fille a donc devant elle deux bols, dont un rempli de grosses noix (Bol 1). Sur le côté, une louche. Je la filme. Elle prend les noix une à une, les place dans le bol 2, puis sur la table, puis re-remplit le bol 1. Ensuite, elle tente d'empiler ce bol rempli de noix sur le bol 2, vide. Puis, reprend le bol vide et le place au dessus du bol 1. En gros, le bol 2 ne lui sert à rien et elle ne sait pas quoi en faire. Du coup, elle me le tend, tout en restant très concentrée. Débarrassée de l'objet encombrant, elle se saisit de la louche. Moi, sans réfléchir, je repose le bol vide à côté. Sur la vidéo (donc après coup), je m'aperçois qu'elle s'apprêtait à saisir les noix avec la louche, mais interrompue par mon geste, elle pose la louche, reprend ce bol vide (et encombrant), ne sait plus trop quoi en faire, met un peu des noix partout et finit par les jeter au sol.

Bref. Si tu as suivi jusque là et que tu ne t'es pas perdu(e) entre le bol 1 et le bol 2, la noix du premier bol ou du deuxième bol, sache que j'ai trouvé ce petit moment très pédagogiquement parlant. Je me suis dit que c'était vraiment très représentatif de la pratique éducative en général et tout particulièrement de la question de l'interventionnisme dans le travail social (ou médico-social, on s'entend).

D'une part, c'est en regardant la vidéo et en la soumettant à d'autres personnes que j'ai pu voir de quelle manière j'avais pu perturber sa trajectoire, par ma posture qui se voulait bienveillante a priori (bon si t'as pas tout suivi, je te fais un résumé bien que ce ne soit pas ça qui soit important ici : fillette voulait juste traficoter les noix dans le bol 1, le bol 2 la soulait grave, et moi, je lui ai remis le 2 au milieu alors qu'elle me l'avait confié pour faire autre chose. Ca l'a relouté donc elle a tout envoyé valser). Ce qui me fait inévitablement penser à la réflexion nécessaire et permanente que nous devons avoir sur notre pratique, la nécessité d'échanger, de ne pas être seul, de construire nos savoirs en même temps qu'on les vit.

D'autre part, ça m'a vraiment fait penser à l'interventionnisme forcené qui anime nos métiers du médico-social, cette propension à "agir à tout prix" pour l'autre, lui fournir des solutions, une aide... et tout cela, évidemment, sous-couvert de bienveillance. Le soutien, ici, consistait à être là. Juste là. Pour ne pas laisser l'autre seul. Pour pouvoir porter ce qui était trop encombrant à un moment donné. Pour permettre une solitude sereine et secure. C'était ça mon rôle de maman. Et c'est ça aussi, mon rôle d'éducatrice. Ca pose évidemment la question du moment opportun (le kairos, pour ceux qui ont pu lire un de mes articles sur ZEO, et ceux qui connaissent un peu le grec), ce moment où nous pouvons porter quelque chose pour l'autre, quelque chose qui lui appartient et qu'il nous dépose parce qu'il a confiance en nous (et on sort ainsi des binarités du type "Faire avec" ou "Ne pas faire").

Enfin, je me dis que l'interventionnisme, qui peut entraver l'autre dans ses mouvements, n'est pas forcément visible et peut produire les effets que la commande sociale est censée enrayer. Nous pouvons être à l'origine de certaines réactions sans s'en rendre forcément compte parce que, pour avoir voulu aider l'autre, nous l'avons empêché d'être. D'être lui-même.
Et bien souvent, le réflexe classique est d'analyser l'autre plutôt que soi, se dire entre professionnels que si une personne s'est barrée à la veille d'avoir un logement (ou une carte vitale. ou une carte d'identité.), c'est parce qu'elle met à mal le lien à l'autre, que sa mère ne l'a pas assez aimé alors il-reproduit-des-schémas-familiaux-traumatiques toussa. Et là, on aurait pu facilement dire "cette fillette ne respecte pas le matériel pédagogique tu te rends compte".

Ca me rappelle également que l'éducateur éduque, s'éduque, se transforme, en communion avec celui qu'on appelle habituellement usager-bénéficiaire-client-éduqué. Ca me rappelle que se positionner en éducateur non savant, ça permet de laisser à l'autre la possibilité de nous éduquer.

Voilà c'est tout. C'est un petit article mais je crois que c'est un peu une introduction à mon futur (long) article "Parent, ce métier impossible".



*Cette expression est tirée de l'ouvrage de Jacques Rancière, "Le maître ignorant"
C'est à vous !

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