13 janvier 2014

Dénoncez l'anormal.


"On voyait toutes ces armes dans la ville, ces gants de cuirs, des différents uniformes et je nous regardais tous baisser la tête. Les armes nous faisaient traverser les rues, nous attendaient au détour d'un couloir de métro, nous détournaient des ministères si jamais on venait à trop s'en approcher, circonscrivaient, devant et derrière, les rassemblements, dissuadaient. Il fallait cheminer, apprendre à oublier les armes pour zigzaguer habilement, puis finir par se dire un jour que c'était bien, quand même, qu'elles soient là, les armes, avec tout ce qui pourrait nous arriver, quelle protection, la sécurité des armes."Lola Lafon, De ça je me console, p. 142

Un dimanche à 6h50, un matin pas vraiment comme un autre, je prends le métro. Évidemment, tout est silence. Évidemment, tout est sommeil. S’éveille la ville phocéenne et sa gouaille pour l’instant chuchotante.

« Votre attention s’il vous plait, soyez vigilant, veuillez signaler tout événement qui vous paraîtrait suspect. Your attention please… ».

C’est souvent dans le plus grand des silences que s’entendent les plus infimes choses.
Parce que cette chose-là, en l’occurrence, je l’entends en boucle depuis des années que je vis à Marseille et que j’y prends son métro.
Mais cette chose-là, je ne l’avais jamais vraiment écouté.

Cette chose-là, comment pourrais-je la nommer ? La suspicion ? Ou l’injonction à suspicion ?

Cette chose-là, elle me choque beaucoup, ce dimanche matin pas comme les autres. Je me sens un peu bousculée dans le silence. J’entends qu’on veut me mettre à contribution de la sécurité civile. En fait, non, on m’intime gentiment l’ordre de participer à la surveillance de la société et de me livrer à la délation si nécessaire.

On me demande tous les jours, en boucle et à intervalles réguliers, sans que vraiment je n’y prenne garde de « signaler tout événement qui me paraîtrait suspect ».

Mais c’est quoi un « événement suspect » ?

Si je regarde la chose avec le prisme d’une réalité construite, je crois que ce qu’ils attendent de moi, dimanche matin et tous les autres jours de l’année, une multitude de fois par jour et depuis des années, c’est que je dénonce l’anormal. Le différent. Le suspect. Au regard de ma subjectivité ? Non, au regard d’une objectivité contruite par des élans médiatiques et politiques. Ils attendent de moi que je pense : colis piégé, terrorisme, délinquance, insécurité, groupe de jeunes… Ainsi, peut-être espèrent-ils boucler la boucle.

Sauf qu’à Marseille, n’en déplaise aux constructions sociales, je n’y ai vu que de l’entraide, des sourires et de l’insoumission.

Par contre, j’y ai aussi vu des militaires impassibles chargés de dissuader quelque voyageur trop « suspect », hommes et femmes armés jusqu’aux dents que regardent les enfants avec un mélange de crainte et de fascination.

Ca me paraît vachement suspect, moi, les armes et le silence en temps de paix.
C'est à vous !
  1. Finalement, tout est bien résumé : "Ca me paraît vachement suspect, moi, les armes et le silence en temps de paix." Je n'y avais jamais pensé. Et surtout, ça ne m'avait jamais sauté aux yeux aussi crûment tellement, j'avais abdiqué devant le discours ambiant... et totalitaire.

    Sans vous en rendre compte, vous mettez en exergue qu'on ne peut pas parler de hasard et que le terrorisme est tout de même bien utile pour nos pouvoirs dits démocratiques. Heureusement qu'il existe des factions armées + ou - obscures et obscurantistes pour pouvoir justifier le rognage des libertés individuelles. Depuis le 11 septembre 2001, on a fini par démontrer les connivences entre Al Kaïda et la famille Bush dont le fils était alors à la tête des USA, ce qui a permis de faire voter et d'instaurer dans ce pays et dans d'autres dont le nôtre des actions liberticides y compris sur le plan de la pensée : le politiquement correct social-démocrate et droits de l'hommiste promu sans cesse par le PS, l'UMP et leurs partis satellites n'a jamais été aussi fort et empêche tout débat honnête et clair sur bien des sujets. Alors, oui, nous tromper, nous abuser, est devenu la coutume. Mais tant que nombre d'imbéciles iront par leur vote soutenir un système qui ne les respecte pas depuis les débuts, nous aurons droit à ce type de message. Le citoyen est essentiellement le grand responsable de ce qui lui arrive : il a le choix, il peut désavouer ce système en se révoltant, en ruant dans les brancards, e, se révoltant. Les placards sont pleins encore pour l'instant. Mais je trouve dommage que ce sera la difficulté à consommer encore davantage qui fera réagir le citoyen lambda face aux injustices dont il est la victime et le co-auteur passif et non une réflexion dynamique et saine. Au bout du compte, la plupart des gens méritent ce qui leur arrive : nous n'avons que les politiques qui nous correspondent... sauf pour ceux qui ne votent plus comme moi par cohérence avec leurs idées (le vote n'est plus démocratique à mes yeux mais un instrument de domination arbitraire).

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    1. Un élément suspect, c'est l'étincelle qui viendrait enflammer la rue. C'est le kioskier du coin, pourtant immigré lui aussi, qui pointe du doigt les hommes venus de loin qui dorment sur l'herbe de l'autre côté de l'allée pour être sûrs de pouvoir travailler le lendemain. Un élément suspect, ce sont les gens qui fouillent les poubelles pour en retirer l'essence de la matière et espérer un maigre revenu. Un élément suspect, c'est la misère qui vient gratter à la porte de ceux qui l'ont déjà connue.

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  2. Moi, ce qui m'a paru éminemment suspect, c'est de voir un jour un jeune se faire sortir de sous une voiture par les forces de l'ordre, tonfa... c'est d'avoir vu la maitresse d'école s'interposer car toute la scène se déroulait devant des enfants qui attendaient l'ouverture du portail... c'est d'avoir entendu qu'elle se faisait traiter d'hystérique alors que sa réaction m'avait paru courageuse et humaine. C'est d'avoir vu que des lacrymos étaient brandies. Je voyais la scène de plus haut, et moi, j'étais paralysé.

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