19 mars 2014

De l'empowerment dans la naissance


Je suis enceinte de bientôt sept mois.
Enceinte et un peu obsédée préoccupée par la naissance à venir et tout ce qui m'attend ensuite.
J'ai hésité à publier cet article (parce que bon, si tu es un-e éduc en formation et que tu arrives directement ici, tu risques de croire que tu t'es trompé-e de chemin mais non j'te jure, reste un peu, tu vas voir c'est sympa ici, un vrai blog d'une éducatrice spécialisée).
Finalement, je le publie, donc. Laisse-toi aller, tu vas voir, y'a un rapport avec le schmilblick.

Le rôle du second parent pendant la naissance.
Notre époque est celle de l’égalité, la parité et tous ces jolis termes qui cachent souvent des idéologies ou concepts un peu flous, empêchant toute prise en compte des singularités et amenant par moment des décisions politiques très douteuses. C’est le cas aussi pour le processus de la maternité – d’ailleurs, devrions-nous d’ors et déjà parler de parentalité pour ne pas nous attirer les foudres d'une certaine génération de féministes (moi j'aime bien le parentage et tout hein, molo les meufs).
Au cours de la grossesse, papas (ou maman qui ne porte pas le bébé dans le cas d’un couple homoparental, on est d’accord) sont sollicités à plusieurs endroits : séances de préparation entre futurs géniteurs ou mieux, séances avec les mamans pour partager ce so wonderful moment de grâce qu’est l’attente d’un bébé. Pendant ces séances, il semblerait que les partenaires puissent échanger entre eux sur des questions communes et puis parfois aussi, on leur demande de participer activement à la préparation : ce matin, j’écoutais une émission de radio dans laquelle on pouvait assister de manière auditive à une séance de préparation. La sage-femme demandait aux papas présents d’imiter la trajectoire du bébé pendant la naissance, par la prise de positions que j’ai du mal à me représenter mais ça avait l’air de bien pouffer là-dedans (« Mesdames vous avez le droit de rire » disait-elle d'ailleurs aux mamans). La sage-femme expliquait ensuite en aparté que les hommes ne pouvaient comprendre ce que la femme vivait si eux-mêmes n’en saisissaient pas l’intensité.
Bon.
Je ne sais pas si les hommes présents dans cette salle ont bien saisi l’intensité d’une contraction ou du passage du bébé (d’un diamètre moyen de 10 cm) dans un vagin (d’un diamètre moyen de pas 10 cm (a priori quoi)) parce qu’ils ont fait trois cabrioles sur une moquette.
Et d’ailleurs, je me demande si l’homme il a besoin de savoir ce que ça fait d’accoucher. Puisqu'il accouche pas. cqfd. Et il accouchera jamais. cqfd again.
Et puis, il est peut-être bien content de n’avoir juste qu’à accompagner sa femme dans cette so wonderful étape du reste de sa vie sans avoir à se soucier de l'élasticité de son périnée une fois la chose expulsée n'est-ce pas.
J’ai parfois l’impression que dans cette recherche d’égalité à tout prix, se cache une soif de vengeance de la part de femmes trop longtemps laissées seules dans cette expérience (hommage à nos grand-mères), qui justifierait de faire ce que NOUS voulons de nos partenaires sous prétexte qu’il faut qu’ils comprennent. Et qu’ils paient le pêché d’être des hommes et de n’avoir pas à faire le sacrifice de l’accouchement (tiens, ça rappelle des temps anciens mais à l’envers quoi).
Certains hommes ont pourtant des connaissances en la matière, selon le mode de préparation choisi et leur degré d'intérêt pour la chose, mais pas besoin de venir faire le fanfaron hein, y'a des médecins pour ça ma pov'dame alors toi, l'homme géniteur, contente-toi d'aller faire la roulade sur la moquette et viens pas mettre ton nez dans nos affaires.

Accouchement physiologique d'une vache, La Réunion, 2009
Après la préparation, il y a la naissance où le géniteur, donc, doit appliquer tout ce qu’on lui a appris pendant les séances de préparation. Mais en vrai, ce qu'on dit pas dans l'affaire, c'est qu'une seule séance aurait suffi pour dire à ton mec ou ta meuf un peu gauche qu’en fait, incarner l’égalité, la parité, l’équité toussa, c’est se placer derrière la mère, lui crier plus ou moins intensément « Pousse » quand il sentira que ça s’agite là-dedans et couper le cordon en souriant (et s’il peut verser une larme, c’est pas mal hein, qu’il ne se retienne pas, surtout).
Allez, je ne suis pas très sympa, j’oublie que parfois, il y a des sage-femmes humaines et généreuses qui invitent le partenaire à attraper le bébé (tu l’as vu toi aussi dans Baby-Boom hein, dis-le). Par contre, que le père ne vienne pas refuser parce que bon, l’égalitélaparitétoutlbordel, ça se mérite hein. Pareil pour le cordon, pareil pour la première fois où tu entends le cœur de ton bébé battre, si tu t’émerveilles pas un minimum, t’es ringard grave.
En fait, la vérité, c’est que le père, il prend la place que d’autres, des médecins savants et soucieux de conserver le contrôle sur le déroulement des naissances, ont pensé pour lui. Devenir père, c’est assister aux préparations avec un sourire béat, se prêter à tout ce qu’on lui demandera, veiller sur la mère impotente et prochainement dévouée, crier « Pousse » et couper un cordon tout visqueux. Voilà. (qu’est-ce qui a, t’es pas content en plus ?)
En fait, je crois que la recherche de maîtrise, en tous domaines, est le mal de notre époque. Même quand il s’agit de libérer des minorités, il faut toujours que des groupes dominants pensent et dictent des comportements ou attitudes préconçus, sous-couverts de bienveillance mais recouvrant d’autres formes de pouvoir parfois tout aussi perverses. Il y a quelques années, on s’est dit qu’il fallait donner plus de place aux pères pendant cette période de pré-parentalité ; l’obstétrique étant ce qu’elle est (une grande machine bien huilée qui apprend d’abord à régler des problèmes), il fallait donc donner une place aux pères mais pas trop quand même sinon, tu te rends compte, il pourrait trébucher dans les fils ou un truc comme ça, avec toutes ces machines performantes. Penser la place des pères, c’était le faire sans repenser la question de la maîtrise. Lui trouver une place, mais pas trop grande quand même parce que ceux qui savent, d’abord, ce sont les PROFESSIONNELS.

Ceux qui savent, ce sont d'abord les professionnels.
Ca te rappelle rien ça ? La professionnalité toussa ?
Les professionnels de la santé, ils savent tout sur ta santé. Et les professionnels du social, ils savent tout sur... ta sociabilité ? tes potentialités ? tes difficultés ?
En fait, dans mon évolution personnelle, j'ai été diplômée éducatrice spécialisée en 2011, j'ai intégré un programme expérimental de santé mentale promouvant des pratiques innovantes, je suis devenue mère. Et tout ça, ça a fait la révolution dans ma tête et mon corps.
Tellement la révolution que tout me semblait lié en fait : dans mon travail, on parlait d'empowerment, de reprise de pouvoir par les gens accompagnés, dans ma vie, je me rendais compte que j'avais une grande capacité créative et que je devais reprendre le pouvoir sur mon alimentation, ma santé, mettre en doute tout ce qui me serait présenté de manière arbitraire, dans l'éducation de ma fille, c'est très naturellement que j'ai voulu lui transmettre la responsabilisation, la prise de pouvoir sur ses décisions...
J'ai fait des ponts et tout ça m'a semblé d'une logique presque effrayante.
Le concept d'empowerment est souvent difficile à traduire mais ce serait grosso modo l'appropriation ou la réappropriation du pouvoir par une personne, dans un objectif de contrôle sur sa vie. Sur le site "Nouveaux millénaires, défis libertaires", le concept est assez bien documenté (sur cette page en particulier), notamment par la définition suivante :
Au plan individuel, Eisen (1994) définit l'empowerment comme la façon par laquelle l'individu accroît ses habiletés favorisant l'estime de soi, la confiance en soi, l'initiative et le contrôle. Certains parlent de processus social de reconnaissance, de promotion et d'habilitation des personnes dans leur capacité à satisfaire leurs besoins, à régler leurs problèmes et à mobiliser les ressources nécessaires de façon à se sentir en contrôle de leur propre vie (Gibson, 1991 p. 359). Les notions de sentiment de compétence personnelle (Zimmerman, 1990), de prise de conscience (Kieffer, 1984) et de motivation à l'action sociale (Rappoport, 1987, Anderson, 1991) y sont de plus associées. L'empowerment individuel comprend une dimension transactionnelle qui se joue aussi au plan social et collectif car il implique une relation avec les autres. À cet effet, Katz (1984) le représente comme un paradigme synergique où les personnes sont interreliées, où il y a un partage des ressources et où la collaboration est encouragée. Il demande un effort individuel qui est alimenté par les efforts de collaboration et un changement de l'environnement (Wallerstein & Bernstein, 1988).
Finalement, je me dis que ces questions de prise ou reprise de pouvoir sur soi dépassent largement le travail social ou médico-social ; notre époque est à la fois éprise d'uniformisation et de passivité, notamment par le biais des nouvelles technologies et de la place de plus en plus importante laissée à la marchandisation, mais ces mêmes évolutions sont aussi de formidables outils d'émancipation.
Je pense à toutes ces personnes qui, grâce à Internet, ont réalisé les méfaits de l'alimentation de masse (méfaits du lait de vache par exemple avec une industrie qui ne laisse aucune place à la critique dans les canaux de communication classique), je pense aussi à ces forums qui permettent par exemple à des personnes diagnostiquées "schizophrènes" de venir interroger la parole des dits experts auprès de pairs. De la même manière, la parentalité devient une préoccupation pour beaucoup et notre époque, celle de la diffusion massive des informations, permet aussi d'aller voir ailleurs que chez les grands experts pédiatres, souvent reconnus grâce à leur connivence presque pas dissimulée avec l'industrie de la puériculture ou les grands laboratoires pharmaceutiques.

Et nous aussi, nous autres travailleurs sociaux avons une place d'expert, là où nous intervenons. Quand nous disons de cet enfant qu'il étale son caca parce que sa mère n'a pas réussi à couper le lien fusionnel qui les unissait autrefois, nous nous positionnons en expert parce que nous avons obtenu un diplôme qui l'atteste. Mais peut-être que tout cela est à ré-interroger, re-questionner. Peut-être que là aussi, et surtout là d'ailleurs, nous devons laisser la place à la prise de pouvoir des personnes. Peut-être qu'on nous en parle pas assez en formation, de notre rôle de passeur de pouvoir.

Mais attention. Ne soyons pas ce genre de passeurs qui donnent de la place, mais pas trop quand même.

C'est à vous !
  1. Bravo Célia! ton article m'évoque de sacrés souvenirs, de conséquentes et présentes interrogations. que les prochaines semaines soient lumineuses pour vous 4!

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  2. merci merci, on ne se lasse jamais de ces articles.Il se trouve que je suis stagiaire à HAS Vaucluse (Avignon) et pour moi aussi c'est la révolution dans ma tête, à tel point que je fais mon mémoire sur...l'empowerment! (la "capabilité" on m'a dit aussi un jour, mais c'est moins class!). Aujourd'hui a eu lieu le CCRPA chez nous à Avignon et justement, il était question de "pouvoir". "le savoir c'est du pouvoir" a dit une personne hébergée en foyer, sauf que ce pouvoir, nos formateurs et les jurys qui nous auditionnent lors de l'examen ,je crois bien qu'ils veulent qu'il soit entre nos mains à nous, futurs-professionnels. Avec leurs histoires de juste distance et tout le reste, on en oublierait presque qu'on est face à des citoyens comme nous tous les jours au boulot; dommage parce que c'est ensemble qu'on peut faire évoluer notre société, nos modes de pensée, et non dans la "distanciation" de l'autre là, l'"usager". Bref, tout çà pour dire "merci" encore pour ton partage et spécialement pour celui-ci qui résonne bcp en moi et qui présente une des alternatives prometteuses du travail social aujourd'hui en France.

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  3. Merci.tu m'aides à chaque fois à penser autrement et à aller plus loin dans mes interrogations!

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  4. C'est pas clair si ceci est un vieux texte (écrit avant le premier et seul enfant) ou si vraiment tu vas avoir un deuxième enfant.

    Je suis contre l'anglicisme donc je préfère l'expression qui est déjà largement traduite comme suit : développement du pouvoir d'agir.

    Il y a aussi une solution prometteuse pour sortir de la boue où sont enfoncés les "travailleurs sociaux" et toute la société par rapport à cela : tout simplement, abolir le "travail social".

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  5. Bonjour,
    Je publie en anonyme car la fracture informatique existe réellement, j'ai accès aux NTIC mais je ne sais pas comment publier un commentaire signé...
    Je voulais réagir au dernier commentaire, certes avec un peu de retard mais voilà :
    Yahia, ton idée d'abolition du travail social n'est pas développée. Je serais très intéressée d'avoir qqs précisions : ce que cela changerait ?les références biblio pour cette abolition? Ta déclaration est-elle seulement un vœux pieux?
    Merci d'avance, perso j'suis éducatrice spé formée à Marseille et qui exerce aujourd'hui près de Bayonne et j'y crois encore un peu. Quand les projets sont plutôt adaptés aux problématiques (difficultés, besoins, capacités) des personnes accueillies, que les conditions de travail donnent une équipe motivée et en quetionnement, je rencontre des personnes capables de nous dire que notre boulot (nos prestations ou nos manières d'être avec elles, y a un paquet de nuances entre les deux, mais chacun vit l'accompagnement comme il veut ou peut...), bref nous dire : là vous déconnez, là je suis content, là c'est le top, ou Si vous faisiez comme ça ça m'aiderait bien mieux....bref, abolition ou pas, malgré nos choix educatifs et nos repères préalables, quand nous nous laissons piéger par le statut du "sachant pour l'autre", je fais confiance à la personne que je rencontre pour me rappeler que ça ne marche pas comme ça ! Qu'ils soient enfants placés, adultes autistes, personnes résidentes en foyers, enfants en Itep, les parents, une personne vovoulant gérer sa toxicomanie....
    Merci Célia poutres articles que je lis dés que possible ��
    Merci pour ce blog qui nous laisse la place de nous exprimer sans prise de tête mais avec un fond bien construit!
    Camille B

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