30 juillet 2014

Le jour où j'ai découvert Gulli


C'était un jour pas rigolo, comme tous ces jours pas rigolos qui sont déjà passés et peut-être les jours pas rigolos qui reviendront. C'était un jour devenu gris où j'amenais ma pépito de fille à l'hôpital. Une nouvelle fois. Pas la dernière, certainement.

Mais ce jour-là, on a eu une grande chambre parce que la grande fille, parce que la petite fille d'un mois 1/2, parce que la maman et son besoin de confort. Une grande chambre propre avec un grand lit pour l'intéressée, une table à langer pour la non-intéressée, un grand fauteuil pour la mère angoissée.
Et.
Une télévision qui fonctionne.

Alors quand la petite fille s'est vue branchée à diverses machines et autres instruments de torture médicaux, on lui demanda, guillerette et d'une voix aiguë

"Je vais te mettre les dessins animés hein ?" 
(parce que t'es une belle princesse trèèèès sage)

Je regardais la petite fille en question qui comprenait mieux le sens du capteur rouge qu'on lui plaçait sur le doigt que ce que lui disait l'infirmière, certaine qu'à son âge, les dessins-animés ça la connaissait.
Doucement, je lui soufflais : "Je crois qu'elle ne sait pas ce que c'est des dessins animés, c'est qu'on a pas la télé vous comprenez" et je vis à cet instant comme une vague d'incompréhension dans son regard, un truc genre pauvreenfant ou maisçaexisteça ?

Elle lui a mis les dessins animés de la chaîne Gulli et nous avons regardé Gulli.
La chaîne pour enfants.
Je me dois, après avoir vécu cette expérience anthropologique s'il en est, de te communiquer de ce que j'y ai vu en l'espace d'une heure ou deux (parce que quand ma fille s'est endormie, la bouche ouverte et baveuse devant l'écran, j'en ai profité, mère démoniaque, pour éteindre. Et dormir.).

1. Sur Gulli, on fabrique des anorexiques blondEs et brushinguéEs.
Dans les dessins-animés, les méchantes sont grosses (et poilues) et les gentilles ont la taille de guêpe. Les méchants sont gros et les gentils sont blonds. Après, tu comprends pourquoi si tu as un peu d'embonpoint et qu'en plus, tu décides de garder tes poils (parce que les diktats, y'en a marre), bah on te trouvera moche. Et toi aussi tu te trouveras moche. T'as qu'à arrêter de manger, te teindre en blonde et te raser les parties, merde.

2. Sur Gulli, on fabrique des schizophrènes.
Toutes les 15 min, on peut voir des messages dites de santé publique, à savoir "mange 5 fruits et légumes par jour" (avec un dessin que même pas tu comprends que c'est des légumes), "fais du sport blablabla" suivis de publicités pour Quick, McDo et autres nourritures industrielles.
Attention Gulli, les injonctions paradoxales, ça fait péter les plombs.
Puis bon, c'est un peu facile de renvoyer les petits citoyens à leur responsabilité individuelle (de pas grossir ou de pas avoir un cancer) quand on les abrutit de publicités toute la journée.

3. Sur Gulli, on fabrique des soumis (qui mangeront au McDo).
Un petit programme sur la langue des signes se termine par "Et surtout les enfants, n'oubliez pas, soyez sages et obéissants". Je pense que si elle avait ajouté "Regardez la télé et laissez-vous faire, on s'occupe de l'espace de vos petits cerveaux vierges et disponibles", j'aurais même pas été choquée.

4. Sur Gulli, on veut ruiner les parents.
Dans la masse des publicités récurrentes, il y a - tenez-vous bien lecteurs, lectrices - ces fameuses : "Pour télécharger la sonnerie d'un abruti de hibou sur ton mobile (hein quoi, z'ont un mobile déjà ? Pour quoi faire ? Appeler leurs potes de la crèche, genre "viens on fait la crèche buissonnière, ouais mes darons ils sont trop nazes" ?), tape 32blabla et reçois la trop géniale sonnerie du hibou le relou sur ton mobile. Tape le..." Oui ça va on a compris, tais-toi la pub, surtout qu'à 4 euros le SMS, les parents vont bientôt devoir vendre leur écran plat pour manger.

Au-delà de ces quelques faits, ce qui me préoccupe le plus dans cette histoire, c'est que, comme me disait une connaissance il y a quelques jours à propos de l'école :
"Ce ne sont pas nos enfants qui vont le plus souffrir de ça"

- Nos enfants ?
- Oui, les enfants de notre classe sociale.

Oui, les enfants de la classe sociale économiquement et socialement pourvus auront toujours la possibilité de critiquer, se détourner, se battre contre les influences d'un système qui ne fonctionne plus que par la possession, la consommation, la concurrence, la performance... C'est vrai que nos enfants à nous, ceux à qui nous aurons donné les outils pour réfléchir et s'exprimer avec les codes que la société exige pourront, s'ils le veulent, se départir des valeurs marchandes et économiques que cette société semble seulement proposer/imposer.
Mais tous les autres enfants, ceux dont les parents n'ont pas la capacité économique, intellectuelle ou sociale de leur proposer autre chose ; ceux qui passent beaucoup de temps devant la télévision et qui grandissent avec elle, ce sont peut-être ceux-là même qui pensent ensuite qu'on mesure la qualité de sa vie à la quantité d'objets que l'on possède et qui entretiennent cette société où tout s'achète, tout se vend, tout se prend...

Il y a urgence.





* Je n'ai pas la source de cette photo. Si quelqu'unE la connaît, merci de m'en faire part dans les commentaires.
C'est à vous !
  1. Ah bah ça c'est juste tellement vrai. Nous n'avons pas la télévision pour les mêmes raisons, pauvres enfants leur dit les copains, puis par contre quand ils disent qu'ils ne vont pas a l'école quelle chance, bref on est pas que d'horrible parents finalement

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    1. L'essentiel, c'est que chacun.e se sente libre de ses choix n'est-ce pas ;)

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