20 janvier 2015

La gentillesse est un vilain défaut.

Si tu es unE lecteur/trice aguerriE de mon blog, tu sais que j'ai deux filles, âgées de 3 ans et 7 mois. Peut-être que tu connais déjà l'aînée parce que j'en ai pas mal parlé sur ce blog ces dernières années.
Mais si j'écris cette fois, c'est pour aborder un sujet plus que jamais d'actualité quand on a un enfant et que la société toute entière veut donner son avis sur le modèle éducatif à l'oeuvre. CertainEs parleront de Violence Educative Ordinaire (VEO), on pourra aussi évoquer la socialisation ordinaire. Dans une société donnée. Avec des normes et tout et tout.

Note : j'utilise volontairement le féminin ou le masculin pour décrire l'enfant, sois pas étonnée, c'est mon côté "soutien aux minorités".

J'ai nommé la gentillesse.
Il est dans la vie d'un enfant et de ses parents, multiples situations gênantes auxquelles ils doivent faire face chaque jour : bisous volés sans accord de l'intéresséE, jugements positifs ou négatifs sur le comportement de leur enfant même si on lui avait rien demandé à la mamie, récompenses sucrées pour amadouer l'enfant même s'il a 1 an et que les bonbons c'est le mal, jugements sexuées sur les comportements de l'enfant (oh, tu es belle comme une princesse), etc...
Il y en a une qui, pavée de bonnes intentions, m'a donné envie de lui consacrer un article. Cette fameuse assertion, là voilà, de but en blanc, sans fioritures aucune :
"Tu es gentille" 
Ma deuxième fille avait quinze jours, je faisais les courses pendant qu'elle pionçait tranquilou dans une écharpe de portage, tout contre moi, chaleur amour toussa. La vigoureuse mamie a soulevé le pan de l'écharpe :
- Oh elle est mignonne votre fille, ça va elle est sage ?
- Heu... Bah... Comment dire ? Elle a 15 jours quoi, c'est un bébé...
- Bon en tout cas, croyez-moi, elle est gentille la vôtre, ça se voit. Jen ai eu pleins moi, je les connais les enfants, il faut leur donner de bonnes habitudes. Ca a pas l'air mais ça réfléchit ces choses-là.
J'ai rangé mon sourire contrit, j'ai deserté la mamie et je me suis jurée de ne jamais, ô jamais, entamer de débat existenciel avec les mémés. Jamais tu entends.


Nous étions chez le médecin, bébé avait grandi de quelques mois et passait ses journées à sourire aux inconnuEs. Alors, elle souriait aussi aux infirmières.
"Ouh il est gentil ce bébé, ils sont pas tous comme ça hein ! Vous en avez de la chance !"
J'ai rangé mon sourire contrit, j'ai déserté les infirmières et je me suis jurée de ne jamais, ô jamais, entamer de débat avec les infirmières. Jamais.

Je sais plus trop qui a demandé à Pépito si elle était d'accord de lui faire un bisou. Elle a accepté - c'est rare -. Alors jesaisplustropqui lui a dit que c'était vraiment une gentille petite fille (belle comme une priiiincesse). Etcétéra. 
Mes filles sont donc de bons enfants, tout bien comme il faut, tous beaux tout doux.
Tout parfaits pour les adultes.
Silencieux, gracieux, obéissants.

Sauf que. L'envers du décor, mémé.
L'envers du décor, c'est mon bébé de quinze jours qui vit le contact aquatique comme une douleur profonde immense destructrice, et qui pleure fort - très fort - lorsque nous la plongeons dans le bain.
L'envers du décor, c'est mon bébé de sept mois et demi tout choupinou qui ne fait pas du tout MES nuits et qui se réveille encore et encore. Qui pleure. Encore et encore.
L'envers du décor, c'est la douleur la peur et l'effroi à l'hôpital, les gestes intrusifs les mains inconnues, l'absence de la chaleur maternelle et les cris toujours les cris déchirants les cris.
L'envers du décor, c'est Pépito qui t'envoie chier si tu touches trop fort sa petite soeur. Et qui te lâchera pas la grappe si tu la respectes pas un peu plus que ça, t'as compris ?
L'envers du décor, c'est le refus des bisous parce qu'on est pas des bêtes de foire et qu'on est pas des distributeurs de bisous réconfortants pour adultes.

Voilà. La vérité toute nue est apparue à vos yeux ébahis. Alors quoi,
"Elles sont méchantes ?"

Un peu de provocation pour dénoncer l'absurde, ça fait pas de mal n'est-ce pas. Vous me direz, le terme "Gentille", en soi, c'est juste un mot. C'est pas vraiment grave. On pourrait dire que c'est juste une manière de parler, juste une facilité de langage. Voilà c'est tout, tranquille, t'énerve pas, maman.
Sauf que.

La gentillesse, c'est le rappel de la morale. 
Si le bisou c'est gentil, alors le refus du bisou, c'est vraiment méchant. Et tant pis pour ton intégrité physique, fais pas chier, j'aime les bisous des enfants, ça me fait du bien, c'est tout doux et tout.

Si le silence c'est gentil, alors la vie le bruit le bordel, c'est méchant. C'est mal. Et tant pis pour tes besoins d'enfants, tais-toi c'est tout, l'espace public n'a vocation à accueillir l'enfant que pour satisfaire les besoins des adultes. Sois belle, mignonne, sage, silencieuse et obéissante. Gentille quoi. Chut.

Si la soumission - ou la résignation - c'est gentil alors la peur, la colère, la tristesse c'est vraiment méchant. Ca fout la honte et tout. Tant pis si, comme tous les gens du monde, à travers les siècles, les générations et les cultures, ton corps et ta tête ne sont qu'émotions. Tant pis si, enfant, ton cerveau est trop immature pour anticiper, comprendre, analyser une situation au-delà de tes émotions. Chut, mais non, ça fait pas mal, arrête ton cinéma. Mais non, n'aie pas peur, ne pleure pas. Chut. C'est bien. Chut. T'es gentil c'est bien.

Marseille, La friche Belle de Mai
La binarité, c'est le mal de notre société je crois. Peut-être parce qu'elle se base sur une culture religieuse qui valorise la morale comme ce qui guide l'individu dans la vie. Peut-être parce que situer les choses/les gens/les actions dans le tiroir BIEN ou MAL, ça évite la peur des chemins escarpés... Peut-être.
N'empêche que dans la vie, soit tu es bon, soit tu es mauvais. Soit tu es bien-pensant, soit tu es malveillant. On retrouve d'ailleurs cette dichotomie dans les histoires d'enfants. D'un côté, il y a les bons qui possèdent tous les critères de beauté véhiculés par notre société : blancs, blonds, minces... et les méchants qui possèdent tous les critères de laideur véhiculés par la même société : gros, poilus, bossus...

Soit tu es gentil, soit tu es méchant. Pas d'alternative. Des étiquettes.

La gentillesse, c'est pour les autres. 
Un enfant est un enfant.
Alors c'est vrai, on a évolué, c'est plus comme avant. Les droits de l'enfant sont revendiqués, on ne le considère plus comme un adulte en miniature, on reconnaît ses besoins comme spécifiques.
Certes.
Mais quand même.
Nous restons encore largement persuadés de l'adage suivant (largement relayé par les médecins, les psychologues, les professionnels, les experts toussa) : Le rôle de l'adulte consiste à modeler l'enfant de manière à lui faire adopter des comportements attendus par les adultes.
C'est d'ailleurs ce que décrit Sophie Rabhi dans son livre "La ferme des enfants" :
"Eduquer un enfant est une sorte de 'guerre sainte' car la cause, dans l'inconscient collectif, est indiscutable. L'enfant doit être bon et conforme à ce qu'on attend de lui"

Nous sommes loin de ce qu'écrivait Maria Montessori en 1935, dans "L'enfant" :
"L'éducation ne peut plus être considérée comme un système, ni une technique : elle est en fait comme un geste qui permet à l'enfant, à tout enfant, d'accomplir 'la mission' qui lui est propre, celle qui lui est impartie : le développement de son être (...)"

Ainsi, on entendra régulièrement un certain nombre de phrases ici et là :
C'est qui le chef dans cette maison ? C'est qui qui décide ? Hein, c'est qui qui décide ? Ah. Voilà. Alors y'a pas de mais qui tienne, tu m'écoutes et pis c'est tout. Y'a pas de pourquoi qui tienne, tu fais ceci parce que je te l'ai dit, c'est moi qui commande et c'est tout. Etcétéra. 
Selon moi, attribuer la gentillesse à un comportement donné relève du même mécanisme. Alors c'est vrai qu'on entendra plus rarement le genre de phrase précédemment citée (C'est qui le chef dans cette maison ? C'est moi alors viens me faire un bisou, pis c'est tout. Tu discutes pas hop hop hop.)
Mais signifier à un enfant qu'il est gentil parce qu'il a adopté le comportement attendu par l'adulte, c'est du pareil au même. L'attention est portée sur ce que désire l'adulte.
Pas l'enfant. Pas ses émotions. Pas ses ressentis.
Si on prend l'exemple du bisou, peut-être a t-elle peur parce qu'elle ne connaît pas la personne ? Peut-être ne comprend t-elle pas toute cette attention autour d'elle, (mais qu'est-ce qu'ils me veulent ces adultes, bordel ?), peut-être a t-elle juste besoin de temps pour observer la situation, se rassurer, etc... ?

On sait que la petite enfance est primordiale dans le développement psychoaffectif. Je pense qu'un enfant sans cesse soumis à des injonctions de gentillesse va effectivement apprendre à être gentil. Il va s'adapter. Il apprendra que pour être accepté, validé, légitimé, il DOIT être gentil.
Et tant pis si au fond, son désir n'est pas en adéquation avec le comportement attendu. Le désir, c'est à l'intérieur de lui. Le comportement attendu, c'est vu/entendu/communiqué aux autres. Alors il apprendra que ce qui compte, c'est ce qui est montré aux autres.
Et ce qu'il a au fond de lui. Y restera.


Pour aller encore plus loin, on peut imaginer que ledit enfant construise une partie de son estime à partir de ce que lui transmet l'adulte. Si intérieurement ses désirs ne correspondent pas à ce qui est validé comme étant GENTIL et/ou BON, alors peut-être pensera t-il de lui qu'il est mauvais. MECHANT. Malveillant. Etcétéra.

C'est drôle. En écrivant ceci, je pense à nous les adultes. Qui parfois, avons l'impression de marcher à côté de nous-même. Qui nous sommes résignés à être ce que les autres/la société/les adultes attendaient de nous. Je pense à nous autres et ça me fout un peu le vertige.

Et pour aller encore un peu plus loin, je repense à un temps où, gentille, j'ai appris à accepter l'inacceptable sous prétexte que les désirs des adultes étaient grands. Très grands. Assez grands pour écraser ce que ça me faisait. Dedans. Et je pense à tous ces enfants - ou personnes vulnérables - qui, gentils, apprennent à accepter l'inacceptable sous prétexte que.

Être ou ressentir, telle est la question.
Depuis que je suis maman, mais aussi éducatrice, je remarque et note un attrait des adultes, du monde, des gens pour les tiroirs, les rangements, les cases.
A l'IME, il y a l'intolérant à la frustration, l'introvertie, l'extravertie, le violent... Et chez les enfants, il y a le gentil, le capricieux, la sage. Etcétéra.
C'est comme si c'était rassurant de caractériser ceux qui nous entourent pour mieux se situer soi-même dans ces tiroirs, ou mieux aux interstices de ces tiroirs. Parler de l'autre, dire "l'autre est... cecicela", c'est d'une certaine manière éviter de parler de soi, de ses propres émotions, de sa douleur ou de sa joie. Eviter de parler de son intérieur toussa.
Ce qui me touche particulièrement dans ce phénomène somme toute assez ordinaire pour les êtres sociaux que nous sommes, c'est qu'il permet la plupart du temps de qualifier/étiqueter/discriminer les personnes qui n'ont pas la possibilité de se défendre de ces interprétations. Les enfants. Les personnes que nous accompagnons en tant que travailleurs sociaux. Les étrangers. Les personnes vivant avec un handicap ou une maladie psychique. Et pour eux tous, nous écrivons des livres et des livres censés décrire leur comportement. Rare sont les espaces où nous parlons de nous, parents/professionnel(le)s, de nos peurs, nos joies, nos doutes, nos douleurs... parce que la distance, le professionnalisme toussa.
Mais c'est un autre débat. Revenons à nos gentils enfants.

Avant d'être sage/capricieux/gentil, nous sommes surtout des êtres d'émotions. Dans la tête dans le corps, nous sommes EMOTION, ça palpite ça tremble ça respire. C'est la vie. (Rigole pas, même Isabelle Filliozat le dit dans "Au coeur des émotions de l'enfant" : L'émotion est le mouvement de la vie en soi. E = vers l'extérieur. MOTION = mouvement).
Considérer l'être humain sous cet angle ouvre un éventail extraordinaire de possibilités. Se demander ce que JE ressens face à l'autre et à ses propres émotions, être attentif à ce que L'AUTRE ressent en face de moi en acceptant pleinement son émotion, s'interroger sur nos besoins respectifs, leurs convergences ou leurs divergences, ça peut se révéler tellement riche qu'on en oublierait presque la sagesse, la gentillesse et tout le tintouin.
"Il est intimidé par ces gens qu'il ne connait pas, ça lui fait un peu peur, il a besoin de temps"
"Elle est très frustrée de devoir arrêter son activité pour rentrer à la maison, elle a besoin d'une transition pour passer d'une occupation à une autre"
"Tu as l'air contente d'avoir reussi ce puzzle, ça t'a pris du temps"
"Tu as du avoir très peur quand tu as glissé"
"Tu dois être très en colère que machinchose t'ait pris ton jouet"
"J'ai mal quand tu me griffes. J'ai besoin de douceur sinon je me sens en colère, c'est vraiment difficile pour moi"
Des phrases comme ça, qui auraient pu être écourtées c'est vrai. On aurait pu dire Il/Elle/Tu es gentil/bon/méchant/bravotoussa.

Les punitions sont aux péchés ce que les récompenses sont à la repentance.
Au-delà de la nécessité de nommer, caractériser, étiqueter les gens ou les situations, il y a la mise en acte de ce que j'ai nommé plus haut la morale et qui consiste à récompenser ou punir les comportements validés ou invalidés par l'instance détentrice du pouvoir, ici les adultes.
J'entends par récompense toute forme de rétribution positive associée à un comportement attendu par l'adulte. Il peut s'agir de récompenses physiques (cadeau, bonbons, sorties...) mais aussi verbales (félicitations, jugement de valeur, bravotoussa).
J'entends par punition toute forme de sanction associée à un comportement refusé et invalidé par l'adulte. Ex : isolement, privation, accusation (tu es méchant), jugement de valeur, fessée ou pire. Etcétéra.

Récompenser ou punir font appel à ce qu'on nomme le conditionnement, technique permettant d'obtenir un comportement donné mais qui, à mon sens, ne considère pas l'enfant avec respect. Voire pire, ne lui permet pas de mettre du sens sur ce qu'il vit et le met en difficulté face à certaines situations de la vie.

"Il est obéissant ? Il faut les éduquer, comme les enfants"
Dans le bus, une dame s'adressant à une autre dame, en désignant son caniche du menton

Aborder ce sujet m'oblige à vous parler d'un grand monsieur, Monsieur Thomas Gordon, illustre psychologue décédé à l'heure où je vous parle, mais dont les ouvrages restent des références en matières d'éducation et de communication non-violente. Entre autres, "Eduquer sans punir. Apprendre l'autodiscipline aux enfants" est un livre qui, dans sa partie théorique, démontre avec précision en quoi le système de récompenses/punitions entretient des relations de pouvoir au profit de l'adulte ou de l'enfant. Et donc, forcément au détriment de l'un ou de l'autre.

La récompense, comme définie plus haut, est souvent vue comme une manière d'encourager, de tirer les enfants vers le haut et de sanctionner un comportement positif. Dans l'idée qu'il s'agit d'une forme de jugement, certes positive (mais entraînant forcément son pendant : le jugement négatif), Thomas Gordon pense que le système de récompenses est aussi nocif que celui des punitions. Il évoque plusieurs raisons à cela :
- Ce type de fonctionnement amène l'enfant à agir uniquement en regard de ce que l'adulte va récompenser/féliciter. Il vit et agit dans le regard permanent du jugement adulte, la question de son propre plaisir est donc conditionnée par ce que ledit adulte en pense et ressent (fierté par exemple).
- Au bout d'un certain moment et à force d'être répétée, une même récompense n'est plus efficace et n'a plus de valeur.

"Les compliments jouent surtout le rôle de récompenses extrinsèques et leur effet sur les enfants est assez prévisible. Les enfants qui en reçoivent beaucoup apprennent à ne choisir que les activités qui plaisent à leurs parents, en évitant les autres. Bien que certains parents trouvent cette attitude souhaitable, nous savons que ces enfants ont ainsi moins de chance de développer leur créativité et leur autonomie. Ils apprennent à se conformer plutôt qu'à innover et à suivre un modèle reconnu pour s'attirer des compliments"
Eduquer sans punir, p. 56

- Le plaisir de l'enfant n'est dépendant que des félicitations éventuelles qu'il va recevoir d'un tiers.
- Les récompenses créent de la comparaison et donc de la concurrence entre les enfants.
- En l'absence de récompenses (ou de félicitations), l'enfant peut penser qu'il n'a pas un assez bon comportement (et évidemment un adulte ne pourra jamais féliciter l'enfant autant de fois qu'il a un comportement acceptable, c'est humainement pas possible).

De la même manière, Thomas Gordon montre dans cet ouvrage que pour être tenable, une punition doit obéir à des règles bien trop rigoureuses. Je vais tenter de résumer humblement son propos :
Face à un comportement non acceptable, un adulte peut formuler une punition. Imaginons une mise au coin. Face à une telle réaction, l'enfant peut être vexé/attristé, exclu, rejeté. Sans parler là des conséquences directes de la punition, intéressons-nous au phénomène en lui-même.
La première fois, c'est difficile pour l'enfant. Vraiment. La deuxième fois aussi, c'est vraiment difficile d'être toute seule dans un coin. La troisième fois un peu moins, mais quand même. Et puis à force, cette punition a moins d'effet dissuasif. Pour plusieurs raisons :
- Parce que certains comportements sont difficiles à contrôler pour un enfant en bas-âge qui, répétons-le encore et encore, n'a pas les mêmes ressources cognitives que les adultes.
- Parce qu'il aura développé un mécanisme de défense très utilisé dans ce genre de situation : la résignation. Il connaît le coin, il a l'habitude maintenant, c'est moins difficile qu'au début... et ça vaut bien quelque plaisir intense que constitue le comportement puni.
Ainsi, pour que le mécanisme fonctionne, il faudrait que l'adulte inflige une punition plus sévère. Etcétéra. 
Deux cas de figure se présentent alors à l'adulte :

- Infliger des punitions plus sévères, entrer dans des relations de pouvoir et de violence.
- Refuser l'escalade des punitions et voir l'enfant continuer son bordel d'avoir le comportement inacceptable. On retrouve ainsi souvent des adultes impuissants qui ont l'impression de ne pas avoir d'autorité (alors qu'évidemment, si on s'intéresse au concept même de l'autorité, il ne s'agit pas de ça mais simplement d'une inefficacité avérée du système de punitions/récompenses).
Thomas Gordon tente en fait de démontrer que la punition ne fonctionne qu'à des conditions difficilement tenables qui mettent souvent les adultes en difficulté. Au-delà de ça, on sait que face à des punitions, l'enfant développe des mécanismes de défense au service de ses besoins : le mensonge, la soumission ou au contraire la résistance agressive, la violence, le chantage, la recherche permanente de reconnaissance, etc... mécanismes de défense qui amèneront - tiens, tiens - des qualificatifs. Parce que les cases. Parce qu'il faut bien dire quelque chose.
Gentil/Méchant/Bon/Capricieux
Etcétéra.

Je ne développe pas davantage car ça n'était pas trop l'objet de cet article mais il me semble que ce fonctionnement binaire consistant à renforcer de manière comportementale ou affective les actes des enfants participe pleinement à ce que j'accuse ici : la conformité à des attendus comportementaux et moraux qui ne prennent pas en compte les besoins des intéresséEs

L'authenticité de la relation ignore la morale.
Evidemment, je ne pouvais pas m'insurger et poser toutes ces évidences sans proposer une alternative ou quelques pistes de réflexion à ces modes de fonctionnement somme toute assez courants. En effet, l'école utilise le système de punitions-récompenses, la justice aussi, la société toute entière ; je n'ai pas peur de dire que s'engager à sortir de ces schémas relève pour moi d'une vraie révolution.

Si on considère l'enfant - ou n'importe quelle personne, entendons-nous - avec respect, il apparait assez logique que l'authenticité ait a primer sur le conditionnement. A l'heure d'aujourd'hui j'ai en tête deux manières de faire pour sortir des schémas assez réducteurs que nous avons pu voir ci-dessus :
  1. Prendre la responsabilité de ses émotions : Face à n'importe quelle situation, nous ressentons des émotions. Devant le dessin d'un enfant, on peut être ému/impressionné, face à un comportement déplaisant, on peut être gênée, mal à l'aise, on peut se sentir oppressée. Dans un moment agréable, nous pouvons nous sentir heureux, aimé, ému, excité... Bref, les émotions ne manquent pas de vocabulaire si tant est qu'on prend le temps de chercher en soi, là... oui dedans, ce que telle ou telle situation nous fait. Je parle souvent de respecter les émotions des personnes en face de nous mais ça n'est qu'à une seule et unique condition : pouvoir verbaliser, accepter et partager NOS émotions aussi. 
  2. Remercier : Les remerciements peuvent très aisément remplacer les félicitations et rétributions positives que nous avons abordé plus haut. Par exemple, quand un enfant fait quelque chose que nous apprécions, pourquoi ne pas simplement lui formuler sincèrement ce qu'on ressent ? "Merci pour ton aide. Grâce à toi, je vais pouvoir prendre un peu plus de temps pour moi". Le remerciement permet aussi de prendre la responsabilité de ce qu'on ressent et évite à l'enfant de se sentir valorisé PARCE QU'il aura servi l'adulte. Finalement, il s'agit souvent de se demander comment nous ferions avec une autre personne (genre si tu dis "Bravo" à ton invitée parce qu'elle a nettoyé les miettes sur la table, ça fait chelou quoi).
Voici quelques pistes, évidemment non exhaustives, je ne saurais que vous renvoyer vers les ouvrages cités dans cet article pour approfondir la question si ça vous intéresse.

Pour aller plus loin.
(Beaucoup d'ouvrages sont proposés dans la rubrique Librairie du blog)

Pour une enfance heureuse. Repenser l'éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau. Catherine Gueguen.
Dans le monde entier, les dernières découvertes scientifiques sur le développement et le fonctionnement du cerveau bouleversent notre compréhension des besoins essentiels de l'enfant. Elles prouvent qu'une relation empathique, aimante, est décisive pour permettre à son cerveau d'évoluer de manière optimale, pour déployer pleinement ses capacités intellectuelles et affectives. Le cerveau des enfants et des adolescents se révèle très vulnérable : toutes les expériences ont un impact majeur sur sa structuration. Les relations avec les parents ou l'entourage façonnent l'intelligence cognitive et relationnelle de l'enfant, et détermineront son comportement affectif, notamment sa capacité à surmonter le stress, à vivre ses émotions. Toute forme de maltraitance, de violence même apparemment anodine, perturbera le bon développement de son cerveau, de son affectivité, avec parfois des dommages irréversibles. Catherine Gueguen nous fait partager ces découvertes neurologiques saisissantes, les explique avec clarté. Elle les illustre de nombreux cas cliniques, et propose des conseils éducatifs pour les parents ou les professionnels. Afin de donner la chance à l'enfant de devenir un jour un adulte libre et heureux.

Au coeur des émotions de l'enfant. Isabelle Filliozat.
Que faire devant les larmes ? Que dire face aux hurlements ? Comment réagir vis-à-vis des paniques ? Les parents sont souvent démunis devant l'intensité des émotions de leur enfant. Ils cherchent volontiers à les calmer, à faire taire les cris, les pleurs, l'expression de l'émoi. Or, l'émotion a un sens, une intention. Elle est guérissante. Ce livre très concret, tire ses exemples du quotidien, aide les parents à comprendre la peur, la colère, la joie, la tristesse et le besoin de l'enfant d'exprimer tous ces sentiments. Tout cela pour mieux l'accompagner vers l'autonomie et vers davantage d'harmonie familiale.
Eduquer sans punir. Thomas Gordon.
Eduquer sans punir : voilà ce que tout bon parent et tout enseignant souhaitent. Même si de nombreuses recherches ont démontré les effets nocifs des punitions, de l'autoritarisme ou de la permissivité, même si les méthodes d'éducation ont changé, la discipline reste la préoccupation première des éducateurs. Or, nous savons maintenant que c'est l'autodiscipline qui apporte une plus grande satisfaction aux parents et qui réduit les troubles physiques et psychologiques chez les enfants. Il a été clairement démontré que l'autodiscipline augmente leur estime d'eux-mêmes, leur sens de l'initiative ainsi que leur réussite sociale et scolaire. À l'aide des études de cas exposées dans ce livre, vous découvrirez de nouveaux moyens susceptibles d'amener les enfants à modifier leurs comportements, et ce, sans avoir recours ni aux punitions ni aux récompenses. Ainsi, vous les aiderez à résoudre leurs conflits dans la bonne entente, à assumer leurs responsabilités et à faire face à leurs propres difficultés.

Pour lire d'autres articles en lien avec la thématique.
(Quelques articles sont regroupés dans la rubrique Parentalité positive)

1. Ô les émotions !

2. Parent ce métier impossible 

3. Le train et l'enfant (histoire de te raconter comment je galère grave parfois)
C'est à vous !
  1. Merci pour ce post !
    AMP; en ce moment dans une relation conflictuelle avec un enfant, je ne cesse de chercher une autre façon d'aborder ma relation avec lui. Bien que je suis très attentive à mes émotions, je remarque qu'en effet je ne les lui verbalise plus alors que je le faisais. Sauf si je suis en colère.
    Lire ce post m'a permis de prendre du recul et le message passé a su pointer du doigt ce que j'ai délaissé au fil de mon accompagnement. Cela reste qu'une hypothèse pour cet enfant, mais, je vais remettre cela en œuvre et voir si notre relation évoluera positivement.
    Merci encore pour cette réflexion nocturne !

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  2. Partie 1 :
    Bonjour,

    Article très intéressant. On sent que l'alternative est au coeur de vos préoccupations et un vent d'espoir souffle à travers votre écriture.

    Je tombe toutefois en dissonance avec certains de vos propos concernant les récompenses et les compliments. Si effectivement la punition s'avère être un outils absurde, souvent de par son manque de rapport avec les comportements émis, je ne comprend pas vraiment votre positionnement vis à vis de la récompense.

    D'abord, il ne faut pas oublier que le cerveau humain a de grandes capacités de généralisation, et d'appropriation des retours positifs qui lui sont adressés dans chaque situations de la vie. Si vous vous tournez spontanément vers une activité et que celle-ci s'avère récompensée d'une manière ou d'une autre (e.g. compliment, plaisir, joie , fierté), alors vous vous tournerez plus spontanément vers cette activité ou ce comportement. Vous intérioriserez ce comportement comme quelque chose qui vous procure du bien être, de la valeur, de l'intérêt. Vous vous appropriez le comportement émis : "C'est moi qui ai fait ça, et c'est ma propre personne, l'individu que je suis, qui vient d'accomplir cette tâche, et c'est moi qui éprouve de la fierté, de la joie. Plus tard je continuerai de faire comme cela, car ça fait partie de ma personne." Tout ce que vous faites, ainsi que la manière de vous percevoir, est la résultante d'un apprentissage affectif de ce qui a pu vous arriver dans le passé, et que vous vous appropriez. En effet, votre cerveau est le siège de votre conscience, mais c'est aussi lui qui détient tous les marqueurs affectifs qui jalonnent votre parcours, et qui font ce que vous êtes aujourd'hui. Ce double rôle du cerveau génère ce sentiment que nous avons des goûts, des préférences, et que ces préférences nous sont propres, qu'elles nous accompagnent, nous appartiennent.
    (suite partie 2)

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  3. Partie 2 :
    Ainsi, dans le cadre des apprentissages, je pense qu'il est primordiale de considérer le système de récompense. Car c'est lui qui mène l'enfant sur le chemin de la connaissance, mais aussi vers le chemin de la créativité, de la confiance en soi. Le cerveau a besoin de positif dans sa démarche d'apprentissage. Et les récompenses peuvent prendre de multiples formes : sociales, affectives, matérielles. C'est le positif qui éclaire le chemin de la connaissance. C'est lui qui nous rassure quant à nos capacités à comprendre. Et de se placer dans ce paradigme n'implique pas forcément de faire du chantage. Nous sommes des animaux sociaux, et comme tous les animaux, notre système nerveux possède des failles (voir par le terme faille, des entrées qui permettent la modification de l'individu) qui peuvent être des faiblesses ou des forces. Le conditionnement est une faille que l'on retrouve chez tous les êtres vivants. Le rôle de la (du) pédagogue, ou de l'éducatrice (-teur) est de mesurer ce qu'il met derrière son conditionnement. Que cherche-t-il à transmettre à l'enfant, l'adolescent, ou l'adulte. Va-t-il valoriser la prise d'initiative, l'envie d'apprendre, la remise en question, l'entraide, l'esprit critique, l'expression des affects, la non-violence, ou bien va-t-il valoriser la docilité, la bienséance, l'obéissance inconditionnelle à l'autorité?
    Il s'agira ainsi pour la (le) pédagogue, de se demander comment valoriser des concepts aussi subtils que l'indépendance d'esprit, le goût d'apprendre, l'esprit critique etc. Mais le mécanisme reste le même, seule la 'théorie' sous-jacente diffère. Si on prend l'exemple de la pédagogie Montessori, on retrouve bien ce paradigme en conditionnement par récompense. L'enfant va sur un atelier, seul, selon ses goûts, et ses envies d'apprendre. L'atelier est conçu pour que l'enfant réussisse et avance dans son apprentissage, tout en ayant le sentiment (réel) qu'il est maître de ses acquisitions. La réussite sera une première récompense, un premier sentiment positif. Et que penser alors d'un petit compliment glissé par l'éducatrice (-teur) ? Et l'enfant qui apprend à compter ne va-t-il pas essayer d'appliquer ses connaissances, montrer qu'il sait. Réussir à mettre en pratique ses connaissances et voir que ça fonctionne est une nouvelle récompense. Percevoir le regard de ses parents qui nous voient apprendre en est une autre. Cette somme de récompense va mener l'enfant dans un cercle vertueux d'apprentissage. La différence n'est donc pas le paradigme, la faille utilisée, mais bien ce qu'on s'attache à transmettre à l'enfant. Dans la pédagogie Montessori, on s'est attaché à ce que l'enfant se sente maître de ses apprentissages, et qu'il puisse facilement accéder aux récompenses liées à la réussite et à la compréhension. On reste dans du conditionnement…

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    1. Bonjour,
      Merci pour ce commentaire.
      Alors pour commencer à vous répondre, je rappellerais qu'il ne s'agit pas dans cet article que de mon avis, mais aussi du positionnement de professionnels comme Thomas Gordon.. J'ai ainsi tenté de résumer sa thèse avec laquelle je suis très en accord.
      Ensuite, il est possible que je me sois mal exprimée ou que j'ai omis de préciser certaines choses, en particulier le fait que la récompense, si elle existe, peut venir de l'enfant lui-même ; quand un enfant parvient à atteindre un but qu'il s'est donnée, sa joie est sa récompense. Ainsi, l'adulte peut tout à fait lui dire "tu as l'air content.e, ce *machin* t'a demandé beaucoup de concentration !", ce qui démontre un intérêt sans porter de jugement de valeur. Ce qui laisse aussi la possibilité à l'enfant d'être mécontent de ce qu'il a fait, mais de n'être pas jugé en ce sens par une personne extérieure.
      Et c'est bien là que je vous rejoins sur la charge affective des apprentissages... sauf que celle-ci passe juste par une attention juste de l'adulte envers l'enfant et ne nécessite pas de félicitations.
      Dans la pédagogie Montessori en particulier, non l'éducateur n'a pas à glisser de compliment. Pour le coup, c'est vraiment un truc sur lequel a bien insisté ma formatrice ; le compliment, le commentaire est parasite dans l'élan naturel et autonome de l'enfant. Ce qui n'empêche pas, à la fin de l'activité, de lui dire "C'est un travail qui t'a demandé beaucoup d'attention" ; on parlera plus du processus que du résultat.
      Et effectivement, quand l'enfant parvient à son but, la récompense est là de fait. Il n'a absolument pas besoin de paroles supplémentaires je pense. Simplement d'une présence affective forte qui prend l'enfant avec ce qu'il est, qui ne l'oriente pas en fonction d'un modèle normé et qui accueille tout ce qui vient ; la concentration, l'effort mais aussi la lassitude, la colère etc...
      Voilà mon avis après diverses lectures sur le sujet ;-)

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    2. Bonjour,

      Merci pour cette réponse.

      Je suis d'accord avec vous, il existe un "danger" derrière l'utilisation du compliment. Comme vous en parlez dans votre blog et comme le dis Thomas Gordon, le risque est de court-circuiter l'élan naturel d'apprentissage, au profit de notre élan naturel au conformisme, à l'intégration et au renforcement d'un modèle social méritocrate (comprenant son lot d'inégalités et d'injustices). Ce qui est un vrai désastre social.

      C'est extrêmement difficile de déconstruire cela chez l'adulte. Je m'en rend compte moi même. Je suis sensible au compliment, j'aime qu'on voit et qu'on soutienne mon travail... J'ai été en grande souffrance l'année passée, en travaillant en aide pédagogique auprès d'élèves de SEGPA. Malgré mes compétences et mes connaissances en matière de pédagogie (Maîtrise de Psychologie), je n'étais pas écouté. Je n'étais pas reconnu. Sans doute parce que je n'avais qu'un contrat d'Assistant d'Education. Les méthodes pédagogiques employées étaient très archaïques, les élèves étaient punis lorsqu'ils ne respectaient pas le rythme et les exigences de l'enseignant. Et tous mes conseils n'étaient pas reçus, même en invoquant les résultats scientifiques en matière de pédagogie. Quelle frustration !
      Cette histoire, pour dire que j'avais besoin d'une reconnaissance sociale. Certes je faisais ça pour moi. Parce que je crois que les pédagogies par l'autonomie sont des pédagogies bienveillantes. Mais sans retour positifs quant à ma capacité à apporter quelques choses, je me suis retrouvé en difficulté.
      Comment explique-t-on ce besoin de reconnaissance? Au delà du partage de nos idées en matière de pédagogie, n'y a t il pas aussi un besoin de soutien, de retours positifs voire de paroles agréables concernant notre travail?… Et ceci est-il simplement lié à notre éducation ?
      Aussi lorsque j'approuve le travail de quelqu'un, qu'il me donne de l'espoir, qu'il dit mieux que moi ce que je pense, j'ai envie de montrer que je suis d'accord et que je trouve ça bien. Est-ce une erreur ? Si je vous dit que que j'aime lire vos articles, suis je en train de vous détourner de vos aspirations personnelles et intrinsèques ? Les retours positifs ne vous donnent ils pas envie de continuer dans cette voie ?

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