18 janvier 2015

Les habitants voyageurs, dans "Cultures & Sociétés"


Ce mois-ci, la revue "Cultures & Sociétés" a publié une recension particulièrement riche de notre dernier ouvrage "Les habitants voyageurs. Chroniques de la folie en mouvement". J'ai vraiment été touchée par les mots de Jean-Christophe Contini, je partage donc avec vous.

La revue Cultures & Sociétés est une revue publiée par les éditions Harmattan, vous pouvez découvrir les numéros disponibles en cliquant ici. La critique présentée ici a été publiée dans le numéro de Janvier 2015, "L'homme ou le travail à toutes fins utiles ?"

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Célia Carpaye, Raphaël Bouloudnine, Les habitants voyageurs. Chroniques de la folie en mouvement, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 143 p., 14.90 €. 

Un « Chez-soi d’abord », pour ceux qui n’en ont pas (faut-il rappeler que cela existe ?), telle est la réalité concrète de ce programme expérimental en santé mentale que nous content par le récit ce vif duo d’auteurs, une éducatrice spécialisée et un médecin psychiatre associés aussi bien dans le travail d’arpentage de la rue que dans la mise en écriture de leur pratique « cheminante », dans Marseille et en eux-mêmes.
Ils nous invitent et donnent en partage un regard aiguisé sur la rue et la folie, l’une s’entremêlant à l’autre, comme deux vieux complices dans la lutte pour la survie. Il y a des fous à la rue et la rue rend fou. Grave constat dans les deux cas, l’appareil psychiatrique est aujourd’hui inadapté et déficient puisqu’à l’instar du lien social contemporain dont il est un des reflets, les individus en fragilité sont inlassablement rejetés sur les rivages de l’abandon, comme des déchets, inaptes à s’insérer dans le ressac permanent de la concurrence des individus entre eux qu’exige et prône cette société « liquide » (Bauman), inconsistante voire liquéfiante et dès lors génératrice de forclusion. « Se coltiner la misère au quotidien, c’est entrer dans le discours de ce qui la conditionne » rappelle Lacan. Cette analyse est bien présente dans ces Chroniques de la folie en mouvement, mais les auteurs se sont bien mieux préoccupés de ce qui fait la pierre de touche de leur engagement professionnel: la rencontre de sujets, en souffrance, en errance sociale et psychique, locataires de corps meurtris et parfois décharnés, des sujets en perdition mais des sujets en résistance. Ce que nous racontent ces lignes aériennes et vertigineuses, c’est bel et bien la rencontre du Réel, corps à corps bienveillant avec des êtres parfois dénudés jusqu’à l’os, pris dans l’aspiration par le gouffre ténébreux de la pulsion mortifère, englués dans le marasme et le pathos social dont ils portent sur leur corps les insignes virulents.
Célia Carpaye et Raphaël Bouloudnine témoignent ici de leur pratique de la maraude, terme surprenant dans sa définition qui pourtant donne un éclairage très précis sur la spécificité de la pratique des travailleurs du social au quotidien, lequel comme le dit Michel de Certeau, s’invente avec mille façons de braconner… Bien sûr il y a la rencontre des corps, une main tendue, un regard partagé, des paroles échangés, des affects, angoisses, désespoirs, déchirures, solitudes, il y a le quotidien d’un repas partagé, des nouilles inespérées depuis des années, un atelier d’écriture, un câble de télévision à rebrancher, un trajet en scooter trés particulier, de la joie, de la sensibilité, des rires et parfois aussi du dégoût, de la laideur, des odeurs nauséabondes et les rejets du corps et la mort qui n’est jamais très loin quand elle ne se fait pas réellement présente.
Ce travail du quotidien ne peut que se réaliser par cette forme d’intelligence et de pensée, ce mode de connaître qu’est la métis qui implique « un ensemble complexe mais très cohérent d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité […] et qui s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux » (Détienne et Vernant). Fi donc des manuels et modes d’emploi prêt-à-porter. Quel autre moyen dès lors que la mise en récit pour dire ces pratiques de l’indicible, de l’insaisissable, du joyeux et du tragique, comment combattre autrement l’oubli et pire la disparition d’êtres humains qui ne laissent pas de traces au sein d’une société qui tolère voire produit cet effacement ? « Nous racontons des histoires parce que finalement les vies humaines ont besoin et méritent d’être racontées. Cette remarque prend toute sa force quand nous évoquons la nécessité de sauver l’histoire des vaincus et des perdants. Toute l’histoire de la souffrance crie vengeance et appelle récit » (Ricoeur).
De la belle ouvrage qui nous est offerte par ces récits d’histoires, la plus belle et pertinente méthode qui soit pour permettre au lecteurs d’avoir accès à cette activité particulière qui consiste à lancer, au moindre indice observé, ses filets dans les coins de rue où sont oubliés ou se cachent des êtres singuliers et tenter de les accompagner vers des rivages nourris d’un peu de chaleur et d’altérité en leur offrant un visage de réciprocité. « Brûleurs des frontières », les auteurs nous transmettent le cœur qu’ils mettent à l’ouvrage dans cet agir professionnel nomade, funambule et déstabilisant, où le doute n’est jamais loin et qui exige sans cesse de tresser des filets d’humanité, pour accueillir et recueillir les éclats d’âmes essoufflées.

Jean-Christophe Contini
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