30 mars 2015

Bilal sur la route des clandestins.

Couverture "Bilal sur la route des clandestins" Fabrizio Gatti

"Il faut courir ce jour-là pour ne plus jamais courir de toute ta vie. Tu sais que tu es arrivé là où tu voulais. La terre promise." 
Hope. 2015

Parfois la vie c'est drôle. Je cherchais un bouquin de Faber et Mazlich sur la plateforme de prêt de la bibliothèque de mon village, un truc sur les frères et soeurs pour trouver des pistes d'accompagnement non-violents pour mes deux filles.
La plateforme, elle connaissait pas Faber et Mazlich mais elle m'a proposé d'autres auteurs avec des noms proches ou similaires. Genre Fabrizio. Voilà, Fabrizio Gatti dans "Bilal sur la route des clandestins".

J'aime me laisser guider par les hasards qui n'en sont pas alors un jour où j'accompagnais lesdites filles à un moment de lecture collectif à la bibliothèque, j'empruntais "Bilal sur la route des clandestins". Un gros livre que je m'empressai d'ouvrir dès que je l'eus entre les mains.
Un gros livre que j'ai mis six semaines à lire.
Et que je ne suis pas prête d'oublier.
Un livre dont la beauté du récit côtoie l'horreur de la vérité et nous laisse là, comme les complices d'un assassinat orchestré et dissimulé sous des motifs d'intérêts économiques.
Un livre dérangeant par ce qu'il dénonce évidemment.
Mais un livre différent par la position prise par le journaliste, celle d'emprunter la place de ceux qu'il souhaite raconter. Pour mieux comprendre. Pour être solidaire. Pour se départir d'un sensationnalisme tentant.
Un livre que j'aurais du connaître avant. Que vous devriez tous lire.
Tous.
Pour comprendre, au-delà des faits divers, au-delà des morts et des barques noyées, la responsabilité de nos Etats dans ce que Fabrizio Gatti n'hésite pas à décrire comme un des fléaux les plus meurtriers après la Seconde Guerre mondiale.
Un faux nom, un petit tube dans lequel sont roulés quelques dollars, de la colle pour masquer ses empreintes digitales, un gilet de sauvetage, trois boîtes de sardines, une grande bouteille d eau, cela suffit à Fabrizio Gatti pour se glisser dans la peau d un immigré clandestin, Bilal. Parti de Dakar pour rejoindre l'Europe, comme le font chaque jour des centaines de migrants, il traverse le Sahara sur des camions, rencontre des passeurs sans scrupules, des esclavagistes nouveau modèle, des membres d Al-Qaida et, arrivé au camp de rétention de Lampedusa, il vit le quotidien de ces demandeurs d'asile que l'on va libérer avec une feuille d expulsion. Feuille qu'ils se hâtent de déchirer en mille morceaux pour tenter leur chance en Italie, en France, en Allemagne...
Photo livre Bilal sur la route des clandestins

"(...) ce qui l'empêche de rester en Europe, c'est un bout de papier (...). Dans l'Italie de la mafia, des corrompus et des corrupteurs devenus ministres et députés, de leurs lois pro-voleurs, malheur à l'étranger dépourvu de ce bout de papier. Mais combien a couté l'esclandre de ce soir ? Trois agents en service de nuit, la voiture avec le gyrophare bleu sous la carlingue, un avion dont les turbines tournent au ralenti pendant trois heures, les heures sup pour les pilotes et l'équipage, le billet déjà payé, le juge qui instruira le procès, l'avocat d'office aux frais de l'Etat, la bureaucratie, les jours de cellule, les papiers pour le nouveau rapatriement et peut-être un autre vol qu'il faudra bloquer à terre. Ca coûterait beaucoup moins cher de délivrer un permis de séjour. Mais la politique a besoin de précieux esclandres. Sinon, comment justifierait-elle son consensus ?"

"Mais ça c'était pas un bateau. C'était une épave. J'ai pas pu compter mais on était certainement plus de deux cents. Tous sur cette épave. Ils nous chargeaient comme des bêtes. Et moi j'ai eu peur."

"L'un après l'autre, ils racontent qu'ils sont bloqués à Agadez depuis deux semaines. Leur esprit regorge encore de projets, de rêves, d'envies de liberté. Sauf qu'ils ne parviennent pas à quitter la ville de boue rouge, parce que la vie quotidienne a emprisonné leur corps. Le manque d'argent. La faim. La poussière. Le coût du billet de plus en plus inabordable. Voilà d'où viennent les esclaves du XXIe siècle. (...) il ne suffit pas de se mettre en route. Tout à coup, un jour quelconque, l'esprit et le corps de scindent. Comme Billy et ses quatre amis en ont fait l'expérience. L'esprit veut s'en aller. Le corps reste stranded. (...) La tragédie, c'est que jamais personne ne leur dira qu'ils sont en train d'accomplir un acte héroïque. Jamais personne ne reconnaîtra que leur geste est un geste définitif qui n'a d'égal que l'effort pour naître. S'ils parviennent vivants en Europe, on les qualifiera carrément de désespérés. Alors qu'ils font partie des rares personnes au monde qui, chargées d'espoir, ont encore le courage de mettre leur vie en jeu."

" - Moi je vous dis une chose, mes frères (...), Dieu seul peut nous aider.
- Oui, Dieu nous aidera, reprend aussitôt Billy (...).
- Même si j'ai une foutue peur de ne pas y arriver."

Premières pages livre Bilal sur la route des clandestins Fabrizio Gatti

"C'est une de ces images qui se clouent dans vos yeux, avec tout ce que la photographie ne peut montrer. Le dernier hurlement de la chèvre. Le grondement du moteur. La saveur douceâtre de la poussière qui assoiffe la gorge. Et la silhouette du grand camion qui s'éloigne lentement sur la pente de gravier, droit dans le ciel vitreux qui enveloppe le Ténéré."

"On n'entend rien d'autre. Seule la respiration emprisonnée dans le voile du taguelmoust l'emporte sur les efforts du moteur. La respiration, le seul compagnon de voyage, l'ami intime qui ne trahira jamais, qui ne quittera jamais ces garçons, jusqu'à leur dernier souffle. Notre respiration."

"Des dizaines et des dizaines de milliers d'hommes et de femmes agrippés comme nous à un camion, leur vie accrochée aux bidons d'eau semblables à ceux que nous emportons avec nous. Une photo de groupe. Sauf qu'on ne voit d'eux que les empreintes. Pas les corps. Ni les visages."

"On se regarde fixement sans parler. La profondeur du gouffre dans lequel nous sommes en train de descendre apparait désormais clairement à tout le monde. Ces jeunes savent que jamais personne, quoi qu'il arrive, ne viendra les en tirer. Aucun père. Aucun frère. Aucun Etat. Aucune organisation humanitaire. Aucun des gouvernements, dont les choix corrompus les ont conduits là où ils sont, ne pleurera jamais leur mort. Depuis qu'ils sont partis, ils sont les enfants de personne. Ici dans le désert, nous sommes tous les enfants de personne."

"Je m'aperçois qu'il n'existe pas de point d'accostage. Ce n'est plus moi qui effectue le voyage. C'est le voyage, dans son infinie cruauté, qui me modèle. Bien que j'ignore en quel être il me transformera, je ne suis désormais plus en mesure de m'arrêter."

Chapitre 10 Centre de rétention Lampedusa

"Les trafiquants, ils s'en foutent si la frontière est ouverte ou fermée. C'est comme ça, le désert. Quand on part, il faut arriver à destination. On peut pas attendre. On peut plus faire demi-tour. Et un fois que tu pars, si on t'arrête tu peux crever de faim. Ca suffit pas de fermer les frontières. C'est ça que vous autre les Européens vous comprenez pas."

"Il n'y a qu'ici [le Sahara] qu'on peut rencontrer autour du même puits, au cours du même après-midi, des trafiquants d'hommes, des marchands de drogue, des contrebandiers de cigarette, des terroristes d'Al-Qaida, un journaliste européen, ses deux malheureux accompagnateurs, enfin les militaires d'une armée entraînée par la France, Etat membre de l'Union Européenne, elle-même alliance de pays ayant officiellement pris position contre l'esclavage, l'immigration clandestine, le trafic de drogue, la contrebande et le réseau fondé par Oussama ben Laden."

"Je m'en suis mieux tiré qu'eux. Non pas parce que j'ai été plus téméraire, plus fort, plus résistant. Non, si je suis ici, c'est tout simplement parce que deux rectangles de carton de 12,5 cm sur 8,5 avec trente-deux pages au milieu, m'y ont conduit. Notre vie est suspendue à des livrets de ce type. Nous ne les choisissons pas. Nous ne les achetons pas. Nous ne les gagnons pas. Ils nous sont juste distribués au hasard. Telles les cartes d'un jeu de poker. Tout dépend de la roulette qui nous fait naître d'un côté ou de l'autre du monde."

Tranche livre Bilal sur la route des clandestins, Fabrizio Gatti

"Tu vis en Europe. Tu retourneras à ton confort, ta maison, ton travail. A ton pays complice de notre gouvernement. Et moi, dans cinq minutes, j'irai m'allonger sur les cartons du marché au poisson. Mais où c'est écrit que nos vies doivent être comme ça ? (...) J'arrêterai jamais d'aimer votre liberté. C'est pour ça, je le jure, que je reviendrai en Italie."

"(...) Lampedusa est devenue une machine infernale. L'engrenage central des déportations de masse mises en oeuvre par l'Italie avec la complicité de l'Allemagne et de l'Union Européenne. La plus grande déportation en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La trahison des idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité. Des dizaines de milliers de déportés en échange de contrats pour l'importation de gaz de Libye et la modernisation de l'industrie pétrolière libyenne. Je te le dis carrément. Aujourd'hui, la cage de Lampedusa est devenue la honte de notre démocratie. Le plus grand mensonge de l'Europe Unie qui est en train de se construire."

"Ca donnerait envie d'abattre cette grille. De dérouler à mains nues les écheveaux de barbelés. D'arracher leurs uniformes à ces soudoyés qui n'ont d'autre force que leur tyrannie. Et pourtant, ce n'est même pas eux les responsables. Ils ne sont que les enfants du monde. Mais qu'ont fait les clandestins au monde pour mériter ça ?"

"C'est vrai qu'on a risqué de mourir. Mais nous on est nés du mauvais côté du monde. Si on prend pas de risques, on n'obtient rien dans cette vie."

"El il n'existe pas un seul monument national pour évoquer leur souvenir. Nos chefs d'Etats portent chaque année des fleurs aux autels de la patrie. Ils se font photographier dans un silence ému devant la tombe du Soldat inconnu. (...) Et pourtant, la Patrie n'a pas encore consacré un seul autel à ces milliers de migrants inconnus morts à la recherche d'un travail."

4ème de couverture Bilal sur la route des clandestins, Fabrizio Gatti
C'est à vous !
  1. Je vais acheter ce bouquin très rapidement. Merci de avoir apporté cet ouvrage dans ma bibliothèque !

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    1. Salut, n'hésite pas à me donner ton avis... Bonne lecture (enfin..."bonne" n'est pas tout à fait le terme adéquat)

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  2. merci Célia !! tu m'as donné envie de le lire !! je tâcherai de te dire mon ressenti par la suite

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