31 mars 2015

Partir.



Partir. Partir de la ville. Parce que la pollution. Parce que les conditions de vie. Le gaspillage. La surabondance. Le manque de sens. Le trop. Le rien. Le manque d'espace(s). L'absence de solidarité et de lien social. Les portes qu'on ferme à clé et les cases qu'on prétend vérité. Les murs qui disent la norme d'habiter et qui excluent tous ceux qui sortent des rangs. La violence de la misère et de la lutte qui sert à rien. L'amertume des fatigués et la sinistrose des comptoirs de café. La révolution qu'on traîne dans des manifs et l'insupportable qu'on dénonce entre copains.

Partir.
Faire un choix décisif pour enrayer l'énergie néfaste et mortifère de l'urbanité, passer des mots à l'action. Arrêter de dire. Stop. Un instant. Balayer les projets pour tenter d'être.
Là. Juste là. En pleine conscience. De soi, mais aussi des autres et de son environnement.
J'ai eu des enfants et l'envie de.
La rage de.
Partir.
N'avoir pas peur de tout quitter vite trop vite parfois sans se retourner et puis après tout, qu'est-ce qui me retient ici je suis fatiguée toutes ces voitures tout ce bruit tout cet inutile. Et puis je ne sais rien faire pour me sauver de ce monde en perdition. Allons allons.
Partir.

Se rendre compte qu'il en fallait du courage, pour oser l'exil.
L'exode de soi vers l'inconnu vraiment inconnu. En fait.
L'hiver, dur froid solitaire, a fait mal à mes incompétences physiques et sociales. Tout ce silence autour de moi a fait revenir l'inertie, lancinante oubliée depuis longtemps sous divers artifices. L'inconsistance l'enfermement la peur. Les rêves. Terrifiants.

Réaliser que plus que du courage, c'est de l'engagement qu'il m'a fallu pour décider de.
Partir.
Tout quitter.
Tout me retenait là-bas, en fait, dans la grande ville sale et bruyante. Les ami-e-s, les projets, les actions, les conversations inutiles, les conversations sensibles, les luttes, la sinistrose.
Ici je n'ai que le silence. Et puis moi. Là.
Partir.
Désirer changer de vie, critiquer le modernisme et ses travers, c'est une chose qui fait du bien à nos âmes déglinguées par la folie du monde. Oser changer les choses en est à mille lieues. En tout cas, pour moi, incompétente fille de la ville.

Aujourd'hui je rêve parfois de revenir au brouhaha et aux mille projets. Mais je sais, et ma conviction est profonde, qu'il ne s'agit pas d'un choix. L'épreuve de l'exil n'est pas négociable dans ce monde qui court à sa perte et dans lequel, accessoirement, j'ai décidé de faire grandir deux enfants.
Ce que nous vivons aujourd'hui et ce que nous vivrons demain dépasse l'indignation.
Personne, dans les grandes sphères politiques économiques sociales, n'a de solution viable pour ce monde et je ne crois pas que le changement de nos vies se passera dans les urnes.
Face à l'échec programmé du vivre-ensemble, il ne nous reste que l'engagement de faire autrement, acquérir des compétences nous permettant une relative autonomie au service de notre survie, celle de nos enfants et des gens qui nous entourent.

Partir.
Je n'avais pas le choix. Vraiment.

J'ai la mission, l'incroyable et précieuse mission d'accompagner deux petits êtres à vivre dans ce monde fou, peut-être même à le transformer. Je n'ai nullement besoin de les éduquer, elles disposent de toutes les aptitudes pour s'élever par elles-mêmes mais je dois en revanche leur transmettre les compétences et les moyens de leur survie et de celle du monde qui les entoure.

Partir. C'est pas juste un rêve de trentenaire bohème.
C'est un engagement entier urgent obligé, parfois au risque d'une effrayante rencontre avec soi-même.

C'est à vous !
  1. Je suis étonnée... Est-ce toi Célia qui a écrit ces mots? As-tu quitté la grande ville passionnante et exaspérante? Que je te comprends...J'ai 30 ans aussi, je suis de la campagne, j'ai vécu 10 ans à Marseille tout en sachant que je ne pouvais vivre en ville. J'y ai été diplômée éduc spé en 2012...et me voici à la campagne! Avec des aspirations et des questionnements en écho à tes mots, ceux que je viens de lire!
    Éduquer est toujours aussi impossible, toujours une mission aussi limitée, heureusement...et tout de même passionnante, respirer tout de même moins une lutte quotidienne...je pense...
    Que ton départ, peut-être ton exil, ne t'éloigne pas de ce blog que je lis en silence depuis perso 2009, que parfois je ne lis pas mais dont l'existence me rappelle pourquoi ce métier, et pourquoi le choix de ce métier est à remettre en questions si souvent. Merci. Bonne route et à très vite de te lire!

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    1. Bonjour, oui c'est bien moi. Merci pour ton témoignage. Effectivement, c'est aussi étonnant que difficile pour moi. J'avais envie de répondre à ceux qui, souvent, me disent "Bravo" d'être partie. Je voulais dire que ça n'était pas si simple que ça.
      A bientôt,
      Célia

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  2. Témoignage que je lis à point nommé... mêmes questionnements ici, même non choix et désillusions et puis l'espoir, l'espoir! je te souhaite de mieux respirer là où tu es.
    Belle journée

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