30 juin 2015

L'amour à mort.


Je suis un peu en retard mais mon dernier ouvrage Les habitants voyageurs a fêté ses un an il y a peu.
Je vous offre pour l'occasion un des derniers textes de l'ouvrage, un texte que j'avais écrit vite, très vite, après une journée forte en émotions... comme la nécessité de poser à l'extérieur quelque chose de trop lourd à porter.

« J’ai faim d'amour. Et je suis fatiguée » DEPARDON Raymond, Urgences, 1988

« Je lui trouve un mélange de pulsion de vie et de mort ; ça foisonne de tous cotés et en même temps, elle symbolise à quel point le monde va mal, à quel point on est en train de se tirer une balle dans la planète », Hong Kong, 2012

Elle dit que c’est le Seresta® qui la rend anxieuse et le Subutex® qui l’a fait suer sous les aisselles. Sa robe est déchirée, on aperçoit ses seins flétris qui se balancent contre son ventre creux, et sur son dos la trace de coups récents.
Mais elle est à l'heure. Avec une sorte d’attaché-case. Et un sourire sans dents.
Elle est à l’heure, à chaque fois. Rapport à son manque peut-être. Ce manque qui respire tel un halo protecteur autour d’elle. Ce manque qu’elle nous sert, pleurnicheuse, à chaque rendez-vous. Ce manque qu’elle traîne comme un boulet à travers la ville, voyageuse trop solitaire qui erre et court après l’amour.
L’amour, elle l’a trouvé dans une toxicomanie acharnée. Elle en porte les stigmates sur le corps et la peau, de sa gorge dénudée à l’aine qu’elle a choisi pour viser l’artère fémorale. L’amour, elle l’affiche sur tout son corps, tableau déshumanisé d’une âme esseulée et blessée.
L’amour elle le vit aussi avec un homme. Depuis longtemps. Presque depuis toujours, on pourrait dire. Aussi fusionnels qu’avec les stupéfiants, les deux ne cessent de s’aimer, se déchirer, se taper, s’aimer encore, se griffer, se séparer, s’aimer encore. S’aimer toujours. Et nous, elle nous appelle quand elle se sent en danger, tapée, agressée, harcelée par cet homme au manque terrifiant. Par cet homme miroir, reflet du vide et de l’absence qui la caractérise. Et nous, on l’écoute, on comprend, on analyse, on introduit un principe de réalité, on rencontre le couple, on l’écoute encore, on en a marre, on comprend quand même un peu. On comprend aussi qu’elle ne sait pas shooter proprement et qu’elle a besoin de lui pour vivre sa toxicomanie à plein régime. Elle a besoin de cet homme pour nourrir ses pulsions de mort. Et ses pulsions de vie, peut-être. Parce qu’elle se sent exister quand elle jouit de mourir. Peut-être.

Sa maladie à elle, je crois que c’est la solitude. La solitude qui terrifie et qui enferme. Celle qui ne se comble jamais. L’incomplétude éternelle. Alors, quand elle vit en appartement individuel, elle ne peut s’empêcher de devenir un centre d’accueil bas-seuil pour polytoxicomanes. Elle est malade d’empathie. Ca la blesse, ça la déchire. Elle souffre de ressentir si fort la peine des autres. Alors elle ouvre généreusement sa porte et se défonce, se pensant à l’abri avec ses ami(e)s d’infortune. Elle se laisse aller dans la béatitude de l’instant, bercée par des shoots salvateurs, cotonneuse et comblée.
Comblée des autres, comblée d’amour.
Je reçois un appel d’une infirmière qui passe à domicile. « Est-elle encore vivante ? Avez-vous des nouvelles ? La dernière fois que je l’ai vu, elle était au bord de l’overdose, en état de tachycardie avancé. Puis son ami, on a tenté de le réveiller mais on y est pas arrivés ».
Oui madame, ils sont toujours vivants. Un peu comme des survivants de l’extrême, ils sont déjà très loin alors que nous en sommes à nous demander s’ils vivent encore. C’est terrifiant pour nous. Tellement existenciel pour eux. Tellement existenciel de mourir un peu pour se faire vivants.

Elle aime nous raconter les veillées funèbres organisées pour tous ses compagnons morts d’overdose. Elle aime nous raconter à quel point les toxicomanes meurent tôt. Elle me laisse une représentation biblique en signant grossièrement de sa main fébrile parce qu’on sait jamais, demain je vais peut-être mourir.

Oui demain, tu seras peut-être morte. C’est vrai. Pourtant je te dis que pour l’instant tu es là. Vivante. Et te demande ce qu’on en fait, de cette vie-là. J’en sais rien moi. Je ne crois pas qu’il faille rendre ta vie meilleure. Qu’il faille te sauver. C’est l’illusion des chrétiens de vouloir sauver le monde. Et des docteurs aussi un peu.
Je ne crois pas qu’un jour tu guériras du manque. On ne guérit jamais du manque, surtout quand on a trouvé de quoi le combler. Je ne crois pas qu’il faut que tu arrêtes de t’injecter de l’amour dans les veines. Continue, jolie.
Mais comment peux-tu le faire avec moins de violence ? Juste un peu moins ? Avec un tout petit peu plus de douceur ? Comment peut-on t’aider à finir ta vie dans le moins pire ?

Moi aussi j’ai des prières pour sauver le monde finalement.
Puissions-nous soulager quelques maux ici et là et te laisser jouir en paix. Puissions-nous penser que la vérité est ailleurs que dans un appartement. Puissions-nous accepter que ce qui est contenant pour certains puisse être mortifère pour toi. Puissions-nous éviter de te laisser mourir dans l’illusion étatique du logement d’abord. Du logement à tout prix.

Il n’y a pas une réponse pour tous.
Le logement d’abord, c’est pas le logement pour tous.
Chez soi d’abord, c’est pas « chacun chez soi ».

Toi tu as des rêves de partage et de l’amour qui déborde. Mais, jolie, nous vivons dans une société qui a besoin de cases. Une case pour la rue. Une case pour le logement.
Entre les deux ? Le néant. Le vide. La terreur. Tu y as trouvé ta place, dans cet insterstice qui n’intègre aucune norme.

J’ai pour toi des rêves d’entre-deux, de frontières anormales, d’habitat atypique. D’habitat libre pour apprendre à mourir en paix. Je préfèrerais ça à te laisser mourir dans une prison dorée pensée par ceux qui ne connaissent pas l’absence.

Mais ça ne se dit pas, ce genre de choses.

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Pour vous procurer l'ouvrage, cliquez sur l'image
Note : La première photo a été prise à la maison d'arrêt Saint-Anne d'Avignon lors de l'exposition "La disparition des lucioles"
C'est à vous !
  1. Allez enfin je me lance, depuis ces années que je te lis. Encore une fois, très touchant, très beaux témoignage retracé par ta plume. J'aime beaucoup ta manière d'aborder certains sujets délicats qui peuvent nous traverser chacun dans notre pratique. Tu arrives à mettre en mots, les maux des personnes professionnelles et accueillies. Au plaisir de te lire et re(re)lire
    Marion

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    1. Merci beaucoup pour ce commentaire très touchant... :-)

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  2. Ouah ca fiche une claque, c'est beau et triste. Si je ne gagne pas le concours, vraiment, je me le procure!

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    1. Merci toi :-) Si tu lis le livre, dis-moi ce que tu en as pensé si tu veux bien. A bientôt

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