27 octobre 2015

Empowerment & lien social, sur Dédale

"Une démarche qui peut être intéressante serait de partir des compétences des personnes en se positionnant comme un sujet à même d’apprendre de l’autre, voire de se transformer. Mais en fait, cela est à prendre au sens large, qu’il s’agisse de création artistique ou d‘autre chose… Tout être humain, si abimé soit-il par la vie, a des compétences et est capable de création."

Il y a environ un an (le 8 octobre 2014 exactement), j'ai répondu à une interview pour le site Dédale, qui se décrit comme un "générateur et accompagnateur de dynamiques artistiques". Je n'ai jamais pris le temps de copier l'interview ici mais elle a beaucoup plu à ceux qui sont sur mon espace Facebook. Voilà donc l'interview ; le message est toujours d'actualité, surtout depuis que j'ai écrit Le processus de création dans l'acte éducatif.

Bonjour Madame Carpaye ! Je suis ravie que nous puissions échanger aujourd'hui sur la plateforme du réseau dédale. Vous êtes éducatrice spécialisée, blogueuse et vous avez écrit notamment "DEES : le guide pratique de l'éducateur spécialisé" dont la troisième édition (2014/2015) est sortie pour la rentrée.

Votre blog est nommé "Educateur, ce métier impossible". Pourquoi ce titre ? Comment définissez-vous le travail d'éducateur spécialisé ?

Bonjour. D’abord, merci pour cette interview. Le titre « Educateur, ce métier impossible » est venu en premier lieu pour appuyer une assertion de Freud. Selon lui, trois métiers sont impossibles : Gouverner, soigner et éduquer. J’entends cela comme l’impossibilité de la toute-puissance dont pourrait se revêtir un gouverneur, un soignant ou un éducateur...
Bien que mes références théoriques se soient élargies, cette phrase garde tout son sens pour moi : tant qu’il y aura de l’impossible pour les professionnels, il y aura du possible pour les gens qu’ils accompagnent…

Définir le métier d’éducateur spécialisé, je l’ai dit dans ma dernière chronique dans la revue Lien Social, c’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à faire. Peut-être parce que littéralement, « éduquer » est loin de ce que j’ai l’impression de faire comme métier. J’ai plutôt l’impression d’être un lien, un passeur entre les plus marginalisés de notre société et les instances qui décident, financent, organisent… En tout cas, je crois que c’est ce que je veux être : prendre des risques pour que les gens trop silencieux puissent s’exprimer, exister, se révolter…

Votre blog, qui existe depuis 2008, compile des articles qui questionnent la pédagogie, l'éducation, le rapport au handicap et la vie de parent également. Les motivations qui vous ont poussées à le créer sont-elles les mêmes qu'aujourd'hui ou avez-vous fait évoluer vos sujets de prédilection avec le temps ?

Evidemment non. En 2008, j’intégrais une formation pour laquelle je n’avais que très peu de connaissances… Aujourd’hui, j’ai un peu travaillé, un peu étudié, un peu lu. J’ai changé. Je suis devenue maman. Forcément, je ne suis plus la même qu’au début du blog et ça doit se sentir lorsqu’on lit les premiers articles (que je n’ose d’ailleurs pas relire pour le moment !). Au départ, j’écrivais pour partager, pour n’être pas seule, parce que le partage, c’est l’énergie vitale et ça, par contre, ça n’a pas changé. Je parle d’autre chose mais toujours dans l’idée que les pensées qu’on ne partage pas, c’est du gaspillage et ça tourne trop en rond dans la tête !

On peut vous sentir très préoccupée par la pédagogie et l'éducation, dans certains de vos textes. Il y a par exemple cet article où vous mettez en pratique avec votre fille une activité développée par Maria Montessori. Pensez-vous que ces questionnements sont dans l'air du temps et qu'il est courant aujourd'hui pour les parents de chercher à se positionner de manière réfléchie, peut-être même théorique, quant à l'éducation de leurs enfants ?

Oui évidemment, on peut dire que la pédagogie Montessori est en ce moment à la mode. Et même si j’en avais entendu parler avant (et notamment en formation), ça n’est certainement pas par hasard que j’y suis arrivée lorsque ma première fille est née. Cela étant, je pense réellement que deux phénomènes encouragent l’intérêt pour les pédagogies dites alternatives ; d’une part, l’échec de l’école classique pour rendre nos enfants heureux et épanouis et d’autre part, l’empowerment général que la société vit actuellement. Je crois que dans tous les domaines (santé, social, alimentation, éducation…), de plus en plus de gens ont envie de reprendre le pouvoir sur leur vie. Et les nouveaux médias, les nouvelles manières de communiquer leur permettent ça. Le bémol que je poserais toutefois, c’est celui des inégalités sociales ; en effet, la famille qui se demande si elle parviendra à mettre du beurre dans les assiettes de ses enfants à la fin du mois a-t-elle tout à fait les mêmes chances que la famille plus aisée ? Ainsi, même sans parler de moyens financiers, je crois que tout le monde n’a pas la disponibilité intellectuelle pour penser l’éducation de ses enfants. Je reste vraiment préoccupée et questionnée par ces questions-là et je me demande comment nous pourrions aussi donner à penser l’éducation aux familles qui, a priori, ont d’autres choses à gérer. L’éducation est le socle de notre société et je ne souhaite pas une société à deux vitesses au sein de laquelle certains tendront vers l’épanouissement quand d’autres continueront à être éduqués aux valeurs de l’individualisme et de la compétitivité.

Vous travaillez actuellement pour "un chez-soi d'abord" à Marseille. En quoi consiste ce programme ?

C’est un programme national de santé mentale qui a débuté en 2011 en France et qui existe déjà dans d’autres pays du monde, les Etats-Unis et le Canada en étant les précurseurs. Il se donne pour objectif de permettre l’accès et le maintien en logement autonome de personnes souffrant de troubles psychiatriques sévères (avec ou non une/des addiction/s) et vivant dans un parcours d’errance. En terme d’accompagnement, les équipes s’appuient sur les concepts de rétablissement, d’empowerment et de réduction des risques.

Quelques grands principes du programme :
- L’habitat, en permettant la sécurité matérielle et physique, est une forme de soin au même titre qu’un traitement médicamenteux (on sait que la vie à la rue aggrave les troubles psychiatriques) ;
- Les personnes les plus marginalisées attirent souvent des réactions inadaptées de type rejet, exclusion ou au contraire misérabilisme. Le programme "Housing first" pose le postulat que les personnes détiennent des compétences à "habiter", si tant est qu’un accompagnement soit assuré de manière adaptée et que les conditions d’accès au logement ne soient pas trop "normalisantes" (pas d’injonction de soins, réduction des risques si consommation de toxiques…) ;
- Il n’est pas nécessaire de passer par les structures collectives de type Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), foyers d’urgence, hôpitaux psychiatriques pour espérer habiter un logement et entrer dans un processus de rétablissement. D’une part, cette modalité permet un accès immédiat des personnes à un contexte sécurisé ; d’autre part, elle représente une économie non négligeable pour l’argent public ;
- Pour se rétablir, il ne suffit pas d’être logé. Il faut aussi donner les conditions aux personnes de leur insertion dans la cité. C’est pourquoi ce programme propose du logement individuel diffus en centre-ville.

Votre dernier ouvrage, co-écrit avec Raphaël Bouloudnine, médecin psychiatre, s'appelle "Les habitants voyageurs, Chroniques de la folie en mouvement". Est-ce avant tout le récit d'expériences vécues ?

Oui, c’est tout à fait ça. Des histoires de vie que nous avons tenté de transmettre avec notre singularité, nos forces, nos faiblesses, nos peurs... On a vraiment voulu éviter le livre pédagogique qui prétendrait décrire une forme de réalité sur la maladie mentale. On a parlé d’eux, d’elles, de nous, d’eux avec nous, de nous avec eux… parce qu’il n’y a pas d’un côté les aidants et de l’autre les aidés. C’est plus complexe que ça, et particulièrement quand on parle de santé mentale... On a voulu montrer que les frontières ne sont pas là où les pense ordinairement.

Quel regard portez-vous sur les initiatives de création artistique par des publics en difficulté sociale, en situation de handicap... ?

Je pense que, pris dans son sens large, la création artistique peut être un vecteur d’émotions, d’interactivité, d’influences lorsque la parole ne suffit plus par exemple. Cela dit, j’ai souvent entendu ou vu des professionnels décider d’ateliers artistiques avant même de rencontrer les personnes à qui ils étaient destinés ! Ca pose la question de la position de l’éducateur. De la définition même de l’éducation et de l’accompagnement. Doit-on devancer le désir des personnes que nous accompagnons au risque de passer à côté de ce qu’ils sont ?

Une démarche qui peut être intéressante serait de partir des compétences des personnes en se positionnant comme un sujet à même d’apprendre de l’autre, voire de se transformer. Mais en fait, cela est à prendre au sens large, qu’il s’agisse de création artistique ou d‘autre chose… Tout être humain, si abimé soit-il par la vie, a des compétences et est capable de création.

Le Diplôme d'Etat d'Educateur Spécialisé comprend-il une formation culturelle et une réflexion autour de la mise en place d'ateliers de création ?

A mon avis, ça dépend des écoles. Pour ma part, j’ai pu bénéficier d’ateliers d’écriture pendant 15 jours si je me souviens bien, en première année. D’autres groupes avaient choisi un atelier théâtre ou un atelier « Langue des signes ». L’idée était clairement de nous donner des billes pour accompagner d’autres personnes ; c’était d’ailleurs assez intéressant de voir à quel point ça n’est pas toujours simple de participer au sein d’un collectif, de donner à voir de soi…

Certains pensent que la création artistique est bénéfique au travail social lui-même en plus de permettre aux publics de prendre du plaisir. Pensez-vous qu'il s'agit d'une mode ou que l'art est réellement un levier pour une nouvelle approche de l'éducation populaire et spécialisée ?

Dès que j’ai lu votre question, j’ai pensé à Franck Lepage, ce conférencier qui gesticule dans des représentations nommées « Incultures ». Il me semble que c’est dans la numéro 2 qu’il aborde la question de l’art et de la culture. Selon lui, la culture (populaire) est constitué des savoirs et expériences que nous accumulons, quel que soit notre place dans la société. Pourtant, lorsque nous parlons de « culture » aujourd’hui, il s’agit souvent d’art dans son sens large, destiné à des couches de population aisées et élitistes.
Ainsi, ça rejoint un peu ce que je disais plus haut ; qu’est-ce que vraiment la création artistique ? Parlons-nous de donner de la peinture à des fous parce qu’il paraît que quand on est fou, on est artiste, ou parlons-nous de promouvoir la culture, le vécu, l’expérience des gens que nous accompagnons en les laissant nous amener sur leur chemin ?

En tout cas, il est évident pour moi que la question de la création culturelle/artistique est imbriquée à celle de notre positionnement professionnel et éventuellement de notre degré d’ingérence sur l’autre.

Vous qui conseillez les étudiants en formation d'éducateur spécialisé, quels enjeux et perspectives attendent l'éducation spécialisée dans l'avenir ?

Ouah, grande question ! Je vais peut-être me répéter mais le travail social constitue à mon sens une partie du problème qu’il est censé enrayer… dans les conditions (politiques, sociales, culturelles) actuelles, nous en avons certainement besoin alors je dirais que l’enjeu futur de nos métiers est celui de la réappropriation du pouvoir par les gens sur leur propre vie, leur environnement, la vie politique et sociale...

Je vous remercie pour vos réponses ! Pour clôturer l'entretien, pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

J’ai donné naissance à ma deuxième fille il y a quatre mois et je suis en congé parental pour un an minimum. Je comptais sur cette période pour ne pas être en projet justement, sinon celui de vivre le moment présent avec ma famille.

Cela dit, je crois que je ne peux pas m’en empêcher : j’ai un nouveau projet d’ouvrage mais je n’en dirais pas plus car j’en suis au stade de… comment dire… la méditation avant l’action ?

;-)
C'est à vous !

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