14 octobre 2015

La pleine conscience, une pratique éducative



On parle parfois de "méditation", "pleine conscience", "relaxation", sophrologie, yoga... je veux parler aujourd'hui d'une pratique qui me semble particulièrement intéressante dans le cadre éducatif car elle vise à la fois l'épanouissement personnel et le "prendre soin" de la relation sociale.

Mon expérience.
La relaxation est présente dans ma vie depuis ma première grossesse et encore plus depuis que ma première fille est née (j'avais bien essayé avant mais ça me gonflait un peu, il a fallu que je vive une expérience vraiment transcendante (la grossesse et tout le tintouin) pour que j'en ressente un intérêt personnel). Très vite alors que ma première fille avait 18 mois, nous avons commencé une activité "yoga" dans une asso de quartier. C'est pas tant que le yoga m'intéressait en soi, je dois bien le dire, mais c'est plutôt que j'avais envie d'avoir un moment privilégié avec ma fille dans la semaine, un moment en continuité avec des pratiques dites "proximales" que je pouvais avoir quelques mois auparavant (massages, portage, enveloppement) et enfin, quelque chose qui nous permette à chacune d'être là, ici et maintenant.

Les mois ont passé, nous avons déménagé, nous avons fait d'autres activités mais j'ai quand même pensé à nous faire offrir pour ses trois ans le célèbre livre Calme et attentif comme une grenouille que je zieutais depuis un moment. Ainsi, dans les moments où je sens qu'on a besoin de se détendre, de relâcher des choses, de se retrouver, je propose à ma fille un petit exercice de relaxation ; d'autres fois, quand nous n'avons pas le CD sur nous, il nous arrive d'utiliser des outils qui sont maintenant complètement intégrés à notre mode de fonctionnement.
Ce jour-là, j'étais vraiment très énervée et très fatiguée, comme une maman qui passe ses nuits debout à bercer un bébé qui ne veut jamais dormir. L., 3 ans, était brusque avec M. qui n'avait que quelques mois. A force de répéter, répéter, répéter et pas dormir, j'ai senti que je n'étais pas loin de craquer. Alors, pour différer une réaction trop impulsive de ma part, j'ai trouvé comme unique de solution de m'exprimer clairement. Alors j'ai dit à L. un truc dans le genre : "Ecoute, là, je suis vraiment trop en colère, tellement en colère que je ne sais pas comment faire. J'ai envie de crier très fort, je sais que ça te fait peur mais là, vraiment, je sais pas comment faire autrement...". (C'était peut-être un peu nul mais j'ai conclu un pacte avec moi-même : je préfère partager mes "faiblesses" plutôt que céder à la violence). Alors ma fille m'a regardé et m'a dit "bah si tu veux, tu peux souffler trois fois". Effectivement. C'était bien une des solutions que je lui proposais quelquefois (et que le CD amenait aussi) ; cet épisode m'a permis de redescendre tout de suite et de faire preuve d'auto-empathie. Alors je lui ai dit "oui tu as raison, je vais souffler trois fois, c'est mieux que de crier très fort" mais je crois aussi qu'elle a compris, à ce moment-là, que ce qui se passait à l'intérieur de moi était proche de ce qu'elle pouvait vivre parfois, émotionnellement parlant (et donc ça fait de l'empathie, toussa toussa).
Cette année, ma fille est scolarisée dans une école où il est prévu que les parents animent des ateliers pour les enfants de l'école à partir de ce qu'ils savent faire et de ce qu'ils ont envie de transmettre. Ainsi, je proposais une promenade en forêt avec observation des petites bêtes à la loupe mais aussi un atelier "relaxation, méditation, pleine conscience" aux enfants de l'école primaire. Ce moment a été apprécié et est amené à être renouvelé.

Pourquoi proposer des temps de méditation aux enfants ?
Je crois que cette pratique est à prendre dans son sens large, en tant que volonté de conscientiser nos ressentis/émotions, ici et maintenant, de les accepter, en faire quelque chose ou encore s'en débarrasser pour passer à autre chose.
Pendant le premier module de ma formation à la Communication Non-Violente, je me suis rendue compte qu'il était vraiment difficile pour moi de répondre aux deux questions suivantes :
  • Comment je me sens, là maintenant ?
  • De quoi j'ai besoin, là maintenant ?
Et vous, vous y arrivez facilement ? Je crois bien que, dans cette société qui rationalise à tout va en désignant les choses et les gens, il est assez difficile d'identifier nos ressentis intérieurs ; c'est pourtant avec nos émotions (parfois refoulés) que nous entrons en communication avec l'autre ; c'est avec nos émotions que nous prenons des décisions. En plus, je le disais dans un autre article, les émotions c'est normal, légitime, souhaitable, universel.
Si les adultes sont souvent pris dans des mécanismes très rationnels qui les plongent dans des projections, des pensées, des actions, les enfants ont cette merveilleuse capacité à vivre l'instant sans se soucier du souvenir et sans imaginer le futur. Je pense que la société aura tôt fait de les conformer à cette culture du résultat, de la performance, de la concurrence, de la stratégie (qui consiste en partie à anticiper et rationaliser nos actes) ; je me dis alors qu'un des outils qu'un adulte puisse leur offrir réside dans la capacité à cultiver et entretenir cette potentialité intérieure de pleine conscience.


La pleine conscience c'est quoi ?
Dans l'ouvrage Calme et attentif comme une grenouille, l'auteur désigne la pleine conscience comme la capacité à "être présent de façon consciente, comprendre ce qui se passe maintenant, sans juger, sans rejeter ce qui se passe, en adoptant une attitude d'ouverture et de bienveillance (...), sans se laisser entraîner par l'agitation du jour."
L'auteur pense que si nous vivons les évènements de notre vie dans la pleine conscience, nos attitudes et comportements s'en ressentent ; nous vivons des relations plus authentiques, sommes capables d'auto-empathie, d'empathie et de bienveillance puisque nous sommes connectés à nos ressentis plutôt qu'à des pensées qui peuvent parfois être anxiogènes.
Un matin, dans la voiture sur le trajet de l'école :
- Maman, c'est quoi cette musique ?
- C'est Pauline Croze.
- Ah. Pauline Croze d'accord. Ca me fait de la douceur dans le corps.
Un peu plus tard.
- Maman, c'est quoi cette musique ?
- C'est toujours Pauline Croze.
- Ah. Ca me fait de l'amour dans le corps.
- Ah. C'est agréable alors...
- Oui. Et toi maman, comment tu te sens dans ton corps ?
L'exercice de la pleine conscience mobilise des qualités qui sont naturelles chez l'enfant et peut s'intégrer à sa vie de manière tout aussi naturelle (alors que s'y mettre quand on est adulte est une tâche ardue, on est d'accord !) : la présence ici et maintenant, la curiosité, etc...

L'exercice de la pleine conscience dans le travail éducatif.
Si les exercices de relaxation/méditation peuvent s'intégrer à la vie de tous les enfants, ils peuvent aussi être un formidable outil au service des enfants qui vivent des difficultés dans leur vie : troubles du comportement, difficultés à se concentrer, vécus émotionnels intenses, etc... En effet, nous pouvons leur proposer des moments de relaxation mais surtout, nous contribuerons à étoffer leur palette de solutions personnelles : l'idée étant qu'ils puissent transposer ce vécu lors de moments ultérieurs.
(...) la plupart des enfants adhèrent aux exercices, mais bien sûr, ce ne sont pas des remèdes à leur trouble. La pleine conscience n'est pas une psychothérapie. Néanmoins, elle permet aux enfants d'apprendre à gérer autrement les troubles ou les problèmes qui les perturbent, comme les orages dans la tête, l'impulsion à toujours bouger ou à faire immédiatement ce qui vient à l'esprit.
J'ai donc proposé cet atelier à des enfants entre 5 et 10 ans, sachant que trois enfants me semble être un effectif suffisant pour pouvoir être présent.e à chacun.e d'entre eux/elles (dans le cadre professionnel, il se peut qu'il y ait plus d'enfants pour un seul adulte ; il est à mon avis possible d'organiser de courts temps calmes avec quelques livres (ou autres choses) à disposition pour les enfants qui n'auraient pas envie de participer). Nous étions installés dans une yourte, la porte ouverte sur des falaises montagneuses, avec des tapis au sol, des coussins, des couvertures et évidemment, un poste de musique. J'ai souhaité procéder en plusieurs étapes :
  • L'accueil : présentation de chacun.e et petite discussion autour de la relaxation. Chacun.e y est allé.e de sa petite expérience, moi y compris. Des enfants m'ont parlé de massages, un garçon m'a raconté une expérience rocambolesque au cours de laquelle son grand frère lui a apporté un grand verre d'eau pétillante qui l'a vachement relaxé, un autre encore m'a parlé de la roue des émotions que ses parents lui avaient confectionné, moi je leur ai dit que j'apprenais mais que c'était pas toujours facile, etc...
  • L'énoncé des règles : nous avions un tableau à disposition, nous avons donc décidé ensemble de ce qui nous importait pour vivre ce moment. En vrac, ça a donné l'importance de respecter les autres et leur silence, le droit de se mettre dans la position qu'on veut, le droit de faire ou non l'exercice... Il n'y a pas, à mon avis, de règles types. Chaque personne, dans sa singularité, a des limites qu'elle ne souhaite pas voir dépasser. Ainsi, respecter l'autre dans son entièreté ne peut se faire qu'en considérant ses besoins, ici et maintenant et ne peut pas faire l'objet d'un règlement intérieur figé (bien évidemment, les règles définies ensemble resteront stables mais il convient à mon avis de les construire ensemble).
  • Les exercices : je me suis donc appuyée sur le CD du livre évoqué plus haut mais il en existe d'autres. Ici, les exercices ne sont pas très longs, j'ai commencé par la piste 2. "La petite grenouille" de 4 min pour les mettre dans le bain, ensuite c'est eux qui ont choisi en fonction de ce que le titre leur évoquait. Après chaque exercice (que je faisais moi aussi évidemment), nous attendions quelques instants dans le silence, le temps de revenir à soi (et aux autres !) puis quand je sentais que chacun.e était prêt.e à communiquer, j'osais un "Ca va ?". Certains enfants m'ont dit qu'ils avaient envie de dormir, d'autres ont dit se sentir bien, un autre m'a dit qu'il se sentait vraiment grenouille mais surtout, il y a toute une partie de ressentis que nous ne pouvions certainement pas évoquer avec des mots.
  • La clôture : pour terminer, je les remerciais pour ce moment et leur proposais de boire quelque chose pour terminer. Je les ramenais à leur classe, le coeur tout doux et moelleux (ah ah !).
J'insiste vraiment sur l'importance de laisser chacun.e libre de participer comme elle/il l'entend (et de le spécifier au début de l'atelier). Certains enfants auront parfois l'air de ne pas participer et pourtant, ils prendront des choses de ce qu'ils voient, entendent, ressentent. 

Des ressources...
Personnellement, je n'en suis qu'au début de cette pratique et je pense qu'avec l'expérience, me viendront d'autres évidences et d'autres réflexes. Pour l'heure, je vous propose quelques ressources gratuites si vous souhaitez amener ça avec vos enfants ou dans le cadre de votre travail.

... pour méditer

La méditation de la pluie (de 7 à 12 ans)



La petit grenouille (de 5 à 10 ans)



... pour se calmer (et gérer les pensées qui tourbillonnent) avant de dormir (à partir de 7 ans)



Pour aller plus loin.

Si vous en avez envie (et si votre lieu de travail concède à débloquer un (petit) budget pour la santé physique, mentale et émotionnelle des enfants), vous pouvez vous procurer des livres-cd. Ils permettent d'aller un peu plus loin, de comprendre l'intérêt d'une telle démarche et d'animer des ateliers même si on n'est pas des spécialistes a priori : en particulier Calme et attentif comme une grenouille aborde la position de l'adulte (parent ou professionnel.le) et le travail global que nécessite une telle pratique. Personnellement, je m'y replonge souvent.


Je serais ravie de connaître vos expériences en la matière !

C'est à vous !
  1. Ton post est comme toujours, plein de bons sens et de sentiments qui touchent.
    J'ai fait acheter ce livre à une amie enseignante, elle l'a beaucoup aimé.
    Je pratique (j'essaie de pratiquer) la pleine conscience, mais n'ai pas encore essayé sur mes enfants, je ne sais pas pourquoi au fond....
    Petit Bambou a des programmes en ligne qui me plaisent beaucoup, tant pour les adultes que pour des enfants.

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    1. Bonjour Laetitia,
      Merci pour ton commentaire qui me fait bien plaisir !
      Ca n'est pas forcément évident de faire avec ses enfants ce qu'on peut avoir du mal à faire avec soi-même je crois ;-) Parfois il faut du temps...
      Je vais regarder ta référence, je ne connais pas :)
      Bonne journée,

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    2. Coucou Célia,

      ton texte me procure beaucoup de souvenirs agréables, me rappelant plusieurs expériences auprès de jeunes enfants, et surtout auprès d'adolescents.
      Disons, que je ne proposais pas de la méditation, de la pleine conscience, du yoga ou autres comme tu peux les appeler.
      J'animais un atelier théâtre, et en début et fin de séance, je proposais toujours un moment de "repos" ou de "détente", comme je les appelais.
      En règle générale, le cours qui précédait notre rencontre générait pas mal de tensions, de désaccord et de colère envers le professeur notamment, et ce moment de repos permettait aux adolescents de mieux investir l'espace et de prendre part aux propositions évoquées par la suite. Je leur proposais généralement différents mouvements dans l'espace: rythme, sensations et postures. Les jeunes préféraient déambuler dans la pièce, un préférant être allongé, du coup je proposais des choses qui pouvaient prendre en compte tout le collectif malgré une différence dans la manière d'investir cet espace.
      A la fin de la séance, je leur proposais le jeu de la marionnette, parfois, tous en choeur, c'est eux qui étaient en demande. La marionnette dans ses deux attitudes...
      Ca crée des échanges uniques et la dimension corporelle devient moins étrangère; effectivement, parfois il faut du temps.
      Je rebondis à ton commentaire précédent. Cela nécessite un engagement du corps et la mise à nu de nos ressentis en termes d'émotions. Et forcément, pour que les échanges soient précieux, vrais et profonds ça nécessite une participation complète de l'éducateur et ça... c'est pas toujours simple en fonction de comment on se sent, de comment on réussit à faire le tri dans ce qu'on vit dans l'institution, auprès des autres professionnels. Dire aux autres qu'on se sent en colère aujourd'hui, ou fatiguée, ou autre, ça fait partie de la rencontre. La façon dont les collègues appréhendent et voient les séances est un enjeu aussi. Se mettre à poil!

      Anaïs

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    3. Bonsoir Anaïs,
      Merci pour ton commentaire qui vient bien compléter mon article : effectivement, je me dis que j'aurais du parler plus longuement de la position de l'adulte. Il est vrai que nous devons être prêt à nous mettre à nu et dans certains moments, ça n'est pas évident de se plier à cet exercice...
      En tout cas, ce que je décris et ce dont tu parles me semble tout à fait dans la même veine ; le reste n'est qu'une histoire de mots ;-)
      Bonne soirée !

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  2. Bonjour Célia, bonjour a tous
    Ton article est très intéressant . J'ai eu fait un atelier d'improvisation théâtrale avec des pré-ado, il y a quelques années. J'avais simplifiés les régles, et c'était un plaisir de les voir s'épanouir sur leurs imaginaire. De temps a autre je rentré aussi dans le sketch, pour y mettre du pep's ou relancer quand ils étaient a court d'idées. Pour finir cet atelier, j'avais mis une séance de relaxation, avec un fond musicale doux et a petit volume. Je leur décrivait un paysage (chaque séance était un paysage différent) Quelques jeunes s'endormaient ou se relevé très calme. Quand je les ramenés dans leurs groupes respectif, ils étaient posaient jusqu’à la fin de la journée. Ils ont beaucoup apprécié cet atelier et pour certains on réclamé que cet atelier puisse continuer. Après je suis partie travailler ailleurs.
    Certains ont prit de l'assurance et d'autres ont pu trouvé un apaisement.. J’espère seulement qu'un autre éducateur a pu prendre la suite.
    A plus ..
    Céline

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    1. Merci Céline pour ce partage, ça donne des idées... J'espère que certain.e.s pros concerné.e.s pourront te lire :-)

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  3. Bonjour Célia,
    Ce texte me fait échos tout particulièrement. Je suis éducatrice, mais pas maman, et donc ce déclic avec une grossesse je ne l'ai pas eu, mais qu'importe. Pour autant je travaille avec un public dit "incasable" sur une structure qu'on appelle "expérimentale", Au Secours!!!
    Pour autant, nous avons découvert avec mon équipe, parce que besoin d'etre accompagnée face à la multitude de passage à l'acte, la pédagogie perceptive. Et quand je lis ton article j'ai l'envie d'en parler. Je viens de commencer également un blog ou j'en parle. [http://zouzougirl.over-blog.com] si jamais ca t'intéresse. Ce n'est pas spécialement bien décrit, mais j'explique en quoi ca à changer ma pratique, tout comme toi visiblement! Cependant pour aborder ces questions, qui me semble très intimes, il faut faire évoluer nos pratiques et nos représentations! Arrêtons de refuser de "toucher" ces jeunes, physiquement, ou psychiquement, sous couvert de la "bonne distance" et du "professionnalisme" où il ne faut pas trop donner! Je crois que prendre le risque de "toucher" l'autre, quand on est au clair avec soi, c'est prendre réellement le risque de la rencontre, de l'apaisement, du lien, et il me semble de la considération. (une question me tarraude, comment peut-on se sentir considéré, quand ceux qui s'occupent de nous, ne nous touche jamais ou ne veulent pas aborder de questions intimes ou rentrer dans ce qu'ils ont de plus profond en eux?) Pourtant c'est la que se trouve un vaste champ de possible. Et d'amour. N'ayons pas peur des mots! :)
    Bonne journée,
    Zouzougirl

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    1. Merci Zouzougirl pour ce commentaire fort pertinent et très en accord avec ce que je pense aussi (vous pouvez écouter une de mes chroniques sur Le trottoir d'à côté qui s'intitule "Attachez-vous" sur cette question : http://trottoir-dacote.fr/joomla/la-plume-de-celia/401-corps-en-desordre-3). Je vais aller regarder votre blog car tout ce que vous décrivez là me parle beaucoup. N'hésitez pas aussi à me contacter par mail pour en discuter davantage. Bonne journée, à bientôt !

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