14 novembre 2015

La nuit parisienne.


Les Presque Morts, eux, parlaient fort de leur capacité de mémoire en cultivant l'oubli et le divertissement. Et ils faisaient une farandole obligatoire, ma génération me tendait la main, m'attrapait, leurs mouvements me donnaient la nausée.
Ils tournaient consciencieusement, le visage anxieux, pressés de lâcher le plus vite possible ces mains qu’ils tenaient, quitter le cercle pour un strapontin, une chaise, une banquette, le fauteuil, une place.
Lola Lafon, De ça je me console

J’ai fermé mon livre sur un bout du canapé.
Ca avait déjà commencé pendant que je lisais « La petite femelle ».
Il y avait déjà des gens qui criaient, des corps entremêlés,
il y avait déjà pleins de mots sur les réseaux sociaux
et celui de cet ami aussi, tout près, juste à côté.

Je n’ai pas de colère,
je ne me sens ni plus ni moins française qu’hier,
je ne crois pas qu’on puisse vraiment connaître la vérité
ou même comprendre ce qui ne peut être imaginé.

Je ressens une immense tristesse.
Quand je pense à leur peur, quand je pense au futur, quand je pense à la joie et ce que ça a du leur faire, à l’intérieur du corps.
Je ressens une immense fascination.
Quand je pense aux portes ouvertes, quand je vois des sourires.
Tous ces noms qui ont défilé toute la nuit, toutes ces photos désespérées qui ont appelé au secours, toutes ces réponses qu’on a jamais eu parce que peut-être ils sont.
Morts.
Parce que ça y est, on le sait ils sont.
Morts.

Je me demande à partir de combien de corps par terre les gens commencent à dire que c'est la « guerre ».
Je me demande à partir de combien de morts on a envie de quitter son pays.
A la nage, s’il le faut.
J’ai posé un baiser contre la joue de ma petite fille et j’ai dormi avec sa petite main dans la mienne. Dans ma tête il y avait des images atroces, effrayantes.
Et cet ami qui ne répondait pas. Où était-il putain.

Je me demande comment c’est possible d’abattre tout Paris sans être vu avant.
Avec toutes ces caméras, tous ces dispositifs, tous ces plans, toutes ces choses qui surveillent, épient, contrôlent.
Après avoir dormi 3h, il fallait rire ce matin parce que les enfants, eux, ne connaissent pas la folie du monde.
Et cet ami toujours silencieux.

J’habitais là avant. Exactement là. Où il y avait l’armée les cris les hommes les armes. J’ai reconnu les photos.
Mais ça ne sert à rien de céder à l’identification personnelle. Il y a pleins de gens dehors qui habitent là vraiment.
Comme là-bas de l'autre côté, il y a pleins de gens dehors qui prennent des balles dans leurs enfants.
Il y a des halls d’immeubles ouverts pour ceux qui sont perdus dans la ville.
Ce matin, j’ai dit à ma fille que j’étais vraiment fatiguée, elle m’a dit « tu veux que je te fasse un câlin ? » et aussi « il faut discuter avec ses bébés après ça va mieux ».

L’ardèche est loin de Paris ; ce matin, j’ai pris dans la tronche les sourires et les rires des riverains sans savoir quoi faire de ma boule dans la gorge.
Et lui, toujours pas réapparu. Je ne parviens pas à imaginer ce qui a pu lui arriver. Ce n’est pas imaginable. 
Les twittos comptent les morts et les disparus.
Je me demande bien comment j’aurais fait si mes filles étaient plus grandes. Comment j’aurais pu leur expliquer un truc que je ne peux pas comprendre.
Quand j’ai appelé l’AP-HP pour savoir si mon ami était parmi les blessés, je ne parvenais pas trop à parler et j’ai compris que c’était vrai tout ça même si en fait, ça avait l'air d'être un mauvais film.
Twitter donne des visages et des noms aux corps allongés sous les draps.
Non c’est pas la guerre sinon il y aurait des traités, des conventions, des papiers, des choses comme ça.

(ils brandissent partout le drapeau français et quand on leur demande c’est quoi la France, ils disent que c’est du pain, du vin et des filles en minijupes. Ils se rendent pas compte à quel point ils font mal à la France, ceux (et celles) qui disent ça ; en France, c’est vrai il y a des femmes en minijupes et elles font bien ce qu’elles veulent. Il y a aussi des femmes qui décident de porter un voile par conviction et elles ne sont pas moins françaises que celles qui portent des minijupes. En France, il y a aussi des femmes en jogging et des femmes en short, des femmes en baggy et des femmes en collant et ce sont des femmes françaises, que ça vous plaise ou non. Les femmes ne sont pas des bibelots à ajouter à la liste de vos symboles nationaux.)

Les gens disent merde à Daesh en se montrant heureux au soleil. Mais quand même il y a d'autres gens qui pleurent les corps allongés sous les draps. Et quand même il y a la haine et le mépris qui avancent. Et quand même il y a la peur de l’autre qui gagne du terrain. Alors le soleil ne pourra pas grand-chose contre les jours sombres de l’ostracisme.

Il y a trop de choses qu’on ne peut pas comprendre mais il y a eu pleins de gens qui étaient aussi des ami.e.s, des frères, des mères qui sont devenus des corps disparus d’être au mauvais endroit au mauvais moment.
Il y a trop de choses qu’on ne peut pas comprendre mais la peine de ceux qui ne sont pas disparus – si on ne peut pas la vivre – on peut l’imaginer immense. La peur de ceux qui n’entendent que le silence au bout du fil, on peut la deviner et la sentir dans son corps pour de vrai.
Mon ami a survécu à cette nuit atroce, à côté des corps disparus.

Maintenant vont commencer les amalgames et les absurdités, les peurs paniques et les ignorances, les idées fausses et les pensées folles alors je me retire. Je ferme le rideau des réseaux sociaux pour rester là, en lien avec ceux qui m'entourent pour de vrai, pour ne pas laisser mourir mon espoir et ma sollicitude.
C'est à vous !
  1. Merci Célia pour ton texte,
    Merci pour tes mots car c'est primordial de dire.
    Merci et je comprends tes angoisses quand tu n'avais pas de nouvelles.
    J'avais aussi beaucoup de cousins, d'amis dans Paris et j'ai eu peur. Heureusement, ils sont tout sauf.
    Cela n'a rien changé à ma tristesse pour ceux qui sont morts.
    Que la vie continue malgré tout et transmettre la vie et l'espérance avec ce qu'on peut, avec nos moyens du bord

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    1. Merci.
      Ouais moi aussi, je suis toujours aussi triste. Pour toutes les personnes qui sont des corps disparus :'(

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  2. Un texte émouvant , on pense être en sécurité en fermant la porte de chez sois en ce disant " ici je suis bien " mais finalement c'est sa la liberté d'être, de vivre et d'agir ? On doit réfléchir à tous nos faits et gestes par crainte que la personne qui nous regarde un peu trop va commettre l'irréparable. La peur est un sentiment humain qui nous envahit car nous aimons trop la vie pour qu'une personne puisse nous la prendre. Je pense que la vie en elle même est déja assez cruelle avec la maladie qui peut nous rendre tous poussière en un rien de temps. L'épée de damoclès est bien présente pour chaque Homme, on doit maintenant faire avec la peur de l'autre.

    Je pense à une chose c'est que cette guerre reste un mystère pour nous, comment ne pas évoluer avec son temps, la liberté de la femme, d'expression et de vivre en communauté en respectant les religions de chacun . Comment en 2015 on arrive à penser que le bonheur des autres est une faiblesse pour l'humanité.

    Je ne cesserais de croire que l'Homme peut être bon , mais pas tout seul , nos ancêtres nous ont montrées à travers leur guerre, que s'unir est la meilleure des batailles ,

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