6 mars 2016

Une journée ordinaire (avec Keny Arkana dedans)


Samedi matin, c'est le jour du week-end, chez moi c'est jour de marché. Il est 8h30, les marchands s'affairent, les tréteaux sont ouverts, les étalages posés, les parasols tirés, les affichettes suspendues. Les habitué.e.s se saluent autour du thé à la menthe offert gracieusement par le marchand du bas de la rue, le vendeur de nems allume la friteuse en racontant les derniers potins au fermier venu vendre ses fromages de chèvre. Le marché est encore un lieu intime où se croisent les visages connus de ce petit monde ardéchois, il y a encore de la place sur les pavés pour flâner et discuter avec les uns ou les autres, chacun.e a conscience de l'importance de ces moments avant qu'affluent les touristes en grand nombre, ceux-là même qui font vivre la région mais qui font fuir les locaux aussi.
Je me faufile rapidement parmi les palabres guillerettes de ce jour commencé ensoleillé parce qu'aujourd'hui, je ne prendrais pas le temps de flâner au marché. Aujourd'hui je travaille. Je dépose d'abord ma fille et les instructions qui vont avec et puis je m'apprête à prendre la route.
J'en ai pour trente-cinq minutes alors je vérifie les rétroviseurs, la propreté du pare-brise et puis, je choisis de faire démarrer ma playlist sur les quelques morceaux de Keny Arkana que j'y ai mis, c'est la moindre des choses pour 1. se réveiller dignement, 2. débuter une journée de travail.
J'ai jamais squatté la routine
Et le manque de vie qui se tasse
Sac à dos à l'arrache, allez hop j'me casse
J'vais pas laisser ma vie prisonnière de la leur
Quitte à galérer ici, je m'en vais galérer ailleurs
Ciao Ciao les éducs, j'me barre !
Vous pouvez appeler les flics, fermer la porte j'passerais par la fenêtre c'est clair !
J'ai ma liberté qui m'attend juste devant
J'vais pas la faire patienter 1 2 3 ciao tout le monde
J'ai de la chance, il fait beau aujourd'hui.
J'ai de la chance, les paysages hivernaux sont encore là mais on le voit bien, on le sent bien, il y a dans l'air les prémices emmêlés d'un printemps précoce et plus si lointain. Le brouillard côtoie les premiers arbres en fleurs, comme ces cerisiers du Japon qui semblent dessiner la route dans un style pointilliste. Les chevaux profitent de la clémence climatique et puis là-bas, les sommets sont encore enneigés, ça donne du contraste à ce matin ordinaire. Je ne peux m'empêcher de sourire béatement et de chanter avec force et vigueur, remplissant l'habitacle de mes éclats lyriques.
Pour moi un enclos est fait pour essayer d'en sortir
Alors j'me barre
Besoin d'aller respirer autre part
Ici on veut me dresser et me faire avancer au pas
Moi j'ai besoin de liberté de vibrer dans son aura
La route est dégagée, comme la plupart des samedis. Après plusieurs jours à avoir intensément porté ma fille malade, je sens comme un goût de liberté dans l'air. Paradoxe de la parentalité, qui te donne l'impression que tu peux enfin te reposer quand tu travailles ou que tu vas faire les courses. Mais y'a pas à dire, l'Ardèche c'est nourrissant, les vallons montagneux, les pâturages à perte de vue, les plaines désertiques, les falaises calcaires, les faucons au-dessus de nos têtes ou les poules croisées aux abords des routes escarpées, ça change des matins crasseux, témoins des odeurs corporelles stagnant dans le métro, les rats à moitié (ou tout entiers) éventrés sur la chaussée ou les mouettes mieux nourries que les hommes et les femmes laissés au bord des routes comme de vulgaires pots de fleurs.
C'est sûr que ça nourrit plus, les fleurs roses et la neige.
Portée par le vent,
Allez dire aux uniformes sur les nerfs qu'ils ne m'attraperont même pas en rêve !
Mes nuits dehors, réveillée par un frisson
En éveil même quand je dors,
Connectée à mon intuition, j'ai rien à craindre
Bercée par le chant de la lune, la chance dans les mains
Libre enfant de la rue
Je dois faire une halte dans une station essence en cours de route. Il y a comme un goût étrange dans l'air. Un homme étrange. Une ambiance étrange. Une odeur étrange. L'homme me parle comme s'il n'avait parlé à personne depuis des jours, c'est vrai qu'il n'y a pas l'air d'avoir foule par ici, les terres alentour semblent arides et désertées, un peu apocalyptiques au milieu des verts nuancés de ma route matinale. L'homme dit des phrases sans queue ni tête. Je crois qu'il est fou. Je crois qu'il est content de parler à quelqu'un. Je crois que je suis folle. Je crois que je suis contente de parler à quelqu'un. Oui ça glisse le sol c'est de l'essence il fait beau il neige merci aurevoir prenez soin de vous.
Libre ça m'suffit c'est impec ! Moi j'suis bien quand j'ai rien
Car pour être libre, faut avoir rien à perdre
Ma liberté a rendu vert les hommes en bleu
Cage d'escalier comme logis, j'change de maison quand j'veux
J'change de ville quand j'veux
Elue sans domicile, j'vagabonde les yeux ouverts 
J'arrive. Il y a déjà une mère qui fait les cent pas dans l'herbe. Un chat frôle ma jambe se retire sans faire de bruit. La journée peut commencer. Aujourd'hui, je rencontrerais des parents et des enfants que je n'ai jamais vu mais qui attendent depuis longtemps ce jour, des parents jugés défaillants qui ont tout préparé les papiers, les mots à dire, les choses à faire, mais qui oublieront tout une fois dans le bureau, parce que les larmes. l'émotion. ce jour tant attendu. Aujourd'hui, ils vont voir leur enfant qu'ils ne voient pas aussi souvent qu'ils le voudraient.
Aujourd'hui*, il y aura peut-être un père qui n'a pas vu sa fille depuis plus d'un an.
Il y aura une mère qui ne comprendra pas pourquoi le silence. Comment ils ont pu en arriver là. Avec la chair de sa chair.
Il y aura une petite fille qui hurlera qu'elle ne veut pas venir.
Il y aura une autre petite fille qui rencontrera son père pour la première fois.
Il y aura un petit garçon pétrifié angoissé paralysé, parce qu'après le tribunal, les audiences, les interrogatoires, il y a cet endroit, ces professionnels.
Il y aura un enfant heureux de sauter dans les bras de sa mère.
Il y aura des larmes, des rires, des cris, des jeux, des discussions, des maladresses, des cadeaux, des silences, des disputes, des colères ravalées, des conflits parentaux-conjugaux on ne sait plus, des frayeurs, des gestes d'amour, des gestes déplacés.
Et moi je tenterai d'entendre, d'écouter, de recevoir vraiment. Je serais touchée c'est sûr. C'est certain. Peut-être qu'aujourd'hui encore, j'aurais parfois la gorge serrée d'entendre la violence des vies fragiles.
J'offrirai des mouchoirs ou des verres d'eau, je dirais "oui pleurez" parce que ça fait tellement de jours qu'ils attendent ce jour, ça reste là dans la gorge depuis trop longtemps, il faut que ça sorte ici. Sinon on meurt. On pourrit dedans.
Aujourd'hui il y aura des parents qui se déchirent et d'autres qui se parlent alors qu'ils n'auraient jamais cru cela possible. Il y aura des enfants, des bébés, des adolescent.e.s, des guéri.e.s, des insoignables, des survivant.e.s, des silencieux, des mutiques, des angoissé.e.s, des joyeux, des déçu.e.s.
Alors aujourd'hui, on tentera de ne pas nuire.
On tentera la bienveillance.
On tentera de dire les compétences derrières les jugements.
On refusera les étiquettes et les condamnations arbitraires, on ne lira pas trop les jugements et on laissera les possibles arriver.
Aujourd'hui, on sera présents mais pas trop.
On laissera des silences.
On laissera les mots circuler. On laissera les enfants se faire leur propre idée de ce que c'est, cette vie-là, avec ce parent-là.

Et puis la journée se terminera. Le lieu se videra soudain des cris d'enfants, laissant là une ambiance étrange, un mélange palpable d'émotions en suspens, nous laissant entre collègues à écrire des compte-rendus et écouter le bruit du stylo sur le papier, passer le balai et éteindre les lumières.
Nous baisserons le rideau et repartirons chacun.e un peu transformé.e.

Peut-être que sur le chemin du retour, je m'extasierais avec un sourire béat sur les rouges orangés d'une journée terminée, peut-être que je serais nourrie à nouveau d'une beauté qui ne trouve pas toujours les mots. Peut-être que je me sentirais bien.


Dans le poste de radio, il y aura ce dernier morceau. Entre les lignes : une goutte de plus.
Je ne suis qu'une goutte dans l'océan, une goutte de plus parmi vous
Une goutte de pluie ou une larme de plus sur les joues de notre planète terre,
Mère pardonne-nous, l'homme a créé ce tourbillon qui nous a tous rendu fous
(...)
Car il suffit d'une goutte de plus parfois pour que tout change
Rééquilibrer, faire basculer, pas besoin de beaucoup de chance
Juste du goutte à goutte, avant que le sablier ne se vide
Limpidement le temps s'écoule, et la raison ordonne de fuir vite
Le coeur dit de se battre et même si c'est trop tard, dignement allons-y pour le geste,
(...)
Même si le temps est gris tristesse, on aperçoit la lumière au loin, libératrice,
Mélangeant calme et ivresse
Qui goutte à goutte nourrit lorsqu'on s'en approche
Loin de cette maudite flaque, reflet d'une époque atroce
Une lumière qui semble être la source qui se déverse dans les coeurs pleins d'espoir
et qui fait fondre la frousse
Que la vie nous donne le courage de ne plus se voiler la face,
Une goutte de plus, de compassion, juste une goutte qui soulage.
J'ne suis qu'une goutte de plus noyée dans l'océan
qui sait qu'à nous tous, on pourrait faire plein de vagues et tout éclabousser
(...)
Que chaque maillon se ressoude et reconstitue la chaîne
Et si ce monde veut notre peau, gardons l'esprit et la chair
On y arrivera, même si ici le mal est bien portant
Parce qu'on est tous une goutte de plus et que chaque goutte est importante.
*Les exemples donnés le sont de manière à conserver l'anonymat des personnes, n'est-ce pas.
C'est à vous !
  1. Et pim, touchée ... en plein coeur ! Tu as joliment tiré il faut croire =)
    Merci pour ce texte rempli de mots/maux, de paroles, de couleurs, de Nature, de beauté, d'émotions ...
    Et puis hop, merci merci merci pour tes partages, un point c'est tout !
    Life is simply beautiful <3

    Une EJE parmi d'autres ^^

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    Réponses
    1. Merci, merci, EJE parmi d'autres... mais sans doute unique !
      Belle journée,
      Célia

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  2. Je suis sans voix. C'est très beau.

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