1 juin 2016

"Voyage de classes", à lire d'urgence !


Peut-on jouir du cerveau ?
La réponse est oui. Les orgasmes intellectuels existent, et je tiens cette information d'une ancienne formatrice, c'est pas moi qui fabule. Une sorte d'hypomanie passagère. L'accélération du rythme cardiaque.  La logorrhée facile. L'envie de partager avec le monde entier l'engouement, l'énergie, l'envie de dire "mais oui voilà, c'est ça que je voulais dire depuis longtemps mais moi j'arrive pas à dire les mots comme ça parce que j'ai les émotions en folie". (oui bon ça c'est moi qui le dis mais dites... ça vous arrive aussi hein ?)
L'histoire a commencé l'année dernière, un dimanche maussade, avec une petite chose vivante sur mon dos et une autre gambadant pas trop loin, alors que je zieutais un stand de livres dans un vide-grenier, je le vis :

Lui
En lisant la 4ème de couverture, je me suis dit "ah tiens, ça pourrait me plaire ça, quand j'aurais rien à lire" alors je l'ai négligemment rangé entre deux autres ouvrages à lire dès que. Jusqu'à ce matin là, il y a quelques semaines où je me suis rendue compte qu'il prenait la poussière et que je ne l'avais toujours pas lu. Alors. Et puis. Je ne l'ai plus lâché, je l'ai usé, corné, ensablé, égaré, dévoré, baladé, bref, il m'a suivi partout et j'ai pris vraiment beaucoup de plaisir à le lire, des premières lignes aux dernières en passant par les notes (à lire absolument).

Evidemment, je ne pouvais pas garder ça pour moi, j'ai donc décidé d'en faire un article pour vous convaincre de l'acheter, l'emprunter, le louer, le voler, LE LIRE ABSOLUMENT (cliquez sur les photos pour l'acheter).

Si vous êtes étudiant.e, vous devez lire cet ouvrage parce qu'il est une belle illustration du travail de recherche demandé pour le mémoire de fin de formation. Alors bien sûr, le mémoire des éducateurs spécialisés n'est pas un mémoire de recherche mais il inclut un travail important d'observation (pour construire un projet, il faut repérer des besoins. Pour repérer des besoins, il faut observer. cqfd), avec tous les biais que cela implique : représentations, théories implicites, tête dans le guidon, toussa toussa.

Si vous n'êtes pas étudiant.e, vous devez quand même lire cet ouvrage parce qu'il s'attache surtout à restituer un travail de fond sur la question des dominations et de la violence symbolique causée par les rapports de classe. Ce livre porte (haut et fort) la particularité d'une certaine insolence, celle de "prendre à contresens la voie ordinaire de la curiosité institutionnelle" ; c'est-à-dire inverser cette tendance qui consiste à observer/étudier/décortiquer les modes de vie de "ceux d'en bas", ces indigènes de la classe savante. Aussi, de nombreux concepts politisés/historiques/sociaux y sont abordés avec une pertinence rare, et je retiendrais pour ma part une plus grande compréhension de l'idéologie raciste et l'envie d'approfondir le sujet (quand j'aurais fini ma wishlist, oui).

Je vous propose, comme je le fais parfois, de partager avec vous quelques extraits du bouquin, en espérant qu'ils vous donneront envie de le lire. Il est possible d'en savoir un peu plus sur l'auteur Nicolas Jounin en cliquant ici.


C'est parti :

La "banlieue" s'est muée en "métaphore permettant de circonscrire et de territorialiser commodément les peurs sociales*". Aujourd'hui, on identifie davantage Saint-Denis que Neuilly-sur-Seine à la banlieue, quoique les deux communes se situent outre périphérique. (...) Pourtant, c'est [Saint-Denis] surtout qui fait les frais de montées en épingle publiques et de la présomption du particularisme.
*citation tirée de Annie Fourcaut, Pour en finir avec la banlieue, Géocarrefour, vol.75, n°2, 2000, p.105

L'observation (...) cherche à faire le lien entre le regard et l'écriture, à mettre en relief l'ordinaire rendu invisible par l'évidence, ou au contraire à capturer l'extraordinaire dans les filets d'une description communicable.

(...) nous ne pouvons contempler le monde sans être vu de lui. Nous sommes des corps parmi d'autres corps, soumis au regard des autres. Plus encore, nous sommes des corps socialisés : notre apparence est formée par notre histoire, nos expériences, nos rencontres et, plus prosaïquement, par nos moyens économiques, au sein de groupes sociaux distincts, inégaux et hiérarchisés ; dans le même temps, nos corps font l'objet d'interprétations par les autres individus [observés], construites elles aussi par des expériences et des références différentes.

Les prix constituent un premier élément de mise à l'écart. Lorsque vous déambulez dans un espace et que tout ce qui s'y vend (...) est au-dessus de vos moyens, alors les prix fonctionnent comme un dispositif d'humiliation. C'est un rappel à l'ordre social et économique, et un rappel de votre place à cet ordre. 

"La violence symbolique, écrit Bourdieu, est cette forme particulière de contrainte qui ne peut s'exercer qu'avec la complicité active - ce qui ne veut pas dire consciente et volontaire - de ceux qui la subissent et qui ne sont déterminés que dans la mesure où ils se privent de la possibilité d'une liberté fondée sur la prise de conscience*". Le concept de "violence symbolique" nous embarque dans un grand maelström où les structures mentales apparaissent comme un reflet des structures objectives, et où les dominés se voient nécessairement avec les yeux des dominants. 
*citation de Pierre Bourdieu, La noblesse d'Etat, Minuit, Paris, 1989, p.12
Info : La violence symbolique est un concept développé par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans les années 70 pour désigner le processus de soumission par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle (cf. Pierre Bourdieu, La reproduction, Minuit, 1970). 

Dans le 8è arrondissement (...), réapparaît clairement la première fonction de la police : avant même de se préoccuper des populations, elle doit protéger l'Etat dont elle est l'émanation. Elle est le service d'ordre de ce groupement institutionnel qui a dans une certaine mesure et sur un certain territoire réussi à faire admettre que seule sa violence est légitime.

Dans le département de la Seine-Saint-Denis, le foulard symbolise et cristallise un conflit entre des fonctionnaires représentant l'Etat (notamment des enseignants) et une fraction des usagers (notamment des élèves et leurs parents), souvent d'origine populaire. Avenue Montaigne ou rue du Faubourg-Saint-Honoré, les Saoudiennes ou les Qataries incarnent une clientèle fortunée dont les signes religieux ostensibles paraissent dès lors plus aimables. (...) la signification des signes est le produit d'un contexte et d'une interaction.

[les émotions] sont la première marche vers la fabrication de connaissances. Elles produisent des hypothèses.

"L'origine étrangère", l'argument de l'extranéité, est un euphémisme dans la pratique souvent réservée aux non-Blancs (y compris par exemple aux Antillais noirs qui n'ont plus d'origine étrangère depuis quelques siècles). Elle constitue donc un piège, dans lequel tombent de nombreux étudiants qui, de nationalité française, se considèrent parfois eux-mêmes comme "étrangers" ou "d'origine étrangère". Dans ce contexte, lorsqu'ils désignent dans un compte-rendu d'observation des personnes comme "étrangères" ou "d'origine étrangère", (...) Ils maquillent qu'ils parlent de non-Blancs sans voir que le maquillage est bien plus raciste que l'idée qu'il est supposé à la fois montrer et camoufler.
Info : voir à ce sujet L'idéologie raciste, de Colette Guillaumin, 1972


Faut-il toujours admettre que l'autorité qui dit "non" a la légitimité pour le faire ? Ou bien se reconnaît-on à soi-même, unilatéralement, le droit de la contourner, c'est-à-dire de mettre en cause la prétention de cette autorité à monopoliser les portes d'entrée ?

Résumons un peu les caractères exotiques de l'arrondissement, pour qui vient du 93 : il est plus facile d'y trouver un sac à quelques millions d'euros qu'une baguette de pain (...) ; on y croise fréquemment ceux qu'on ne voit d'ordinaire que derrière un écran de télé (...) ; l'immigration y fait l'objet de louanges quand elle est riche, elle est infériorisée - mais pas dénoncée - quand elle est pauvre (...).

"Avant il y avait pas de RER qui y venait. Il y avait le métro, pas le RER. Tandis que maintenant vous prenez le RER et vous arrivez au Champs-Elysées donc c'est toute une faune [qui vient]" (extrait d'entretien)

Le mot "racailles", politiquement marqué à droite, signale le positionnement de son utilisateur tout en restant vague sur les groupes sociaux visés. Au 19è siècle, le terme sert à désigner (et dénigrer) la partie de la population perçue comme la plus pauvre et la plus méprisable, promise à la délinquance.

"J'ai donc compris (...) que je ne suis pas bourgeois comme lui, je ne suis pas homme comme lui, je ne suis pas blanc comme lui ; je ne suis pas un homme blanc bourgeois." (compte-rendu d'entretien par une étudiante)

(...) tous les jours, les relations entre inégaux sont marqués de rappels à l'ordre social inégal qui les fondent, que cela soit sous la forme de l'invective, de l'insulte, mais aussi de l'humour ou des compliments essentialisants qui constituent l'ordinaire des paroles sexistes ou racistes.

Contre l'ordre établi du savoir, ma préférence va aux enseignements qui permettent de voir et sentir qu'on a affaire à un champ de batailles où il faut prendre parti et s'engager.

Sciences Po et l'ENS puisent dans les classes dominantes ceux qui domineront plus tard, qui détiendront des positions de pouvoir et d'explication du monde social. (...) Cela a un impact non seulement sur l'égalité des chances, bafouée, mais sur le contenu même des recherches et des prises de position sur le monde social.




C'est à vous !
  1. MERCI CÉLIA ! TJS UN RÉGAL DE TE LIRE ! BRAVO POUR LES SI BONS CADRAGES ET TOUSSA TOUSSA

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