4 juillet 2016

L'abolition des violences faites aux enfants



Et quand ils retombent en enfance
C’est sur l’enfance qu’ils retombent
Et comme l’enfance est sans défense
C’est toujours l’enfance qui succombe
Jacques Prévert, L’enfance, in : Histoires, 1946 
Cet article a été en partie repris sur le site de l'Express.

Alors que vient d’être adopté un amendement au projet de loi égalité et citoyenneté visant à abolir la violence faites aux enfants, les débats battent leur plein sur les réseaux sociaux et les idées reçues au sujet de la sacro-sainte fessée refont surface. « J’ai reçu des fessées et je ne suis pas morte », « une fessée n’a jamais tué personne », « si certains recevaient plus de claques, la société n’irait pas si mal » ; assénées comme des vérités irréfutables, ces assertions sont pourtant fausses et surannées. Doit-on pour cela rappeler les chiffres ? Oui, vraisemblablement. 



La violence éducative tue.

Selon les dernières données (2015), 98000 enfants sont officiellement connus comme étant en danger ; parmi eux, 19000 sont identifiés comme maltraités et 79000 en risque de danger. Anne Tursz, épidémiologiste à l’INSERM, estime à 700 par an le nombre d’enfants décédés à la suite de violences familiales, ce qui correspond à deux enfants morts par jour. 
La maltraitance renvoie à « toute forme de violences, d’atteinte ou de brutalités physiques et mentales, d’abandon ou de négligences, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle » (Commission Jacques Barrot, 1988) 

Selon l’ODAS
L’enfant en risque de danger est celui qui connaît des conditions d’existence qui risquent de mettre en danger sa santé, sa sécurité, sa moralité, son éducation ou son entretien mais qui n’est pas pour autant maltraité. 
L’enfant en danger est « victime de violences physiques, d’abus sexuels, d’actes de cruauté mentale, de négligences lourdes ayant des conséquences graves sur son développement physique et psychologique ». 

Si une fessée ne tue pas, beaucoup trop d’enfants meurent encore de l’escalade malheureuse qui conduit un parent d’une correction jugée légitime à des actes plus barbares, devons-nous donc préciser le biais évident qui ne permet pas à ceux qui en sont morts d’en témoigner sur les réseaux sociaux ? Il y a aussi tous ces enfants qui ne meurent pas mais portent les séquelles de violences quotidiennes dissimulées sous des intentions éducatives. 

L’âgisme, le terreau de la violence éducative.

L’histoire de la domination est vaste et ancienne : domination coloniale, blanche, masculine et patriarcale, validiste, économique, hétérosexuelle, médicale, intellectuelle. La lutte des classes et des places est au cœur d’un grand nombre de travaux et de combats militants ayant fait avancer la législation en faveur des droits humains. Bien que des femmes continuent de subir l’emprise d’hommes violents, il est d’usage (et de droit) de proscrire tout acte de violence à leur égard. Et ceci n’est qu’un exemple. Dans notre société, le message est clair et la règle explicite : il est interdit d’agresser physiquement une autre personne, dans le couple ou ailleurs. 
Sauf si cette personne est un enfant. 
La conscientisation de la domination adulte n’en est encore qu’à ses prémices, minuscules chuchotements dans une époque où les intérêts électoraux l’emportent sur les problèmes de fond.

L’histoire nous montre néanmoins que les droits des enfants ont évolué. Il n’est qu’à voir les textes de loi internationaux, européens, les conventions ou autres rappels à l’ordre qui ont émaillé l’histoire de la protection de l’enfant. 
Pour exemple : 
L’article 19 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant précise que « les Etats parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié. » 

L’article 17 de la charte sociale européenne précise que les États parties doivent « protéger les enfants et les adolescents contre la négligence, la violence ou l’exploitation », le Conseil de l’Europe ayant d’ailleurs déjà condamné la France le 4 mars 2015 à ce propos. 

49 pays ont déjà aboli les châtiments corporels (Source)

Les droits de l’enfant sont donc unanimement reconnus comme la base d’une croissance saine et épanouie. Pourtant, une majorité de personnes continuent de revendiquer le droit des adultes à disposer du corps de l’enfant sous prétexte d’éducation. A l’idée d’une loi abolissant les châtiments corporels, une grande partie des citoyens français arguent le droit à l’éducation, le fléau de l’enfant roi ou encore la nécessité de la fessée pour éduquer un enfant. Respecter l’enfant, oui, retirer le droit de correction au parent, c’est aller trop loin ! 

Si nous tentions le parallèle avec la violence faite aux femmes, d’aucuns pourraient s’indigner : « Mais une femme et un enfant, ce n’est quand même pas la même chose, enfin ! », légitimant sans le dire les inégalités entre les enfants et les adultes. Cette forme de domination porte également le nom d’âgisme et est défini par l’observatoire éponyme comme « toute forme de discrimination, de ségrégation, de mépris fondées sur l’âge ». 

Il y a donc une dichotomie certaine entre les idéaux d’une société et les représentations sociales de ses membres vis-à-vis de ce qui définit la violence. L’éducation fait l’objet d’un héritage culturel et idéologique fort, d’où ressortent un certain nombre de préjugés : 
L’enfant est la propriété de son parent 
L’enfant n’est pas l’égal de son parent 
Eduquer est apparenté à « soumettre », « faire obéir » 

Avant la maltraitance, la violence éducative ordinaire. 

La violence éducative ordinaire est une notion introduite par l’association OVEO pour désigner « tous les comportements qui se veulent éducatifs, mais qui sont des formes de violence physique, verbale ou psychologique tolérées ou préconisées dans une société donné » (source). Il s’agit donc de tous les actes ou manquements implicitement légitimés comme des moyens éducatifs, vécus de manière quotidienne et répétée et considérés comme « normaux ». Ces violences concernent certains types de châtiments corporels comme la fessée, la gifle, la tape sur la main ou encore l’isolement, l’exclusion, les moqueries, les insultes, les humiliations... et constituent la matière brute de la domination adulte. Leurs conséquences sur la santé physique et mentale ne sont plus à démontrer. Or, un sondage Sofres de 2009 a mis en évidence que 67 % des parents français utilisaient la fessée comme moyen d’éducation et que 82 % des français s’opposaient à une loi interdisant les châtiments corporels. C’est dire l’ancrage et la force de cet « acquis éducatif ». 

La loi abolissant les violences corporelles est essentielle… 

Les médias nous aveuglent depuis quelques jours de la sacro-sainte fessée mais devenir le 50ème pays abolitionniste des violences éducatives recouvre bien d’autres réalités : 

- Ce n’est pas une loi contre la fessée mais pour l’abolition des violences corporelles : les réseaux sociaux débordant de gamins déculottés nous amènent à penser cette loi comme une criminalisation de la fessée mais est-ce utile de rappeler qu’il s’agit en fait de repenser l’intégrité physique et morale de l’enfant en affirmant son droit à voir son corps respecté ? 

- La loi a vocation à imprégner les esprits et transformer les idées reçues : les enfants des générations futures n’auront connu ni les débats enflammés des réseaux sociaux, ni les résistances de leurs parents à l’égard de l’interdiction des châtiments corporels. Ils grandiront dans une société où l’interdiction de la violence est explicite et définitive et bénéficieront à cet effet d’outils éducatifs non-violents. Ce qui constitue pour notre génération une hérésie sera une évidence pour les générations futures et nous pouvons nous en réjouir (des exemples et des témoignages d’enfants suédois à ce sujet sont visibles dans le film « Si j’aurais su, je serais né en Suède »). 

- Il s’agit d’une règle de nature civile qui ne s’accompagne d’aucune sanction pénale : aucune campagne de prévention, aucunes subventions ne seront débloquées pour la mise en place de méthodes éducatives non-violentes tant que l’abolition ne sera pas prononcée de manière claire. Ce n’est qu’à partir de là que l’État pourra mettre en place des moyens d’action et inscrire la lutte contre les violences faites aux enfants au cœur de son action publique. Ce projet de loi n’a pas pour objectif de criminaliser les parents qui feraient usage de la fessée mais d’encourager l’accompagnement de parents qui ne connaîtraient pas d’autres alternatives pour éduquer leurs enfants. 

- La domination adulte est le terreau fertile de toutes les autres formes de domination : il est urgent de reconnaître que l’utilisation de châtiments, y compris la fessée ou la « petite » tape sur la main, enseigne aux enfants la possibilité de recourir à des violences physiques ou morales en situation de conflit, une fois qu’ils seront en position dominante. 

- Nous ne sommes pas égaux face à la violence : ce projet de loi vise à inscrire sans ambiguïté l’interdiction de la violence éducative. Il n’existe aujourd’hui aucune indication permettant de clarifier ce qui est autorisé et interdit. Personne ne dispose des mêmes critères pour définir la violence et chaque parent réagit aujourd’hui avec sa seule subjectivité, dans un équilibre subtil entre la perpétuation de son modèle familial et sa propre vision de l’éducation. Il existe donc un flou qui laisse la responsabilité à chaque famille de poser ses propres limites. 

… mais insuffisante. 

Si l’amendement au projet de loi prévoit que l’autorité parentale soit conditionnée par l’absence de « tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles », il nécessitera par la suite un travail de fond sur les suites à donner à ce revirement législatif. En effet, il nous faut exiger que ce ne soit pas là l’occasion de pointer du doigt les parents jugés défaillants et d’entretenir une logique d’ostracisme, mais bien de donner l’occasion aux familles de saisir l’intérêt d’une éducation respectueuse, d’en comprendre les enjeux individuels et collectifs mais aussi de disposer d’outils pratiques pour accompagner leurs enfants dans leur vie personnelle et sociale.
Nous disposons aujourd’hui de données précises sur le fonctionnement cognitif, biologique et psychique des enfants, nous savons que le développement de l’être humain est conditionné par un environnement bienveillant et l’absence de situations de stress répétées. Certains auteurs, pédagogues, psychologues proposent des outils pertinents et adaptés aux données dont nous disposons. Il ne reste plus qu’à nous mettre au travail.

Pour résumer (et n'être pas politiquement correcte). 
Ou pour transmettre l'idée rapidement.


C'est à vous !
  1. Merci Célia pour cet article au raisonnement très clair. Il ne faut rien lâcher, comme je le disais hier l'adoption de cet amendement sans cesse rejeté auparavant est à voir comme le déclic social qu'on attendait tant. La porte a été poussée ! Ca veut dire que malgré tout, ça bouge. Et que ça finira par passer. Merci pour ton travail <3

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  2. Merci pour ce bel article qui explique les choses de façon très claire.

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  3. Merci pour ce témoignage. 80 % des Français pensent encore que les châtiments corporels sont nécessaires à l'éducation des enfants alors il faudra être convaincant pour qu'ils changent d'avis, on a besoin de personnes comme vous, SVP continuez...

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  4. Bonjour,
    L'article très intéressant date un peu, et je m'interroge : où en est on aujourd'hui ? Je considère toujours que la protection de l'enfance est une priorité (je suis une simple maman), mais je ne trouve pas d'écho favorable autour de moi. Sur quelle loi, débat je peux m'appuyer ?
    Bonne continuation. Merci.

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