13 mars 2017

"De rêves et de papiers", un livre à (faire) lire !


"De rêves et de papiers", c'est un peu le livre dont tout le monde parle en ce moment dans notre secteur alors j'ai fait comme tout le monde, je l'ai lu. En général, je n'aime pas trop lire un livredontoutlemondeparle tout de suite, je préfère attendre que le soufflet retombe, c'est une sorte de condition préalable à une lecture tranquille, posée, non parasitée, comme si j'avais besoin d'un calme absolu pour me consacrer entièrement à ma lecture. Pour celui-ci, j'ai dérogé à la règle puisque, vous le savez si vous me suivez un peu, la question des migrations m'intéresse et me touche particulièrement. Je remercie d'ailleurs au passage les éditions La découverte qui ont bien voulu me faire parvenir un exemplaire de cet ouvrage.

Rozenn le Berre, c'est une jeune femme de 28 ans (si j'ai bien compté), passée par l'étude des sciences politiques avant de s'intéresser au travail social et au journalisme. En 2014, elle intègre un centre d'accueil à Paris chargé de recevoir les jeunes migrants non accompagnés pour (tenter de) déterminer s'ils sont réellement mineurs. En effet, la loi française pose deux principes clairs en matière de migrations et de demande d'asile :
Les mineurs sont accompagnés par l'Aide Sociale à l'Enfance. En fait, "toute personne mineure présente sur le territoire français relève de la protection de l’enfance, quelle que soit sa nationalité, son pays d’origine ou la manière avec laquelle elle s’est rendue en France*" ;
En attendant la réponse à leur demande d'asile, les majeurs doivent se débrouiller par eux-même (#traduisezmoi : dormir à la rue, dans la boue, entre les rochers, etc...). Ce qui change, évidemment, les conditions d'accueil et d'hébergement des personnes concernées et qui amène nombre de migrants majeurs à espérer trouver un semblant de dignité en se faisant passer pour mineurs.

L'ouvrage de Rozenn le Berre, c'est en fait le récit essoufflé de ces rencontres au rythme saccadé et soutenu. L'éducatrice en avait d'ailleurs déjà publié un témoignage émouvant sur le journal Libération quelques mois avant la publication de son livre en Janvier 2017.
Je implore toi s'il vous plait dormir couloir

livre de rêves et de papiers Rozenn le Berre

De rêves et de papiers
547 jours avec les mineurs isolés étrangers Rozenn LE BERRE
« Je implore toi s’il vous plaît dormir couloir. » Ces mots, Mirjet ne me les dit pas. Il les écrit en albanais sur l’ordinateur et c’est Google Traduction qui me les dit. C’est plutôt marrant d’habitude, les traductions déformées par le logiciel. Là, ce n’est pas drôle du tout. Mirjet dit avoir dix-sept ans, mais tant qu’il n’est pas reconnu mineur isolé étranger, je ne peux pas lui trouver un hébergement.
Durant un an et demi, Rozenn Le Berre a travaillé comme éducatrice dans un service d’accueil pour les jeunes exilés arrivés en France sans leurs parents. De cette expérience, elle a tiré un récit littéraire à deux voix. La première, la sienne, est confi née à l’espace de son bureau et se fait l’écho de ces jeunes qui traînent des valises de souvenirs acides, mais que la fureur de vivre maintient debout. La seconde relate le voyage éprouvant de Souley, un jeune Malien qui a décidé de faire l’aventure et doit arriver en France avant ses dix-huit ans. 
Ce livre propose d’aller à la rencontre de jeunes filles et garçons malmenés par l’exil et le labyrinthe administratif français, mais qui parviennent petit à petit à se reconstruire, à sourire et danser, à être pénibles et idiots comme des adolescents, à ne plus avoir peur. À vivre au lieu de survivre.
Donc voilà, j'ai reçu ce livre il y a quelques semaines, j'ai eu hâte d'être au calme pour en commencer la lecture et puis je m'y suis mise. Evidemment, je savais que j'allais être touchée, même bouleversée, j'ai du carrément m'arrêter plusieurs fois de lire pendant quelques jours car si ce livre est essentiel, il est difficile à lire. A travers les récits des entretiens et des histoires de vie des jeunes (et des moins jeunes) rencontrés, Rozenn le Berre nous amène surtout à prendre conscience de l'absurdité de notre système d'accueil et de la violence avec laquelle nous traitons ceux qui n'ont d'autres choix que de fuir, ceux qui dans leur fuite perdent leur argent, leur dignité, accumulent les épreuves et finissent par se noyer dans les cauchemars ou les traumatismes irréversibles, même quand leur sort s'avère clément. En filigrane de ces bouts d'entretiens, nous pouvons également lire l'épopée de Souley, de son départ à l'arrivée dans le bureau de celle qu'il nomme "la fille".
J'ai beaucoup de mal à exprimer ce que j'ai pu ressentir. Je n'ai pas envie de faire dans le misérabilisme parce que ce n'est pas de ça dont ont besoin les migrant.e.s ici ou ailleurs, je n'ai pas envie de dégueuler ma peine parce que la leur est immense et me donne plutôt envie de me taire, je me demande quand même si ceux qui se galvanisent de discours électoraux et de politiques excluantes ont conscience de ce que nous sommes en train de faire... En fait, vous inviter à connaître et à faire connaître le témoignage que nous livre ici Rozenn le Berre me semble être la seule chose à faire pour rendre hommage à ceux-là qui sont nés du mauvais côté du monde.

Je vais donc m'arrêter là.

Et ajouter simplement quelques autres sources d'informations et témoignages
(bien sûr, qui ne sont pas exhaustives) :

Des ouvrages
Bilal sur la route des clandestins, Fabrizio Gatti
Bilal sur la route des clandestins. Fabrizio Gatti.
Un faux nom, un petit tube dans lequel sont roulés quelques dollars, un gilet de sauvetage, trois boîtes de sardines, une bouteille d'eau, cela suffit à Fabrizio Gatti pour se glisser dans la peau d'un immigré clandestin, Bilal. Parti de Dakar pour rejoindre l'Europe, il a traversé le Sahara sur des camions, rencontré des passeurs sans scrupules, des esclavagistes nouveau modèle et, arrivé au camp de rétention de Lampedusa, il vit le quotidien des demandeurs d'asile. Certains seront renvoyés chez eux. D'autres, les plus chanceux, seront libérés avec une feuille d'expulsion. Feuille qu'ils se hâteront de déchirer en mille morceaux pour tenter leur chance en Italie, en France, en Allemagne...
Lire l'article et les extraits publiés sur ce blog.

Chroniques de rétention 2008-2010, La CimadeChroniques de rétention 2008-2010. La Cimade.
L'arbre ne doit pas cacher la forêt même si, au cours de l'été 2010, les actions spectaculaires contre les Roms, décidées au plus haut niveau, ont choqué jusqu'à l'opinion publique internationale. En France, depuis plusieurs années la répression des étrangers en situation irrégulière n'a fait que se renforcer. Celui ou celle qui n'a pas de papiers, qui ne peut justifier légalement sa présence sur le territoire, peut à tout moment, lors d'un contrôle de police, et parfois dans des conditions qui flirtent avec l'arbitraire, voire l'illégalité, être interpellé, mis en garde à vue dans un commissariat puis, dès 1981, être "placé en rétention administrative". En 2009, le ministère de l'Immigration a procédé à 29 000 expulsions, dépassant son objectif fixé à 27 000 ; 28 000 sont prévues en 2010. Pour faire du chiffre et atteindre ces objectifs, les vieilles pratiques - rafles, souricières... - ont tout naturellement été réactivées. Les auteurs des récits présentés ici, tous intervenants de La Cimade, ont voulu dire ce qui se cache derrière la rétention, car ils sont les seuls témoins extérieurs de la stupeur, de la peur de celui ou celle qui n'a rien fait et dont la vie bascule, dans l'attente angoissante d'une décision, du réveil en pleine nuit, de l'avion ou du bateau qui l'emmènera vers un pays dans lequel il ou elle n'a souvent plus aucune attache ou peut parfois craindre le pire. II importait de laisser une trace écrite de ce difficile travail au quotidien afin que l'on ne puisse pas dire que l'on ne savait pas. C'est le sujet de ces Chroniques.

Des hommes libres, Bernard Rondeau, Marion EsquerreDes hommes libres. Une histoire de la grève des travailleurs sans papiers
Depuis le printemps 2008, 2 500 travailleurs sans papiers se sont mis en grève pour obtenir une régularisation de leur situation. Avec un immense courage, ils ont dépassé la peur de l'arrestation pour engager une lutte au grand jour. Ce sont les héros de ce livre. Ceux dont on ne parle jamais : Aboubakar le cuisinier, Biranté le rippeur, Fanta la femme de chambre, Hamet le maçon, Nadia la nounou des enfants. Tous travaillent, sont déclarés par leur employeur, paient des cotisations sociales et des impôts, mais se voient refuser un titre de séjour. Ils ont été 2 500 en grève, pendant des semaines, parfois des mois. Plus de 2 000 d'entre eux ont obtenu des papiers et, très souvent, de meilleures conditions de travail. Marion Esquerré et Bernard Rondeau se sont rencontrés Chez Papa, le premier jour de la grève. Pendant plus d'un an, Bernard Rondeau a photographié ces femmes et ces hommes sur leur lieu de travail, dans des manifestations, au cours de réunions publiques... Il a saisi leurs regards déterminés, leurs sourires d'espoir et de joie, leurs mains qui fraternisent et leurs poings qui se ferment, leurs traits fatigués aussi. Les récits de Marion Esquerré viennent ponctuer ces photographies et mettent en lumière la vie et le combat des travailleurs sans papiers. Cet ouvrage nous parle de dignité, de colère et de joie, d'espérance, de solidarité, de détermination. Il nous montre des hommes libres.

Chroniques de rétention administrative, Jean-Benoît Meybeck
CRA Centre de Rétention Administrative (BD). Jean-Benoît Meybeck.
En 2012, à Toulouse-Cornebarrieu, Meybeck participe à la campagne " Ouvrez les portes " organisée par Migreurop et Alternative Européenne, campagne visant à obtenir l'accès des journalistes et de la société civile aux centres de rétention pour lesquels nous n'avons pratiquement aucune information, ni sur ce qui s'y passe, ni comment sont traités les migrants, ni sur le respect de leurs droits. Magnifique documentaire avec les témoignages de migrants et d'associations intervenantes.

Des films

film Hope
Léonard fuit le Cameroun, Hope le Nigéria. Rapprochés par le hasard après avoir traversé le Sahara, ils se retrouvent tous deux confrontés à l’injustice, au racisme, et à la violence une fois arrivés au Maroc. D’abord méfiants, ils vont apprendre à se connaître, puis à s’aimer, et essaieront de traverser ensemble les nombreuses épreuves que réserve le voyage entre le sud du Maroc et l’Europe.
film les arrivants
Caroline est jeune, impulsive. Colette, plus âgée, est compatissante et bordélique. Face à elles, des familles venues du Sri Lanka, de Mongolie, d'Erythrée et d'ailleurs, demander l'asile en France. Chaque jour il en arrive de nouvelles, avec ou sans passeport, avec ou sans bagage, dans des charters ou des camions bâchés... Comment répondre à ce flot débordant de détresses et de besoins ? Le film raconte ce face à face tendu et explosif, émouvant et drôle, où chacun défend son rôle.

J'ai marché jusqu'à vous, Récit d'une jeunesse exilée
J'ai marché jusqu'à vous. Récit d'une jeunesse exilée.
À travers des parcours de vie aussi poignants qu’intimes, ce documentaire explore le processus d’intégration des mineurs isolés étrangers, ces jeunes de moins de 18 ans venus du monde entier, souvent au péril de leur vie, qui débarquent à Marseille, sans bagage ni visa, pour tenter d’y construire un avenir. En attendant leur majorité, ils sont mis sous la protection de l’aide sociale à l’enfance. Commence alors, pour eux, un autre périple… Ce film a pour objectif de nous donner à voir autrement ces jeunes exilés solitaires.
Le documentaire est visionnable ici.


* Pierre Verdier et Jean-Pierre Rosenczveig, L’enfant en danger et la justice. L’assistance éducative en 100 questions-réponses, Éditions ASH, 2015
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