9 mai 2017

Des émotions dans le travail social ? (spoil : Oui !)


Christelle, aidante dans le groupe de soutien aux ES avec je suis en lien depuis maintenant quelques années, sait à quel point la thématique des émotions dans le travail social et médico-social (ou dans la relation d'aide en général) m'intéresse et me tient à coeur. Du coup, quand elle a participé à une journée de formation sur le sujet, elle a pris pleins de notes et m'a proposé de m'en faire profiter et d'en faire profiter les lectrices.lecteurs du blog. Il s'agit donc ici de vous proposer une retranscription de notes qui, si elles demanderont un approfondissement en fonction de ce qui vous intéresse, permettent de soulever des question tabous : émotions, affects, "juste distance", amour... avec un fil directeur et une sorte de questionnement qui me vient après la lecture : comment construire une compétence émotionnelle au service des personnes que nous accompagnons et dans la pleine conscience des enjeux de la relation éducative ? (Vous avez quatre heures ahah)

Merci Christelle !

La place des émotions dans le travail éducatif

ENPJJ- Pôle territorial de formation Toulouse

Sont intervenus à tour de rôle Maël Virat, Philippe Gaberan et Catherine Lenzi.

Intervention 1 : Maël Virat
Maël Virat est docteur en Sciences de l'Education et chercheur en psychologie à l'école nationale de la PJJ. Il a publié une thèse sur la relation affective enseignant-élève :
On peut lire une interview ici : "Faut-il aimer les élèves ?"
Ecouter un podcast de France Culture où il évoque la question de la bienveillance en cliquant ici
Accéder à sa thèse ici

1. Le tournant émotionnel : de la psychologie au travail social

La place historique des émotions  

« La raison est la seule chose qui nous rend homme », Descartes.
Tradition d'opposer la raison aux émotions dans la philosophie. Ce qui est valorisé, c'est le raisonnement abstrait et logique, là où l'émotion renvoie à la féminité. Il y'a eu une survalorisation de la raison au détriment de l’émotion (domination masculine).

A la construction des IUFM, il y a l'idée qu'il faut neutraliser les émotions, en 2006 on parle encore « d'ôter l'émotionnel » comme si c'était possible.

Il y a eu un mythe de la rationalité dans l'éducation et la justice (cf. travaux contradictoires de Lynch & Harvey en 2015 : faux jury qui devait délibérer sur un jugement potentiel de peine de mort). Ces travaux ont démontré que les émotions étaient présentes en permanence ; lorsqu'un juré en manquait, les autres le disqualifiaient. L'idée que pour être impartial, il ne faudrait pas d'émotions est un mythe de la justice rationnelle : Les jugements moraux sont d'abord des réactions émotionnelles.

Les émotions ne sont jamais indépendantes des processus cognitifs, elles sont liées à nos expériences antérieures. En réalité, on va chercher à faire coller idées et décisions qu'on a prises émotionnellement. 

Emotion et cognition ne sont pas des choses différentes : à chaque fois qu'il y a l'un, il y a l'autre. Les mêmes neurones sont impliqués dans les processus émotionnels et les processus intellectuels.

Le tournant émotionnel 

Dans les années 80/90, il y a eu un tournant parti des neurosciences. 

Cf. travaux de Valérie Pezet sur les travailleurs sociaux : face à l'équipe, les émotions sont réprimées car vues comme de la vulnérabilité. 

Antonio Damasio : « L'erreur de Descartes - la raison des émotions ». On ne peut pas empêcher le traitement automatique de l'information émotionnelle, qu'il s'agisse des émotions des autres ou des siennes.

On parle de régulation (up regulation ou down regulation) et non plus de suppression. Différents travaux ont montré que lorsqu'on essaie de la supprimer, l'émotion augmente. Supprimer n'est donc pas la meilleure façon de réguler ses émotions.

Compétence de flexibilité émotionnelle : les manipuler, les utiliser en fonction du contexte. 

Le partage social des émotions permet de réguler ses éprouvés subjectifs (Rimé 2007).

Il n'est ni possible ni souhaitable de supprimer le traitement émotionnel de l'information.

Les institutions éducatives ont-elles pris le tournant ?

2. La relation affective éducateurs/ados

Tabou autour de la relation affective dans le travail éducatif. Il y'a une norme de « neutralité affective » qui est paradoxale dans le travail du lien. L'idée de « bonne distance » est un leurre : personne ne peut en donner une réelle définition. Le problème est qu'on veut apporter une réponse quantitative à une question qualitative.

La « bonne distance » est invoquée parce qu'on a du mal à concevoir la relation affective autrement qu'amoureuse ou amicale, ce qui peut expliquer ce tabou dans le travail éducatif. Cf. travaux de Nicole Guédeney (sur l'attachement). L'engagement affectif : ce n'est pas seulement l'individu, c'est un concept social. Les figures d'attachement.

Plus on reçoit du soutien émotionnel, plus on en donne.

Travaux sur les effets thérapeutiques : ils ont mis en évidence que c'est la qualité de la relation avec le thérapeute qui est plus importante que la thérapie en elle-même. 

Etude sur les liens affectifs et la délinquance. Cf. Florsheim et al qui ont montré que meilleure était la relation, moins il y'avait de récidive.

Qu'est ce que l'engagement affectif des professionnels : de la bienveillance, de l'empathie ? L'empathie est souvent minorée par rapport à l'engagement. M. Virat a cherché comment le nommer : l'amour. De par sa polysémie, le mot amour renvoie à une idée qui ne fait pas très scientifique mais pourtant il y'a différentes formes d'amour. Amour compassionnel (cf. thèse La dimension affective de la relation enseignant élève). 


Intervention 2 : Philippe Gaberan

Philippe Gaberan est éducateur spécialisé, docteur en sciences de l'éducation et directeur de l'IFRASS. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont :
Oser le verbe aimer en éducation spécialisée. La relation éducative 2, Erès, 2016 (ouvrage référence dans le cadre de cette formation)

Postulat : La relation éducative est une relation d'amour

C'est une relation d'amour entre le possible de l'autre et le disponible de l'éducateur.

Dialogue d'un possible chez l'autre et d'un disponible chez soi. 
Une rencontre par delà le symptôme.
Tenir le point d'inflexion : être présent à travers le regard porté sur l'autre aussi longtemps que cet autre accepte de se déplacer ; lutter contre la réitération du « même ». 
La difficile mobilisation de cette notion d'amour : polysémie du terme. Ce n'est pas parce qu'il y a plusieurs sens au mot amour qu'il ne faut pas l'utiliser. C'est au contraire du sens unique qu'il faut se méfier quand on est éducateur et pas du sens multiple.

Le consentement et la réciprocité

Rien ne peut être entrepris avec l'autre qui ne soit pas consenti par l'autre. La réciprocité dans la relation éducative : l'autre ne me doit rien, et ce qu'il m'apporte sur le plan humain, je ne n'y aurai pas accès sans lui. Dialectique : l'un renforce l'autre, chez le « gamin » et l'éducateur.

Le sens de la relation n'est pas de normer l'autre. La commande sociale ne doit pas être le seul élément sinon on perdra le sens de ce métier. Aider un autre que soi à trouver sa place dans sa trajectoire de vie : la sienne, pas celle qui lui a été assignée, en dehors de la commande sociale. Il ne suffit pas de naitre pour être : on ne peut advenir seul (cf. Edgar Morin « L'amour est le comble de la relation ». La relation éducative est une relation d'amour.


Intervention 3 : Catherine Lenzi

Catherine Lenzi est sociologue, docteure en sociologie, enseignante chercheuse et directrice de la Recherche, de l'enseignement supérieur et de l'international à l’Institut Régional et Européen des métiers de l’Intervention Sociale (IREIS) Rhône-Alpes.  Elle a co-écrit :
Contraindre et éduquer, un pari impossible ? un numéro hors-série de la revue Le sociographe, 2015
L'adoption. Des difficultés à faire famille à une affiliation symbolique, l'Harmattan, 2014

Retour sur une recherche-action faite à la PJJ pendant 2 ans. 
Vous pouvez accéder au rapport et à la synthèse de ce travail en cliquant ici  

Engagement, travail émotionnel : la question du paradoxe. Ce qui ressort, c'est qu'au delà du présupposé disant que ce sont les mineurs difficiles (leur personnalité) qui rendent l'action éducative difficile, c'est en fait le contexte d'intervention et non les mineurs ou la relation.

Il y'a un conflit de valeurs : valeurs intrinsèques au métier qui est la relation avec les commandes sociales. 

Les intervenants contournent en permanence les contraintes et contradictions du métier pour s'adapter tant bien que mal. 

Cette recherche a montré que les normes instituées conduisent les professionnels à être dans une forme d'emprise parce que l'institutionnel n'a pas accueilli cette question des émotions. 

Les émotions dans le travail éducatif

Paradoxes du travail émotionnel qui peut disqualifier l'éducateur auprès de ses collègues et/ou sa hiérarchie. 
La règle de « bonne distance » désigne d'emblée les émotions comme un problème. Le lien émotionnel compose des valeurs fortes mais implicites, indicibles, qui fait que les émotions ne peuvent s'autoriser que dans les interstices. 

Le registre de l'émotion serait du côté du personnel et non du professionnel, alors que cette dimension émotionnelle est le propre du métier. C'est cette séparation qui n'autorise pas à construire une compétence émotionnelle qui pourrait sécuriser à la fois le public et le professionnel. 

Le professionnel serait celui qui saurait contrôler ses émotions, qui serait capable d'une neutralité affective : cela contraint à masquer ce qui est pourtant au cœur du métier (parce que risque d'être rejeté par ses pairs, d'être disqualifié). Toute la part sensible du travail est passé sous silence : il y a une nécessité à rendre cette part visible. 

Si on reconnaissait les émotions comme constitutives du métier d'éducateur, cela permettrait de l'asseoir, de le reconnaître. Limites institutionnelles à reconnaître le travail de soin. Demande paradoxale : à la fois être neutre et dans le lien. On attend des savoir-être, de l'empathie alors que dans la prescription du travail, on les occulte. 
Le fait d'être une présence émotionnelle permet au public d'accéder à l'autonomisation en résolvant la tension entre contrainte et éducation ; c'est la présence émotionnelle qui le permet, qui vient lier les deux impératifs : veiller et surveiller. 

Il est insensé de demander à réprimer ses affects puisque c'est cela même qui va permettre le travail éducatif. 

Cette négation de la part sensible du métier invisibilise la part émotionnelle pour contrôler et uniformiser les pratiques. Les principales raisons de la dépression et de l'effondrement des éducateurs, c'est la non reconnaissance des émotions. Ce métier, ce n'est pas dans la distance qu'il se fait. 

Une émotion ne se contrôle pas : l'expression "gestion de l'émotion" pose un problème parce qu'elle signifie un contrôle des affects. Régulation de la manifestation des émotions. 
Les ressorts émotionnels sont indispensables pour construire le lien., leur non reconnaissance limite l'expertise professionnelle et donc l'autonomie de la profession. 
C'est à vous !
  1. Merci pour le partage d'un sujet à mon sens primordial et pour autant oh combien galvodé ou minoré dans l'accompagnement éducatif. Cela donne effectivement envie d'aller voir plus loin, notamment à travers la lecture de M. Gaberan "Oser le verbe aimer...".
    Par contre, par rapport à votre questionnement ("Comment construire une compétence émotionnelle au service des personnes que nous accompagnons et dans la pleine conscience des enjeux de la relation éducative ?"), je n'aurais pas "enfermé" les émotions dans une compétence, même si c'est très tendance - formation. J'en comprends malgré tout la volonté et c'est mon ressenti éminament personnel. Je ne me suis sûrement pas encore assez fait à ce terme de compétence si souvent employé. Je crois qu'on touche ici aux coeurs du métier (dans les 2 sens!), qu'on ne peut vraiment maîtriser et sans doute tant mieux. Cela n'empêchant pas bien sûr en 1er lieu d'en accepter l'existence (ce qui je pense n'est pas une mince affaire), et d'apprendre à faire avec, de façon que les deux côtés de la relation s'y retrouvent et "grandissent" ensemble.
    Cette expression tant usitée de "juste distance" ou "bonne distance" est effectivement très parlante. La fumeuse...euh fameuse (!) "bonne distance" n'étant pas la "bonne proximité"?! Même s'il faut certainement sortir de cette orientation quantitative pour aller plutôt chercher du côté de la nature de la relation, d'une notion donc qualitative, comme le précise Maël Virat.
    Bien cordialement,
    Xavier d'Anglet.

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  2. Alexandre Jollien dans son ouvrage L'éloge de la faiblesse nous met en garde sur cette fameuse distance éducative, distance thérapeutique. Moi j'ai envie de dire distance "pathologique". Parler d'Amour dans le social c'est prendre le risque de passer pour un "mauvais" professionnel ou pire, un abandonnique qui viendrait soigner son manque affectif sans compter ceux qui ramènent cela à des perversions plus vicieuses.
    Et pourtant, au delà de nos expériences sur le terrain (pour ma part), des études viennent nous démontrer le rôle des émotions positives, les effets des approches affectives.
    Certains n'ont pas attendu les études en neurosciences pour le comprendre et l'appliquer.
    Stanislas Tomkiewicz, au début des années 70 au travers de son concept "Les 3 A" Attitude Authentique Affective, nous l'expliquait déjà.
    Je suis parfois effrayée de voir sortir de certains centre de formation des professionnels prêts à appliquer les "bonnes techniques" d'accompagnement.
    C'est à la base qu'il faudrait réagir, au sein même des formations.
    Oui Philippe Gaberan a raison, (et depuis longtemps), la relation éducative est une relation d'Amour.
    Maïté

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