15 mai 2017

Des nouilles, deux livres et Bob l'émissaire


La semaine dernière, j'ai organisé sur ma page Facebook un concours pour fêter les trois ans de mon deuxième ouvrage "Les habitants voyageurs. Chroniques de la folie en mouvement". Vous avez été nombreux/nombreuses participer (et à me dire des choses trop gentilles. Merci !) et j'ai donc l'honneur de vous annoncer le nom des deux personnes qui recevront bientôt un exemplaire.

Tadaaam, tadam ! Les deux gagnantes du concours sont donc :
Noémie Al'artcon
Mélodie Picota

Bravo à vous ! J'attends vos adresses postales par mp sur Facebook ou par mail pour vous faire parvenir les exemplaires ! Pour les autres, je vous propose la publication d'un des textes de l'ouvrage. Vous avez déjà pu lire "L'amour à mort" il y a quelques années, j'espère que ce texte vous plaira également.

Et si vous souhaitez vous procurer l'ouvrage, en voici plusieurs liens :
Sur la Fnac
Sur le site de mon éditeur ESF
Dans votre librairie habituelle (possibilité de le faire commander s'ils ne l'ont pas)


« Tout ce qui est perdable, je l’ai perdu. Même la tête. »
K.

« Dans ‘Omelette’, il y a ‘ETTE’, un peu comme ‘ÉTÉ’. Le paradis en quelque sorte. Oui madame, le monde est rempli d’énigmes, alors je les déchiffre ». 

Tout à coup, ses longues enjambées prennent un sens nouveau et tout s’explique. Ou presque.

C’est vrai que lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, c’était lors d’une maraude avec mon collègue médecin, et nous avions du courir pour suivre son enjambée survoltée. Nous avions été surpris par le contraste entre son état de clochardisation avancé et l’indifférence dans laquelle il semblait baigner, le regard fixe et le pas pressé. Sale et puant, les ongles et le visage noir, la barbe fournie et emmélée, il marchait d’un pas décidé, un sac poubelle en guise de baluchon, des haillons pour habiter. Et des baskets Nike flambant neuves. Blanches. Immaculées. Et lui tout noir de crasse. On ne pouvait pas l’ignorer, ce marcheur aux pieds propres, alors le doc avait fait son culotté en marchant derrière lui :
- Bonjour ça va ? Vous vous souvenez de moi ? On peut boire un café peut-être… non ? Ok d’accord, pas de café, vous êtes pressés. Ok, ok… Vous entendez toujours des voix ?

Il s’était arrêté et nous avait regardé. Enfin.

- Oui, oui toujours...
- Ah… Et ce sont des voix plutôt méchantes ou… ?
- Mais enfin, n’importe quoi ! Elles sont gentilles les voix ! C’est la vie, le paradis, le soleil !
- Ok. Très bien ! C’est quoi votre nom ?
- Je suis Bob l’émissaire. Ou Adam, ça dépend.
- Ok, nous c’est…
- Allez au revoir, je suis sur le départ là, il faut que j’y aille…

Suspendus au-dessus de cet instant que nous n’étions même pas sûrs d’avoir vécu, nous nous regardions, un peu hébétés, interrogés et amusés. Amusés, parce que des voix sympas, ça ne court pas les rues chez les schizophrènes. D’ordinaire, les voix sont plutôt menaçantes, elles agressent, font peur, insultent. Alors, Bob (ou Adam) l’émissaire, on était content pour lui. De le savoir si bien accompagné.

Il nous a dit qu’il était sur le départ mais on le croise quasiment tous les jours, l’air toujours aussi pressé et absent, son baluchon sur l’épaule et ses tennis blanches immaculées. Je le croise le lundi, je le croise le dimanche et à chaque fois, c’est un peu comme s’il allait rater un train. 

Un train éternel peut-être.

*

Avec une collègue psychiatre, on prend le temps de l’aborder à nouveau un matin ensoleillé. On apprend qu’il dort derrière une boutique connue du centre-ville et qu’il change de voix lorsqu’il mange du poulet. D’ailleurs, voilà qu’il prend cette voix fluette et aigue par intermittence dans la conversation, et nous on ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Les voix, normalement, c’est dans la tête des gens. 

On tente de savoir depuis combien de temps il est là. Ce qu’il compte faire ici… :
- Je finis samedi. 
- Ah oui ? Vous finissez quoi ?
- Bah… Je soigne xiphrène par la psychologie.
- … Xiphrène ?
- C’est un gars qui est perdu, qui ne sait plus où il est. Il a perdu son argent…
- Vous vouliez peut-être dire « Schizophrène » ?
- Non (grave, la voix). Allez je dois y aller, au revoir… 

Il y a des mots qu’il vaut mieux garder pour soi parce qu’ils ne sont peut-être là que pour rassurer des professionnels en mal de signifiants.

Mes collègues continueront à le rencontrer dans la rue, des cafés seront échangés, des poignées de main, des sourires et des conversations et il continuera de marcher de la mer aux trottoirs, des boutiques aux poubelles, pourchassant cette locomotive éternelle que nous ne pouvons voir avec nos yeux de professionnels. 

Lorsque je le recroise quelques mois plus tard, j’exerce ma profession au Chez-soi d’abord et j’accompagne spécifiquement des personnes dont le parcours est jalonné par l’errance et la maladie psychiatrique vers le logement individuel.

Adam (ou Bob), dont l’identité a encore changé d’ailleurs, est à l’hôpital et nous attend pour visiter des appartements et choisir celui dans lequel il aura envie de s’habiter. Ou pas. Les médecins du service nous transmettent des informations d’ordre médicales :
- Ce monsieur a un trognon à la place du cerveau. La schizophrénie lui a bouffé le cerveau.

Il a fait onze ans d’étude le monsieur qui dit ça. Bon. 

Nous lui faisons visiter plusieurs appartements, visites pendant lesquelles il nous dira qu’il change de voix quand il se purge de l’intérieur, que c’est le laxatif qui lui fait cet effet mais aussi qu’il vient d’une ville dans le sud-est de la France, qu’il a été adopté et qu’il se souvient même du nom de son père adoptif qui a un cabinet de kinésithérapie en face d’une banque connue. Ca aide pour retrouver une identité et payer son loyer.

Très vite, l’émissaire de son prénom Adam ou Bob choisit un appartement au cinquième étage, parce que « la vie a dit d’aller après le quatrième étage ». Et la vie, dit-il, elle a toujours raison. Doù, d’ailleurs, l’omelette et son bout de paradis. Il y fait soleil, dans son appartement. Et le paradis, c’est peut-être ça en définitive : un bout de soleil pour habiter.

L’installation commence dans cet appartement d’un autre temps. Bob-adam n’a pas habité depuis très longtemps, tellement longtemps que lorsqu’on lui demande, il rit à ne plus pouvoir s’arrêter. Il n’a cessé d’errer, marchant toujours très vite pour conjurer le temps qui passe, fuyant parfois de ville en ville et cultivant l’indifférence de l’urbanité. Il a appris les normes de la rue ; ainsi lui semble t-il dérisoire d’avoir des vêtements dans cette armoire vide. Quand son tee-shirt est trop sale pour être supporté par lui-même, il le jette et en trouve un autre. Par exemple, celui-ci des Galeries Lafayettes avec « La mode c’est vous » en capitales a remplacé le précédent, celui de la gueux-pride, orange noirâtre après un mois de portage intense. 



*

Ca fait quelques semaines qu’on le connaît et il a envie de manger des nouilles. On lui propose alors notre aide pour cuisiner dans son nouvel appartement. Il se poile pas mal à cette idée mais trouve que c’est-quand-même-vachement-chouette-de-pouvoir-faire-ça-dis-donc.

Mon collègue psychiatre, Bob et moi-même avons donc pour mission, ce matin, de réaliser les achats nécessaires à la confection de nouilles et de préparer le repas. Fringuants et dynamiques, nous voilà donc partis dans les rues du centre-ville pour assurer la mission du jour.

Une matinée, c’est vraiment peu pour faire des nouilles, en fait. Quand on a marché sans cesse avec un baluchon sur l’épaule, faire des nouilles, c’est pas rien :
1. Acheter une casserole. Et un couvercle. Des spatules. Une passoire. Du beurre. Du sel. Du pain. Un paquet de nouilles parmi un nombre effarant de nouilles de formes, tailles, intérêt différents. Une ou plusieurs assiettes. Des couverts.
2. Négocier en rigolant pour avoir une tasse avec un bouquetin dessus avec tout ce qu’on a acheté, tout de même.
3. Faire face aux regards des interloqués mais rire quand même parce que ça court pas les rues, les gens qui rient.
4. Monter cinq étages. Vers la vie. Le bout d’soleil.
5. Confectionner les pâtes.

- Ca fait combien de temps que tu n’as pas mangé de pâtes, Bob ?

Il rit, Adam. Encore. Très fort. Ouh la la madame, ça fait si longtemps… Au moins vingt ans. Lui il rit. Moi j’ai un peu la gorge serrée. Je tourne la tête vers mon collègue, il fait pas le fier non plus. Il sourit faiblement mais j’ai l’étrange sensation qu’il est fragile, son sourire. 

Bob se lave les mains. Bob met de l’eau dans la casserole. Bob attend que ça bout. Adam met les nouilles dans l’eau bouillante. Toutes les nouilles. Même si ça va lui faire au moins huit jours de nouilles, deux fois par jour, c’est pas grave, on sait jamais. « Trop » est un vain mot quand on a voyagé sans cesse avec un baluchon sur l’épaule. Adam met les pâtes dans la passoire. Elles ne sont pas vraiment cuites mais c’est pas grave. Ca fait vingt ans madame. Bob met du beurre et du sel. 

Bob est chez lui. Dans son chez-soi au cinquième étage, juste à côté du paradis. Adam est tellement chez lui qu’il peut mettre du beurre dans ses nouilles. Et nous, on a envie de pleurer. Ouais. Chialer, comme ça. On est émus par ce moment de rencontre indicible. C’est un peu comme une leçon d’avoir aidé Bob l'émissaire à préparer des nouilles.

C’est vrai que c'est un peu un émissaire, Adam (ou Bob). Celui qui transmet une parole libre, une parole qui dit que le bonheur, c’est d’abord là où on décide de regarder. 

La vie m’a dit : le bonheur dépend de ton regard, de ce que tu dégages. Ceux qui ne n’ont pas peur du vide ne tombent pas
Keny Arkana, Tout tourne autour du soleil, 2012

C'est à vous !

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