3 septembre 2017

Enjeux politiques et sociaux de "l'être mère"


Je vous propose aujourd'hui un article d'un style assez nouveau : la fiche de lecture améliorée, pour vous présenter un ouvrage passionnant que j'ai lu il y a quelques mois. Et pour rester dans l'innovation, j'introduis cet article par une petite vidéo (faite avec un smartphone, un peu de tolérance les ami.e.s) :


INFORMATIONS

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En bleu et en italique, mes remarques et interventions personnelles.

Les citations en italique suivies d'un numéro de page sont des citations directement issues de l'ouvrage.


Dès l’introduction, Patricia Ménissier expose la difficulté qu’il y a à définir la notion même de mère. De manière assez simpliste, on peut en effet considérer qu’une mère est a priori une "femme qui a mis un enfant au monde" mais si l'on ajoute à cela l'idée que c’est aussi celle qui « élève ou a élevé » un enfant, nous intégrons une dimension sociale à cette définition exclusivement biologique. De nos jours et ce, depuis les années 2000, on prend en compte de nouvelles formes de maternité (belle-mères, mères d’accueil, mères porteuses, etc…). L’idée de cet ouvrage est donc d’explorer les enjeux historiques et sociaux qui entourent la figure maternelle, et par voie de conséquence la place des femmes en France, du 18ème siècle à nos jours.
La fonction maternelle n'a rien de naturel ; elle est toujours et partout une construction sociale, définie et organisée par des normes, selon les besoins d'une population donnée à une époque donnée de son histoire.
Yvonne Knibiehler, Maternité, affaire privée affaire publique, Bayard, 2001
L'ouvrage compte trois chapitres :
Mères de fiction : ce premier chapitre montre comment se sont construites les représentations de la figure maternelle à travers les arts et les sciences depuis le 18ème siècle.
Identité de femme, identité de mère : Patricia Ménissier décrit ici la manière dont la maternité a été au coeur d'enjeux politiques, natalistes, familialistes et évoque en ce sens la révolution féministe que la France a connu dans les années 70 (accès à la contraception, droit à l'avortement...)
Etre mère dans la société : une donnée à géométrie variable : ici, l'auteure interroge les multiples visages de la mère d'aujourd'hui et les enjeux qui sont les nôtres aujourd'hui.



Le chapitre 1, composé de trois parties, interroge la manière dont certains mythes se sont construits autour de la figure maternelle à travers la peinture, la littérature, le cinéma, ou encore la science, la médecine, la politique...


Construire le personnage de la mère

Dès le Moyen-Âge, les mères sont largement représentées dans la littérature, en particulier dans l'action dramatique, sans pour autant faire l'objet d'une valorisation sociale.
L'idéal féminin s'incarne en trois figures : les vierges, les veuves et les femmes mariées.
Les femmes sont reconnues dans leur vocation à devenir mères, le mariage en est le pendant indispensable. Dans les romans, les mères sont représentées dans une dimension affective, émotionnelle voire charnelle avec leur enfant et sont renvoyées sans cesse à leur rôle d'éducation, perçues comme détentrices d'un savoir prophétique (politique, moral, religieux) qu'elles transmettent de fait à leurs enfants.
Jusqu'au milieu du 18ème siècle, si les mères apparaissent assez largement dans la littérature, leur discours apparaît majoritairement en subordination à celui des pères. C'est sous le primat de l'autorité paternelle qu'elles agissent, leur rôle reste ainsi circonscrit à la maternité.
Je suis femme et mère, je sais me tenir à mon rang. Encore une fois, la fonction dont je suis chargée n'est pas d'élever mes fils mais de les préparer pour être élevés.
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Heloïse, Vè partie, lettre III
Au cours du 17ème et 18ème siècle, on voit naître une littérature abondante qui porte son attention sur l'éducation des enfants. C'est sans doute à mettre en relation avec ce nouveau "sentiment de l'enfance" décrit par Philippe Ariès dans L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, notamment impulsée par la période des Lumières, où l'enfant n'est plus vu comme un adulte aux proportions réduites mais comme un être doté de sensibilités particulières (cf. Emile ou de l'éducation de Jean-Jacques Rousseau publié en 1762). Les mères sont ainsi présentées comme celles qui assurent la transmission de la morale et de la vertu à leurs enfants. Jean-Jacques Rousseau lui-même ayant illustré cela dans Julie ou la nouvelle Heloïse, dont l'histoire de l'héroïne "représente incontestablement un tournant dans la constitution du personnage de la mère, dans la mesure où la maternité devient le couronnement de la vertu (...)" (p.24).

On peut noter que dès le 19ème siècle, on assiste à une différenciation des mères en fonction des milieux sociaux ; la mère bourgeoise apparaît comme "l'archétype de la bonne mère" (p.25), seule à même de transmettre des valeurs morales justes. Face à elle, apparaissent des contre-modèles : les filles-mères.
Dès lors, l'amour d'une mère n'est plus seulement définie par la composante biologique mais aussi par le statut socio-économique, conférant une autre dimension à la propension naturelle que constituerait l'amour maternel. Ainsi, il est d'usage de présenter les femmes issues de milieu populaire comme des mères inaptes, non aimantes, brutales, concentrées sur les tâches matérielles et pour qui la perspective de la maternité apparaît comme une charge non désirée. Patricia Ménissier souligne ici la dimension sociale de l'expérience maternelle : "Nombre de témoignages soulignent en effet aussi à quel point la naissance d'un enfant pouvait être dédramatisée dans le milieu paysan ou ouvrier, en quelque sorte inscrite dans le rythme des activités quotidiennes" (p.27). On mesure déjà la lecture quelque peu ethnocentrique du sujet, la démonstration de l'affection maternelle se trouvant prise dans des normes et des représentations issus des habitus bourgeois.
Les filles-mères sont des mères célibataires ayant eu un ou plusieurs enfants hors mariage et les élevant seules. Cette définition ne prend pas en compte les mères veuves ou divorcées. Il s'agit souvent de domestiques ayant eu des relations illégitimes avec leur maître ou leur fils (ou les deux). On évoque souvent à cette époque les infanticides, abandons, etc... de nombreuses femmes étaient en effet sommées de se débarrasser de cette grossesse par les maîtres eux-mêmes. On se réfèrera à Pot-Bouille de Zola, La mère aux monstres de Maupassant par exemple.

Dès le 19ème siècle, la maternité prend un tournant quasi politique en s'inscrivant dans le courant populationniste de l'époque (cf. Fécondité, de Zola), qui découle de la défaite de la France contre la Prusse en 1870 et met en évidence la nécessité de disposer de forces armées suffisantes. Dès lors, les créations littéraires ne sont plus de simples textes mais "des oeuvres engagées, où l'intrigue sert de fil conducteur à une argumentation serrée" (p.31), notamment en défaveur de l'avortement.

De la mère aimante à la mère coupable

Si la peinture représente des mères aimantes, tendres, affectueuses, une abondante littérature émerge au début du 19ème siècle, témoignant de mères maltraitantes ou parfois dominatrices, possessives, asphyxiantes (cf. la Génitrix de François Mauriac), comme si la description de mères naturellement dévouées au soin, à l'amour, la tendresse était un postulat de base mais que la réalité des récits littéraires en montrait un tout autre aspect. "Si, dans la réalité, la peinture de mères indignes paraît difficile, la littérature semble précisément en mesure de dire l'indicible" (p. 42).

La fin du 18ème siècle, en voyant naître une considération particulière pour l'individu et le domaine de l'intime dans les arts et la peinture notamment, va contribuer à représenter des mères aimantes, tendres, douces, affectueuses et préfigurer une sorte d'exaltation autour de la maternité. L'auteure émet l'hypothèse qu'il s'agit d'attentes de toute une société qui construit la représentation d'un idéal maternel, en se référant à Rousseau ou Balzac qui, tous deux, vécurent sans mère tout en écrivant abondamment sur le sujet.
Cependant, si nombre d'écrivains hommes ont représenté cet idéal, cette image se confronte à d'autres récits plus douloureux (mères maltraitantes, infanticides...), apparaissant assez tardivement (première moitié du 20ème siècle), comme si "la mauvaise mère correspond[ait] assurément au domaine de l'irrépresentable" (Ouvrage collectif, Eternelles coupables, Les femmes criminelles de l'Antiquité à nos jours, Editions Autrement, 2008).
Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m'a donné son lait ? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit ; je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j'ai été beaucoup fouetté. Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants et me fouette tous les matins. Quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi et rarement plus tard que quatre heures.
Jules Vallès, L'enfant, 1879
La parole aux mères

Si les femmes ont toujours écrit, ce n'est qu'à partir de l'âge classique (2ème moitié du 17ème siècle) que leur récit a pu s'affranchir de la prépondérance des récits masculins. Ainsi, on trouvera la trace de témoignages de maternité racontés par des mères elles-mêmes (cf. la correspondance de Mme de Sévigné).
C'est alors que mon corps s'entr'ouvrit. C'est alors que je poussai un grand cri, tel Jésus, non pour rendre l'âme, mais pour donner l'essor à une autre âme... Ah ! ce dernier cri de l'écartelée, ce cri de résurrection et de suprême déchirement, ce cri de femme qui accouche, ce cri qui fait pâlir les hommes... Il donnait le jour à un petit être sortant de mon être. [...] Et son petit cri abolit mon grand cri.
Raymonde Vachard, Tu enfanteras. Roman d'une maternité, 1919 
Outre cette dernière citation qui nous permet d'entrevoir la manière dont les femmes ont pu donner à voir l'intime de la naissance, Patricia Ménissier cite Marie Cardinal en 1978 qui, dans Une vie pour deux, parle de la naissance comme d'un "navire dans l'ouragan qui craque de partout, dont on a entièrement réduit la toile, et qui tient tête seul, avec les os de ses mâts dressés dans le noir, à l'infiniment plus grand et plus fort que lui", ou encore des auteures plus récentes qui témoignent des difficultés et de la violence du devenir mère : Marie Azoulai dans Mère agitée, Marie Darrieussecq dans Le bébé ou encore Pascale Kramer dans L'implacable brutalité du réveil et Eliette Abecassis dans le très connu Un heureux évènement.

Ces récits nouveaux, qui allient intime, puissance des corps féminin et souffrance viennent en contradiction avec l'exaltation maternelle relayée par une littérature plus masculine, rendant évident le fait que "l'amour, réel malgré tout, (...) ne suffit pas à définir exclusivement les sentiments qu[e la mère] éprouve [à l'endroit de ses enfants]" (p.63).

En résumé, on s'aperçoit qu'au mythe de l'exaltation maternelle, se confronte une vision réaliste plus modérée de l'expérience de la maternité, d'autant plus que le plus souvent, la maternité est davantage subie que choisie. Notre époque a vu de nombreuses auteures aborder le décalage entre la promesse idéalisée d'une maternité épanouie et la réalité des difficultés vécues, et démystifier ainsi l'idée selon laquelle les mères seraient naturellement - et plus aptes que les pères - à aimer, soigner, choyer les enfants.

Patricia Ménissier met en lien cette nouvelle expression de l'intime avec la montée des individualismes qui permettent à certaines femmes de dénoncer leur situation et d'exiger une meilleure prise en compte de leurs difficultés.




"Telles que les Saintes Ecritures le disent, il a fallu créer la femelle comme compagne de l'homme, mais comme compagne dans la seule tâche de la procréation, puisque pour le reste l'homme trouvera une aide plus valide chez les autres hommes, et, elle, il n'en a besoin que pour la procréation" (Thomas d'Aquin dans sa Summa Theologica)
Ainsi débute le deuxième chapitre dans lequel Patricia Ménissier dresse le tableau des évolutions historiques et sociales des droits des mères femmes en France.


L'exaltation de la vocation maternelle de la femme

Jusqu'au 17ème siècle, la femme est vue à travers le prisme religieux, incarnée soit par Marie, symbole de la pureté et de la "splendeur virginale" (p.68), soit par Eve, figure de la tentation, du mal, du pêché.

Le 17ème et 18ème siècle voient apparaître des femmes désireuses de ne pas être réduites à leur statut de mère, voire de ne pas devenir mères du tout (cf. Les précieuses ridicules, Molière). C'est dans ce contexte qu'émergent les premières mises en nourrices et la délégation de l'éducation, tant pour les femmes bourgeoises qui voient là une occasion de s'épanouir ailleurs que dans la maternité que pour les femmes de milieux moins aisés qui doivent travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Il faut dire que nous sommes là à la veille du siècle des Lumières, dans une époque où il fait bon "paraître dans le monde, soutenir des conversations et faire preuve de culture" (p.71), donc accorder plus d'attention à l'individu et à l'épanouissement personnel, ce qui se fait le plus souvent au détriment des enfants. 

Dès lors, l'opinion publique sera vite alertée sur les conditions d'hygiène et les dégâts des déplacements subis par les nourrissons, et les mères accusées de ne pas répondre à leur devoir et de se désengager de leur fonction première. L'ouvrage de Rousseau Emile ou de l'Education apparaît dans ce contexte, comme une figure moralisatrice qui exhorte les femmes à reprendre leur place auprès de l'enfant.

Ainsi, va se construire et perdurer jusqu'au 20ème siècle un nouveau modèle où la maternité est revendiquée comme un moyen d'épanouissement et de reconnaissance, sous-tendu par une prise en compte de l'enfance, modèle qui exclut à nouveau les femmes de la vie sociale et tend à laisser aux hommes la gestion de la vie publique, intellectuelle, politique. Si ce modèle, largement construit par le courant intellectuel, moraliste, philosophique de l'époque mais aussi par les arts et la littérature, permet aux femmes de la classe bourgeoise d'être reconnue dans une forme de réalisation de soi et d'idéal maternel, les femmes de milieu populaire restent pour leur part confrontées à la nécessité de travailler.


Mère et enfant, Picasso, Huile sur toile, 1901
Les discours autour de la maternité laissent ainsi à penser qu'"il s'agit d'accomplir par là sa véritable nature" (p.76), y compris si ce devoir comporte des souffrances, prix à payer pour mériter l'exaltation procurée par la maternité. Patricia Ménissier y voit là un rappel de certaines valeurs du christianisme.

Pour autant, les placements en nourrice ne cessent pas, et c'est en 1781 que naît le "Code des nourrices" comme une manière d'officialiser ce mode de garde pour les femmes qui travaillent ou de gérer la vie domestique au sein du foyer pour les femmes bourgeoises. Le recours à des tiers dans l'éducation est vue par l'auteure comme "un moyen de contourner les obligations faites à la femme d'être constamment attentive aux besoins de l'enfant" (p.81). La dimension biologique de la maternité n'est plus concomitante à la fonction éducative.

En parallèle, on relève un certain nombre d'enfants trouvés ou abandonnés, ainsi que des pratiques plus radicales (avortements, abandons, infanticides...) qui viennent témoigner de difficultés et confirmer que si la maternité peut être un moyen de se réaliser, elle est aussi le témoin d'autres réalités.

Nancy Huston évoque quelques-unes de ces questions dans ce roman

C'est en 1638 que naît l'oeuvre des enfants trouvés de Saint-Vincent de Paul et en 1793 que sont organisés par décret les secours aux enfants, vieillards et indigents. Pour plus de détails sur l'historique de la protection de l'enfance, vous pouvez télécharger le cours que je propose dans la rubrique "Cours & méthodologie" :


Au 19ème siècle, l'Etat français généralise les tours d'abandons qui permettent aux femmes d'abandonner leurs enfants devant un hospice sans révéler leur identité jusqu'en 1864 où, face à un grand nombre d'abandons, les "tours" vont se transformer en bureaux d'admission et des allocations vont être mises en place pour décourager ce qui est nouvellement considéré comme un fléau. 

A l'exaltation supposée du statut de mère, se confrontent ainsi ces réalités qui laissent entrevoir la complexité de la question.


L'impact de l'industrie et des guerres

La Première Guerre Mondiale va, pour un temps, bouleverser le statut des mères en les faisant participer à l'effort de guerre (fabrication des bombes et des munitions...) afin de remplacer les hommes partis au front. Pour un temps seulement, parce que l'après-guerre se réalisera dans une perspective de repeuplement, où les femmes seront exhortés à reprendre leur place au foyer. Cette politique se matérialise par plusieurs mesures :
Lois de 1920 et de 1923 qui réprimandent et durcissent la politique de répression à l'égard de l'avortement, ainsi que toute forme de propagande qui visera à encourager les avortements, en parallèle d'un discours prônant les valeurs familiales et la glorification de la mère dans son rôle domestique et éducatif 
Instauration des remboursements de frais liés à la maternité dès 1928. Bien que les mesures d'ouverture de droits sociaux constituent des avancées, il est intéressant de constater dans quel contexte elles ont pu se mettre en place et comment elles ont pu constituer des manières d'utiliser les femmes, et plus précisément... leur corps.
1932 : Mise en place des allocations familiales et du "Code de la famille"
1942 : Nouvelle loi qui définit l'avortement comme un crime contre la patrie
Le statut de l'avortement conduit à faire de l'être mère une obligation, qui coïncide à la fois avec les principes familiarisées et natalistes du régime et avec la résistance de la représentation, culturellement ancrée et politiquement inspirée, du rôle de la femme dans la société.
p.91
C'est dans ce contexte de glorification des mères demeurant au foyer que va naître la très célèbre fête des mères (1918, fixée ensuite de manière officielle en 1926), l'occasion de "distribuer des médailles aux mères selon le nombre d'enfants qu'elles ont mis au monde" (p.90). Cette célébration va être reprise par le maréchal Pétain le 25 mai 1941 dans une lettre intitulée "Message aux mères de France".
Mères de famille françaises, la France célèbre aujourd’hui la famille. Elle se doit d’honorer d’abord les mères. 
Depuis dix mois, je convie les Français à s’arracher aux mirages d’une civilisation matérialiste. Je leur ai montré les dangers de l’individualisme. Je les ai invités à prendre leur point d’appui sur les institutions naturelles et morales auxquelles est lié notre destin d’homme et de Français. 
La famille, cellule initiale de la société, nous offre la meilleure garantie de relèvement. Un pays stérile est un pays mortellement atteint dans son existence. Pour que la France vive, il lui faut d’abord des foyers. 
Le foyer, c’est la maison où l’on se réunit, c’est le refuge où les affections se fortifient. C’est cette communauté spirituelle qui sauve l’homme de l’égoïsme et lui apprend à s’oublier pour se donner à ceux qui l’entourent. 
Maîtresse du foyer, la mère, par son affection, par son tact, par sa patience, confère à la vie de chaque jour sa quiétude et sa douceur. Par la générosité de son coeur, elle fait rayonner autour d’elle l’amour qui permet d’accepter les plus rudes épreuves avec un courage inébranlable. 
Mères de notre pays de France, votre tâche est la plus rude. Elle est aussi la plus belle. 
Vous êtes, avant l’État, les dispensatrices de l’éducation. Vous seules savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui fait les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne. 
Et voici qu’aujourd’hui dans nos deuils, dans nos misères, vous portez la plus lourde croix.
Mères de France, entendez ce long cri d’amour qui monte vers vous. Mères de nos tués, mères de nos prisonniers, mères de nos cités qui donneriez votre vie pour arracher vos enfants à la faim, mères de nos campagnes, qui, seules à la ferme, faites germer les moissons, mères glorieuses, mères angoissées, je vous exprime aujourd’hui toute la reconnaissance de la France.
Propagande nataliste, sous le régime de Vichy, image trouvée ici
En réaction à cette politique autoritaire, vont naître les premiers mouvements féministes, qu'on a coutume de nommer "de la première vague", mais qui révèlent toutefois des idéologies disparates. Patricia Ménissier cite deux grands courants :
Les réformistes considèrent que la maternité est une fonction sociale de la femme qui mérite d'accorder plus de droits aux mères afin de prendre en compte le travail éreintant qui est le leur (une loi sera d'ailleurs votée pour accorder un congé de repos avant et après l'accouchement). L'avènement de l'Etat Providence va permettre le développement de ce premier courant.
Les radicales néo-malthusianistes dénoncent l'obligation qui est faite aux femmes d'être mères et considèrent que la maternité doit être choisie. Elles militent pour la limitation des naissances et l'accès à la contraception, et sont incarnées par des figures comme Madeleine Pelletier ou encore Nelly Roussel. Dans ce mouvement, on considère que la mise en place d'un congé maternité "revient à souligner l'inégalité homme/femme et constitue un obstacle à l'émancipation" (p.93)
De tout temps, les femmes ont fait valoir leur sexe ; les hommes, reconnaissants, leur ont acheté des bijoux, voire des châteaux, mais à la condition qu’elles restent les femelles soumises. La maternité a parfois suscité, elle, l’inspiration des poètes, mais jamais elle n’a donné la puissance politique à la femme. 
Se viriliser, oui, Mesdames, il n’y a que ce moyen. Peut-être, il est vrai, Mrs Pankhurst va-t-elle faire de la robe décolletée l’uniforme de ses soldates ? Elle le changera vite ; dans la bataille insurrectionnelle de la rue, les dentelles se déchireraient, la poudre de riz tomberait et que resterait-il des frisures ? 
Quand on veut la puissance politique, il faut la mériter, être un individu et non une poupée sensuelle ; ce qui ne préjuge rien des maternités nécessaires.
Madeleine Pelletier, Les suffragettes anglaises se virilisent, La Suffragette, oct. 1912, n°31

Si certaines associations catholiques se mêlent aussi aux courants féministes existants, notamment dans la lutte pour le droit de vote des femmes, elles défendent pour leur part l'idée que la maternité est une vocation intrinsèque à la condition de la femme.

De la fin du 19ème siècle à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, on assiste ainsi à une conquête de droits pour les mères, dont les enjeux diffèrent en fonction des situations. 

De révolution en révolution : des droits pour la maternité au droit à la maternité

Les soixante-dix premières années du 20ème siècle seront l'occasion de vives revendications qui permettront aux femmes d'abord de se voir reconnaître des droits et ensuite d'accéder à une maternité choisie.
Le courant néo-malthusien, s'il apparaît au premier abord radical, prend sa place dans le discours féministe, notamment grâce à Simone de Beauvoir qui, dans les années 50-60, parle d'aliénation en dénonçant le devoir fait aux femmes d'être mère. On commence ainsi à considérer que l'accomplissement des femmes peut se faire autrement que par la maternité.

Deux grandes avancées vont avoir lieu à la fin du 20ème siècle :
La conscience que le corps de la femme lui appartient et qu'elle est seule à même de décider si elle veut être mère ou pas (maîtrise de la fécondité)
Les décisions qui concernent son corps doivent appartenir à la femme seule, et non plus à son mari (voire à sa famille ou à l'autorité religieuse)


Ces avancées vont s'illustrer de plusieurs manières :
L'accès légale à la contraception, par la loi Neuwirth votée le 28 décembre 1967 (appliquée à partie de 1972)
Le remboursement de la pilule contraceptive par la Sécurité Sociale en 1974
La loi Veil (17 février 1975) qui légalise l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)
La loi Roudy instaure le remboursement de l'IVG par la Sécurité Sociale en 1982

Si les textes de loi voient le jour, il faudra toutefois de longues années pour que la vision d'une maternité choisie par les femmes elles-mêmes entre dans les moeurs. On remarque d'ailleurs que ces droits sont sans cesse menacés.

On pourra lire à ce sujet l'article Plus de quarante après la loi Veil, "L'IVG est le parent pauvre de l'hôpital"

Le film Yo Decido retrace la lutte récente ayant eu lieu en Espagne suite à la proposition de loi qui visait à réduire les droits des femmes à avorter. Il est accessible gratuitement.


Quel avenir pour la maternité ?

Si aujourd'hui, et après de longs combats menés par différentes associations féministes, la maternité est de l'ordre du choix, la question du devenir mère se trouve sans cesse redéfinie, notamment avec l'arrivée des nouvelles techniques de procréation et des avancées technologiques. Si autrefois, la mère se définissait par le lien biologique qui l'unissait à l'enfant, sa définition ne peut plus se réduire à cela aujourd'hui.

Patricia Ménissier cite deux types de maternité dites "de substitution" :
La mère porteuse est à la fois génitrice et gestatrice
La mère porteuse n'est que gestatrice

Ces nouvelles données ne sont pas sans poser des questions complexes : qui porte le titre de mère ? Qu'impliquent les différences entre lien biologique et lien de filiation ? Est-ce que l'être mère se définit par la biologie (celle qui donne ses gênes), l'implication physique (celle qui porte et donne naissance à l'enfant) ou le désir de l'enfant ?

Le Code Civil reconnaissait seulement le lien biologique lors de sa réforme en 1970. Ces questions ne sont pas anodines et font l'objet de nombreux débats ; en France à l'heure actuelle, la maternité se définit par la grossesse, c'est celle qui porte l'enfant et le met au monde qui est définie comme la mère. Cet état de fait fait l'objet de certaines revendications, à l'instar de Marcela Iacub qui dans L'empire du ventre, aspire à élargir les champs de définitions.

L'auteure aborde l'idée développée notamment par le Pr Atlan de mettre en place des utérus artificiels qui, en théorie, permettrait aux femmes de disposer de leur corps. Beaucoup de critiques ont évidemment été formulées en réponse à ces projections futuristes. Patricia Ménissier évoque ainsi la troisième vague du féminisme, décrite par Elisabeth Badinter comme "naturaliste et essentialiste", existant "depuis les années 1980 [et portant] un discours prônant le retour à la nature, dénonçant la médicalisation excessive et concevant la maternité comme une expérience cruciale de la féminité, fondatrice de la différence et de la puissance des femmes" (p.112). Les féministes de la génération Badinter voient dans cette nouvelle vague une régression des acquis féminins. D'autres, au contraire, revendiquent la possibilité d'un choix éclairé et la possibilité de se réaliser de la manière dont elles le souhaitent, y compris si ça passe par une proximité auprès de l'enfant.

Je vous propose à ce sujet la lecture d'un article publié par la revue Grandir Autrement :


ainsi qu'un podcast (parmi pleins d'autres !) sur le sujet :

Grandir autrement / Féminisme et maternage by CéliaCarpaye on Scribd


Pour conclure ce long et passionnant chapitre, Patricia Ménissier affirme que la figure maternelle idéale se construit toujours en fonction de représentations liées à l'époque, avec des allers et retours incessants entre le foyer et l'expression d'une émancipation qui les place en dehors de la domesticité.


Selon Michel Godet et Evelyne Sullerot dans La famille : une affaire publique, la famille a connu trois révolutions :
Une révolution contraceptive à partir de 1965,
Une révolution sexuelle à partir de 1975,
et une révolution génétique à partir de 1985,
sous-tendues par "l'exigence de l'épanouissement personnel, l'aspiration à l'exercice de libertés individuelles toujours renouvelées et grandissantes, qui conduit à la recherche non d'un bonheur commun, mais individuel au sein de la collectivité" (p.115)
De fait, ces mutations entraînent des modifications permanentes de la figure de la mère, reconfigurant ainsi les modes d'union et les vécus familiaux.

Les multiples visages de la mère aujourd'hui

Actuellement, le taux de fécondité en France est l'un des plus élevés d'Europe, la moyenne d'âge des mères accouchant est de 30 ans (augmentation de 6 ans par rapport aux années 1960), avec une augmentation des naissances pour les femmes d'environ 40 ans. Cet état de fait s'explique par des transformations liées au marché du travail, qui incitent les femmes à vouloir faire des enfants en ayant une situation professionnelle stable. 
L'auteure remarque toutefois que, contrairement à certains autres pays européens, il est difficile pour les femmes de concilier vie familiale et vie professionnelle, du fait du manque de solutions de garde optimales. On peut ajouter à cela le fait que malgré des avancées majeures, les femmes restent celles qui s'occupent le plus des tâches domestiques et des enfants. A ce sujet, vous pouvez aussi lire la BD d'Emma intitulée L'attente ou encore celle qui a tourné intensément sur les réseaux sociaux cet été : La charge mentale.

Les mères seules
Le terme monoparentalité existe depuis 1975 et concerne essentiellement des femmes (86,2%, en augmentation constante, chiffre qui comprend les femmes séparés du père de leurs enfants et les femmes ayant choisi d'être parent célibataire). Une étude de 2013 a montré que 62 % d'entre elles rencontraient des difficultés financières importantes.

Sur la question des mères célibataires, l'auteure rappelle le passif historique des filles-mères qui subissent la réprobation générale au Moyen-Âge. Dès le 19ème siècle pourtant, il n'y aura plus de différences faites entre enfants naturels et enfants légitimes afin que ces mères puissent bénéficier des mêmes droits que toutes. Des mesures seront mises en place pour les accueillir (création d'institutions, mise en place d'allocations...). Aujourd'hui, ces femmes se répartissent en deux catégories : 
De très jeunes femmes disposant d'un faible niveau d'études
Des femmes qui ont choisi ce statut pour se libérer d'un "statut matrimonial féminin jugé dévalorisant et susceptible de priver les femmes de leur liberté" (p.126)

Patricia Ménissier propose ensuite une typologie des différents statuts maternels :
Les mères biologiques (dimension biologique)
Les mères adoptives (dimension juridique)
Les belle-mères (dimension sociale)

Si "une mère est celle qui, en vertu de l'accouchement de l'enfant qu'elle a conçu et porté, établit un lien de filiation juridique appelé à s'exprimer aux yeux de tous par le soin qu'elle porte ensuite à sa santé, à son bien-être, à son éducation, à son insertion dans la société" (p.127), l'auteure montre que du fait des reconfigurations familiales, ce n'est plus toujours aussi simple. Le primat est toujours mis sur le lien biologique mais quid des femmes qui accueillent un enfant issu d'un autre ventre que le leur ? Quid des belle-mères qui ont une place dans la vie de l'enfant ? A ce sujet, la loi du 4 mars 2002 permet toutefois la délégation-partage de l'autorité parentale au beau-parent, même si les deux parents sont aussi présents dans la vie de l'enfant.

Pour plus d'informations sur ces notions, vous pouvez vous référer aux cours suivants, proposés dans la rubrique "Cours & méthodologie" de ce blog :



Les couples homosexuels
Il n'existe pas à l'heure actuelle de chiffres officiels mais selon l'Ined, entre 24000 et 40000 enfants vivent dans un foyer homoparental (2012). Deux configurations sont possibles :
La structure biparentale : "couple homosexuel qui entend assurer les fonctions parentales auprès d'un ou de plusieurs enfants" (p.135) (adoption, insémination artificielle avec donneur connu ou non pour les couples lesbiens, gestation pour autrui à l'étranger car interdite en France)
La structure pluriparentale : soit recomposition familiale après changement d'orientation sexuelle pour un des deux parents, soit coparentalité entre deux couples conjugaux (pour en savoir plus sur cette dernière configuration, vous pouvez lire l'article La coparentalité homoparentale et la résidence de l'enfant : la place des pères)

Il est intéressant de se pencher sur ce sujet dans la mesure où dans tous les cas, seule l'adoption permet de reconnaître des droits à tous les parents. La loi du 17 mai 2013 autorisant le mariage homosexuel ouvre la possibilité aux conjoints qui ne portent pas l'enfant de faire une demande d'agrément. Toutefois, les termes utilisés ne sont pas encore très clairs, on parle encore de co-parent pour le parent adoptif et non de "père" ou de "mère". Ces nouvelles configurations amènent ainsi à penser l'être parent au-delà de l'enjeu biologique ou juridique.
Ce qui fonde l'être mère dans ces circonstances, c'est (...) l'investissement devant la société d'une femme pour un enfant, mais c'est également le ressenti de chaque femme qui tient compte de son histoire personnelle, de sa relation conjugale avec son partenaire, de sa manière aussi de concevoir sa relation à l'enfant
p. 140
Je vous propose une vidéo qui me semble intéressante sur le sujet de la PMA mais aussi l'homoparentalité en général :


Les non-mères
Une enquête a récemment montré qu'en 2010, 6,3% des hommes et 4,3% des femmes déclaraient ne pas vouloir d'enfants. On peut assister à des représentations fortes, en particulier à l'égard des femmes, laissant penser la maternité comme une étape obligatoire, le contraire étant souvent mal perçu. 


Nous assistons également depuis peu à de nombreux témoignages sur le regret d'être mère, je me permets donc d'ajouter un lien vers un article ayant beaucoup tourné il y a quelques mois : Le regret d'être mère, ultime tabou

Mères et travailleuses : l'impossible équation ?

Les études l'attestent : il est toujours plus difficile pour les femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale. Ce sont toujours davantage les femmes qui restent au foyer lorsqu'il y a des enfants. Les situations sont cependant assez disparates et on constate par exemple que le taux d'activité est plus important chez les mères isolées où dans ce cas, le travail n'est pas seulement une manière de s'épanouir hors de la maternité mais aussi et surtout une nécessité économique.

L'auteure montre que contrairement aux idées reçues, les femmes ont toujours travaillé, en plus de la charge domestique qui a toujours plus reposé sur elles.
La double journée, sous-entendue comme étant une « double journée de travail » est une expression qui consacre l'observation d'une répartition généralement inégale du travail domestique entre hommes et femmes, et qui voit ces dernières, lorsqu'elles ont une activité professionnelle, cumuler leur journée de travail salarié avec une charge de travail telle qu'elles n'arrivent plus, contrairement aux hommes, à dégager du temps pour leurs loisirs
Moisset Pierre, « Que devient la double journée de travail de la femme après le départ des enfants ? », Dialogue, 2001/3 (no 153), p. 63-72
Autre donnée intéressante : Francine Muel Dreyfus montre dans son ouvrage Vichy et l'éternel féminin  : contribution à une sociologie politique de l'ordre des corps que les femmes s'orientent davantage vers des métiers qui constituent un prolongement des représentations du féminin et qui assignent les femmes à certaines fonctions : soins, éducation, etc. Tendance qui s'observe encore aujourd'hui !

Au 19ème siècle, la division genrée du travail est d'ailleurs revendiquée, et fait l'objet de défenses syndicales et ouvrières où l'on peut entendre un argument fort : "la femme doit préserver ses forces pour mener à bien son rôle de perpétuation de l'espèce ; elle doit garder le foyer et la famille, qui sont les piliers de la vie des ouvriers" (p.148)
Ainsi, l'entrée des femmes dans le monde du travail, que ce soit entre les deux guerres ou pendant la révolution industrielle de 1850, n'est pas sans créer une certaine désapprobation. Lorsque le travail des femmes n'est plus nécessaire (comme pendant la guerre), on voit réapparaître des discours autour de la vocation maternelle des femmes (comme vu dans le chapitre 2).
Le travail des femmes a pour conséquence la désertion du foyer. Lorsque la mère est absente chaque jour pendant huit heures et qu'elle revient fatiguée, elle néglige son intérieur ; le logement est en désordre ; elle ne s'y plait plus. Pressée par l'heure du travail, épuisée par sa double tâche, son métier et les soins du foyer, elle n'a pas le temps de s'intéresser à ses enfants qui ne sentent plus son affection.
Dr Labeaume, Annales d'hygiène publique, 1927
C'est ainsi que dans les années 1900, des mesures d'incitation seront prises pour encourager le maintien des femmes au foyer :
1938 : instauration d'une majoration de salaire pour les hommes salariés dont l'épouse reste au foyer
1939 : l'allocation de mère au foyer est inscrite dans le Code de la Famille
tout ceci encouragé par le régime de Vichy :
1940 : interdiction d'embaucher des femmes mariées dans la fonction publique
Après guerre : mise en place d'un système fiscal qui décourage les femmes mariées de travailler
tout un tas de mesures qui n'interdisent pas explicitement aux femmes de travailler mais les encouragent à demeurer au foyer.

Pour autant, la mise en place du congé maternité est assez tardive (1909, qui ne sera rémunéré qu'à partir de 1913 (loi Strauss) et indemnisé par la Sécurité Sociale qu'en 1979).

Concernant la garde des enfants, nous apprenons que si la délégation de l'éducation (nourrices, couvents, crèches...) avait cours avant la première guerre, c'est la révolution industrielle qui a amené l'expansion des lieux de garde. Il est intéressant d'observer que ces lieux ont toujours constitué des espaces de bien-être pour l'enfant mais représentent aussi une occasion d'éduquer les mères. Qu'il s'agisse des crèches créées spécifiquement pour les filles-mères ou le fait que les institutions seront ensuite dirigées par des femmes bourgeoises incarnant l'idéal maternel, on retrouve cette double fonction d'accueil des enfants et de moralisation des mères. 
Au 20ème siècle, les préoccupations natalistes dans un contexte d'émergence des Sciences humaines amènent les médecins à intégrer la sphère de l'éducation par l'observation clinique des enfants, ce qui peut également être vu comme une manière de moraliser les mères.

Dans L'enfant et la raison d'Etat, Philippe Meyer expose l'idée selon laquelle la substitution d'une autorité étatique (qui s'incarne notamment par l'interventionnisme médical) à une autorité paternelle est en fait une manière d'imposer la morale bourgeoise aux classes populaires en stigmatisant certaines conduites. C'est une interprétation plus large qui interroge toutefois sur l'existence de processus normatifs à l'égard de certaines couches de population.
Il ne s'agit non pas d'éduquer des enfants laissés à l'abandon (...) mais de substituer à l'éducation à la fois pratique et particulière de son milieu une éducation uniforme, sophistiquée, universelle et rationnelle à la production. Mais il s'agit aussi de faire de la famille une unité stéréotypée, et donc règlementable et disciplinable
Philippe Meyer, L'enfant et la raison d'état, 1977, p. 62
Ceci est toutefois à mettre en lien avec l'apparition de nouvelles préoccupations éducatives, psychologiques qui prennent le pas sur les critères hygiénistes. On sait les bouleversements que connaîtront les années 50 et 60, avec l'apparition des notions d'hospitalisme, de maternage, d'attachement (cf. Bowlby, Spitz, Winnicott).

De nouvelles mères ?

Dans les années 1990, émerge, en parallèle du déclin de l'autorité paternelle, la notion de "nouveaux pères" qui désigne des pères plus présents dans l'éducation des enfants. Patricia Ménisser s'interroge sur le pendant de cette mutation : le rôle des mères a t-il évolué ? Comment ?

Concernant la division des tâches, l'auteure affirme qu'il y a peu d'évolution, ceci s'expliquant par deux éléments : la résistance masculine (une domination intériorisée et non conscientisée ? cf. La charge mentale), et la crise économique qui, en lien avec des politiques familialistes récurrentes, incite les femmes à demeurer au foyer. Elle évoque plutôt une multiplication des tâches parentales et domestiques, en particulier concernant les tâches matérielles. "Lorsque les deux partenaires sont tous les deux actifs à temps complet, les mères accomplissent près de 60 % du temps parental et 70 % du temps domestique" (p. 163)
La délégation des tâches s'observe toutefois davantage chez les femmes de milieu aisé. Il apparaît souvent préférable pour des femmes ayant moins de moyens de demeurer au foyer, eu égard aux coûts liés à la garde des enfants.

Patricia Ménissier évoque aussi le fait que le devenir mère étant devenu un choix, il est très difficile pour de nombreuses mères de dire leur désarroi, tant le regard de la société est dur et exigeant. On a pu voir précédemment que la question du libre-choix peut toutefois être nuancée, eu égard aux injonctions implicites à la maternité.
Aujourd'hui, il y a de nombreuses manières d'incarner les fonctions maternelles, il reste cependant difficile de se défaire de l'image de la mère idéale et des pressions sociales qui vont avec.

Depuis les années 2010, réapparait un féminisme dit de troisième génération, en lien très étroit avec la prise en compte des besoins de l'enfant. Selon l'auteure, les concepts qui y sont développés (maternage proximal, etc.) sont une nouvelle manière de replacer les femmes au foyer et de faire peser de grandes responsabilités sur elles.

Ce passage m'a beaucoup interrogé et amené à me poser la question suivante : émancipation de la femme et réponses aux besoins physiologiques de l'enfant, est-ce compatible ? Je me permets donc ici d'émettre l'hypothèse que nous vivons encore avec l'idée que seules les mères peuvent répondre aux besoins de l'enfant et que les pères sont des agents secondaires. Si l'accouchement et l'allaitement ne peuvent être vécus que par les mères, il y a de nombreuses autres manières d'intervenir auprès de l'enfant et du foyer. Si nous en sommes encore aujourd'hui à opposer les besoins de l'enfant à la liberté de la mère, je crois que c'est parce que notre société n'a pas encore réussi à se détacher des normes du masculin-féminin à l'oeuvre depuis des siècles. Nous vivons encore dans une société où on applaudit les pères qui s'occupent des enfants, où on se tourne toujours vers les mères pour savoir ce que l'enfant mange aux repas (c'est du vécu oui oui), où on entend des publicités à la radio où "c'est maman qui va être contente" parce qu'il y a une réduction sur les fournitures scolaires, où les femmes sont représentées dans des fonctions domestiques et éducatives, etc. etc. Ce n'est là que mon avis bien sûr mais respect de l'enfant et émancipation des femmes ne peuvent avoir lieu qu'avec une implication plus effective des pères. 

Aujourd'hui, les figures de la mère sont multiples, largement influencées par les disparités économiques et socio-culturelles, avec des enjeux singuliers en fonction des situations de chacune.


Cet ouvrage a permis de démontrer que l'être mère est le résultat d'une production sociale et historique, qui varie selon les époques. Les mutations les plus marquantes en France se situent autour des années 70 avec les acquis de la contraception et le droit à l'avortement. L'actualité et les débats houleux autour de droit à l'avortement et du libre choix des femmes laissent entendre qu'au-delà de la loi, de nombreuses libertés sont sans cesse remises en cause et loin d'être acceptées.
Cette liberté est aussi à mettre en parallèle avec de nouvelles difficultés par les mères, notamment celle d'évoluer dans une société qui véhicule l'épanouissement et la réussite sociale, avec toujours la représentation très forte de la "mère idéale". Face à cette idée selon laquelle les femmes devraient naturellement savoir éduquer des enfants, en même temps qu'être de bonnes épouses, de bonnes travailleuses, de bonnes ménagères, on parle depuis quelques années de burn-out maternel.
Ainsi, si la figure de la mère a été renégociée sans cesse, elle n'en reste pas moins au coeur de fortes injonctions.
Dans ces conditions, tout l'enjeu de l'être mère ne tient-il pas dans l'équilibre que les femmes sont aujourd'hui appelées à trouver d'une part entre les représentations idéales dont elles héritent et/ou qu'elles construisent en leur for intérieur au gré de leur histoire personnelle et de leurs valeurs et d'autre part la réalité à laquelle l'accès à la maternité les confronte : réalité de l'enfant, gestion d'une famille, conciliation avec une activité professionnelle ou avec des activités personnelles.
(...)
Devenir mère aujourd'hui, c'est sans doute ainsi se poser la question, à chaque instant, de savoir ce sur quoi l'on accepte de transiger et ce que l'on refusera de négocier.
p.182-183

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