24 janvier 2018

Ecrire. Mon métier, ma douleur.


Il y a quelques jours, quelqu'un m'a demandé ce que je faisais dans la vie :
- Heu... bah, j'écris.
- Tu écris ?
- Oui j'écris.. dans une revue, sur un blog et heu... des livres aussi.
C'est la première fois que j'osais répondre ça. En général, quand on me pose la question de mon métier, je réponds toujours : "éducatrice spécialisée" alors que bon, à part passer 10h par mois dans un espace rencontre parents-enfants, je ne fais plus grand-chose qui ait un lien avec le travail d'éducatrice, en tout cas sur le terrain.
Alors qu'écrire, ça, c'est ce que je fais le plus dans ma vie. J'écris tous les quinze jours ma chronique sur Lien Social, de temps en temps des articles plus longs, j'ai publié deux livres, je suis en train d'en écrire un troisième, j'ai écrit un roman et je recherche un.e éditeur.trice, j'écris souvent des textes un peu persos, j'ai dans mon bullet journal une liste de projets d'écriture qu'une seule vie ne me permettra sans doute pas de réaliser dans son intégralité. Ecrire, donc. C'est ça mon métier. Pourtant, j'ai du mal, toujours, à me présenter comme auteure. Quand je développe un peu sur mes projets d'écriture, les gens font les gros yeux et disent "Ah ouais dis-donc, c'est bien ça !" et je réponds (en le pensant très sincèrement) : "Rho non c'est rien, juste quelques projets comme ça...".
Vous le connaissez vous aussi, le syndrome de l'imposteur ?
Celui qui chuchote à l'envi que ce que tu fais, c'est rien, rien du tout, que tu n'as pas la carrure, pas la posture, que tu ferais mieux d'aller faire biper des codes barres chez Carouf, que tu as eu de la chance la première fois et la deuxième fois aussi, que quand même tu devrais avoir honte d'oser espérer être à la hauteur pour qui tu te prends hein pour qui.
Il m'accompagne, ce petit syndrome à la con. Il me fatigue, me cloue au sol parfois, tous les jours quasiment me fait trébucher, depuis des années m'empêche, j'en ai même fait un compagnon parce que j'aime bien les petits cons et que parfois, mes pulsions désobéissent à l'entendable.
C'est grâce à elles que chaque fois j'ai osé, aveugle, gravir quelques obstacles, ouvrir mon ordinateur, péter la gueule à ce petit con en me disant que de toute façon, c'est tout ce que je savais faire : écrire. Peut-être sans grand talent, peut-être pas mieux qu'un.e autre mais c'est quand même tout ce que je sais faire.
Quand un projet était terminé, il était toujours là, avec son et alors ? et après ? sarcastique et c'est vrai qu'au fond et alors ? et après ? il n'y a rien d'extraordinaire à faire la seule chose qu'on sait faire, je pensais que j'allais me sentir changée après avoir publié mon premier livre, qu'enfin il allait se faire la malle mon syndrome, mais non rien de tout ça n'est arrivé, jamais.
Je continue pourtant, parce que je ne sais faire que ça. Mais aussi parce que j'ai des choses à dire. Pleins de choses. Et que, quelque part, je livre une lutte chevrotante mais non moins engagée pour la prise de parole, surtout quand elle est illégitime. C'est un peu ça mon troisième projet et c'est pour ça qu'il me fait mal à me coucher à terre.
C'est un livre qui sera professionnel. Pour des professionnel.le.s. C'est un livre que j'ai commencé il y a maintenant deux ans, que j'ai laissé tomber un an, que j'ai repris il y a quelques mois et qui me broie par moment parce que je dois visionner/lire/entendre des atrocités mais aussi parce qu'il y a des jours comme ça où je voudrais me faire taire, taire ces pensées taire ma tête, étouffer ma rage. N'avoir rien à dire, me foutre de tout, tout envoyer valser, fermer ce blog et tout le reste, acheter des livres et n'avoir rien à en dire, regarder des films et n'avoir rien à en pleurer, être froide de banalités, assassiner ce bordel dans ma tête.
Mais non bien sûr, on ne se change pas comme ça. Ma parole n'est pas que la mienne, elle s'emmêle à celle d'autres et se perpétue dans ma lecture du réel, ça fait des mots des idées des phrases des paragraphes qui me torturent mais que je ne peux faire autrement, que d'écrire.
Il est dingue, ce paradoxe. Je voudrais arrêter d'écrire continuer recommencer cesser déchirer je produis des quantités de travail pendant des jours sans m'arrêter puis je m'épuise et trébuche, paralysée par ma léthargie mentale. Ereintée de moi. Essoufflée. Epuisée. Alors je me souviens que je ne suis rien, rien du tout, pourquoi tu fais tout ça ça ne sert à rien et je n'y arrive plus du tout, je perds la force et ma passion et je me noie pendant qu'un petit con ricane.

Mais je vais le mener ce projet, jusqu'au bout. Je sais qu'il vaut la peine et je sais qu'elle est ça, ma démarche d'écriture. Je ne sais pas toujours pourquoi je mène ce projet mais je connais son pour quoi je connais son pour qui et puis, de toute façon,

je ne sais pas quoi faire d'autre avec moi-même.

Ecrire, ça force parfois l'admiration et c'est vrai, c'est beau un livre, un produit fini avec pleins de pages dedans mais bordel, c'est douloureux aussi. Ca fait mal à la tête de toujours s'arracher au découragement, ça fout la nausée de basculer sans cesse, lutter pour quelque chose dont on n'est même pas sûre et que personne ne nous a demandé de faire mais qu'on ne peut pas faire autrement. Que de faire quand même.

Mais voilà.
Ecrire c'est mon métier.
Ecrire c'est mon épreuve. 
C'est à vous !
  1. C’est beau, c’est encourageant, c’est sincère, c’est vivant. Keep going. Véronique

    RépondreSupprimer
  2. Connaissez vous les livres de Christel petitcollin, je pense trop, puis la suite je pense mieux, et le dernier pourquoi trop penser rend manipulable ? Votre texte, ce sentiment d'imposture, ce cerveau en ébullition... Elle parle de tout ça et c'est une vraie révélation sur soi... Y aller l'esprit ouvert et prêt à se remettre en question... Votre texte est beau, il est fort, déchirant et authentique. Continuez ainsi. Merci.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Une amie m'avait conseillé et passé ce livre mais ce n'est pas du tout mon truc. Je n'accroche pas, je n'aime pas être enfermée dans une case, je pense que toutes ces théories vont aussi avec une certaine époque (c'est très bien hein, si on arrive à déceler les côtés positifs de tel ou tel truc plutôt que les pathologiser mais perso, ça ne m'aide pas au quotidien, ça m'enferme plus qu'autre chose).
      Merci pour votre avis sur ce texte, ça me touche !

      Supprimer
  3. Ça te dit de venir à notre atelier d’écriture? Rose

    RépondreSupprimer
  4. Cela fait quelques années que je te lis déjà et j'apprécie de jour en jour ton style ds lequel je me reconnais bq. J'aime écrire et lire mais je m’empêche de rêver tenir un blog ou écrire pour de bon un article, un témoignage, une critique littéraire, un livre (que j'ai commencé à 12 ans...)
    Continue d'écrire pour toutes celles d’entre-nous qui sont encore prisonnières des dénigrements du passé et qui n'osent pas dire, écrire, peindre, crier, dessiner le brouillon intérieur.
    Un grand merci!
    Rose

    RépondreSupprimer

Vous avez un avis ? Partagez le !