12 mars 2018

"Demain nous sommes debout", mon 1er film


Je nous regardais, nous tous, nous toutes ; déambulant dans cette salle d’exposition, curieux de ces corps vulnérables et erratiques, scrutant avec fascination les courbes d’une folie que nous étions autorisés à regarder. Je nous regardais, nous tous, nous toutes, là ; contournant, et évitant à tout prix de croiser, le regard de ceux et celles que la folie avait abandonnés sur les trottoirs. Je nous trouvais dérangés. Dérangeants.
La folie interroge, fascine, effraie. Tantôt l'objet de spéculations artistiques, tantôt l'instrument d'une actualité qui fait du fou le coupable idéal, les troubles psychiques font souvent figures de prétexte autant que d'aboutissement d'une société en péril. Face à elle, on semble ne pas savoir que faire alors on enferme, on légifère, on punit en prétextant protéger la société civile.
Face à la folie aussi, des expert.e.s : médicaux d'abord, judiciaires ensuite, politiques, médiatiques... De la folie, on en parle. Souvent. Trop souvent peut-être, trop souvent c'est sûr pour faire le lien entre folie et dangerosité, nous éloigner, boucler la boucle de la peur, de la fascination, du mépris.
De la folie, on en parle. Mais toujours à la place des premier.e.s concerné.e.s. Et quand les médias leur donnent la parole, c'est encore trop souvent avec l'effet contraire à celui attendu : entre voyeurisme et angélisme, le regard que porte le grand public sur la folie est de fait biaisé.
La citation que je vous propose plus haut, ce sont en fait des notes que j'ai écrites au sortir d'une exposition, il y a quelques mois à Paris. Il s'agissait de photographies prises en hôpital psychiatrique montrant des corps amaigris et lassés dans des couloirs aux murs vétustes, des visages déformés par cette folie dévorante, des femmes et des hommes au plus fort de leur folie. Et je nous regardais, nous toutes, nous tous là... je ressentais un malaise fort. Nous étions dans une galerie d'art particulièrement chic, les photographies étaient impeccables, nos pas silencieux, nos mots feutrés, nos regards curieux, trop curieux. Ca faisait plusieurs jours que j'étais à Paris et je prenais en pleine face l'ignorance générale pour ceux et celles qu'on n'avait pas photographié.e.s, ces corps amaigris et lassés sur des bouts de trottoirs. Le contraste m'a saisi, fort. Je suis partie sans finir ma visite. Mon malaise était trop grand, je ne voulais pas faire partie d'un monde qui regarde la tristesse la misère le drame derrière des vitres en Plexiglas ou sur du papier glacé. Quelques jours avant, je m'étais rendue à une autre expo qui cette fois, faisait le lien entre l'art et la folie. Et là aussi, j'avais ressenti un début de malaise : où étaient-ils, les gens, les vrais gens ? Qu'avaient-ils à dire de tout ça ? Pourquoi des évènements organisés par des collectifs d'usager.e.s n'étaient pas aussi médiatisés ?
Si ce type d'évènements a le mérite de faire exister la question des troubles psychiques, la rendre visible, en montrer quelque chose, j'ai toutefois le sentiment qu'ils participent aussi d'un regard condescendant... d'un regard par en-dessus. Avec toutes les avancées qui ont lieu dans le domaine de la psychiatrie depuis quelques années (auto-support, groupes de pairs, médiation de santé, etc...), j'avais l'impression que les choses avaient évolué, qu'enfin nous étions passés à une autre ère, qu'enfin les espaces d'expression étaient laissés à la libre disposition des personnes concernées. Je suis sortie de cette semaine parisienne en me disant qu'il y avait encore du travail, beaucoup de travail, une certaine lassitude aussi... et l'envie d'aller plus loin.

Quelques mois avant, j'avais écrit ce texte : Morphoses. Un texte peut-être sur mon propre rapport à la folie. Peut-être sur ma propre folie. Peut-être sur nos folies à nous. Avec l'idée d'en faire une pièce de théâtre, en tout cas de le rendre vivant. En l'écrivant, je voyais des corps, un corps, des lumières, des mots, une voix, des mains, de la violence aussi, des cris
parce que bien sûr, ce sont pas les gens qui sont violents, c'est la folie qui violente les gens.

Quelques mois avant aussi, j'avais rencontré Marc. Marc Lahore, un cinéaste (et maraudeur social). C'est arrivé comme une évidence, une dinguerie. "Allo Marc, écoute, je sais pas, c'est peut-être dingue mais je me dis qu'il faut essayer. Je veux qu'on fasse un film, qu'on laisse la parole, que des gens concernés par les troubles psychiques s'expriment. Y'en a marre de parler à leur place". J'ai imaginé des témoignages, bruts, intimes, à la fois sur la violence du système psychiatrique
(ce sont pas les gens qui sont violents, c'est la folie qui violente les gens)
et à la fois sur comment on reste debout. Voilà... surtout sur comment on reste debout. Un jour, alors que je travaillais pour le programme Un chez soi d'abord, une personne m'a dit "Je préfère me casser la gueule plutôt que vous m'aidiez, juste pour voir comment je me relève". Alors oui, rester debout. Même après s'être cassé la gueule mille fois.

Marc, il a dit "ok, on le fait" alors on va le faire, ce film. Même si nous n'avons que peu de moyens et tout à faire, on va le faire. On a déjà bien commencé le travail. Réfléchi à la forme. Ecrit un script. Défini les étapes de travail. "Recruté" témoins, actrices, acteur, équipe technique. Et puis on a aussi compté les sous qu'il nous fallait. On s'est dit que ça ne devait pas être une barrière. On s'est dit qu'on croyait en la force collective et on a décidé de lancer une campagne de crowdfunding sur le site Ulule pour réunir les fonds nécessaires à la première étape de notre projet.. 

Cliquez sur l'image pour en savoir plus sur le projet

Alors c'est vrai, 4300€, ça peut paraître beaucoup. En même temps, c'est peu. Alors bien sûr, tout le monde ne donnera pas, bien sûr certaines personnes ici ne font que passer et ne liront pas cet article, bien sûr d'autres ne se sentiront pas concernées mais vous êtes environ 15000 à visiter ce blog tous les mois. Pour vous donner la mesure de la puissance du collectif, il suffirait que 17% d'entre vous donnent 1€ pour que ce projet puisse voir le jour. Je me dis que c'est possible. Qu'à plusieurs on peut aller loin. Oeuvrer à la transformation. 

Je sais aussi que vous êtes sans doute très sollicité.e.s pour contribuer à des projets collectifs. Si vous avez l'élan de contribuer à la réalisation de ce film, j'en suis donc d'autant plus reconnaissante et je voudrais d'ailleurs remercier les personnes qui ont déjà participé. Je suis extrêmement touchée par votre enthousiasme, vos messages ici et là, vos soutiens, qu'il s'agisse d'1€, de 5€ de 100€ ou de vos partages sur les réseaux sociaux. C'est très précieux pour moi. Merci !
C'est à vous !

Vous avez un avis ? Partagez le !