6 novembre 2018

Travail social : 5 lectures indispensables !


On me demande souvent quels sont les livres qu'il faut absolument lire quand on rentre en formation d'éduc spé. Je trouve cette question difficile, tant il existe d'ouvrages intéressants, passionnants, instructifs et je ne sais ainsi jamais trop quoi répondre. Malgré tout, j'ai décidé de me pencher sur la question sans vouloir prétendre à la vérité, mais en prenant en compte le fait que ce qui m'intéresse dans mes lectures professionnelles réside dans leur capacité à déconstruire mes conditionnements et à m'éveiller à une pensée qui soit autre.

Je vais ici vous proposer un choix absolument subjectif qui évidemment, ne saurait être exhaustif (si vous voyiez la taille de ma PAL...), mais que j'ai opéré au regard des critères suivants :

Les livres que je vais vous présenter ici sont trop peu cités dans les formations d'éduc ou de travailleurs sociaux en général.

Parmi les livres qui m'ont été conseillés en formation, beaucoup ne m'ont pas semblé adaptés. Je pense à des livres comme ceux de Michel Foucault, Hannah Arendt, Erving Goffman... non pas qu'il ne faille pas lire ces livres, mais je pense que nous ne sommes pas tou.te.s outillé.e.s pour en mesurer la portée. En tout cas, moi je ne l'étais clairement pas quand j'ai intégré la formation, ce ne sont pas des lectures qui ont été agréables car c'était d'un niveau trop complexe pour ma compréhension du monde (comme indiqué dans cet article, je venais d'une filière commerciale et j'avais zéro bagage culturel en matière de travail social - si ce n'est mon expérience de femme prolo non-blanche mais ça aide pas à comprendre Foucault du premier coup hein). Du coup, la seule chose que j'ai ressenti, c'est mon infériorité intellectuelle, le sentiment que je n'étais pas assez instruite/intelligente pour accéder aux propos de ces ouvrages. En réalité, j'avais encore du chemin à faire intérieurement, prendre conscience de certains enjeux psychosociaux et politiques avant d'accéder à ce langage scientifique et érudit.

Enfin, et j'en avais déjà parlé en vidéo sur ma page Facebook, je reproche beaucoup aux formations socio-éducatives d'axer l'essentiel de leur contenu sur les courants psychopathologiques. Non pas que ce soit une mauvaise chose de connaître les courants psys, mais ça me semble tellement réducteur de ne se cantonner qu'à ça, eu égard aux différentes disciplines auquel se réfère le champ de l'éducation. Au delà de ça, ça ne me semble pas honnête de considérer une problématique sous l'angle de la psychopathologie sans l'inscrire dans un contexte social, sociologique, politique... Ce n'est quand même pas la même chose d'être autiste dans un milieu familial favorisé ou dans une famille dont l'essentiel des préoccupations réside dans la survie du groupe familial. Aussi, un des écueils de cette prépondérance du psy se trouve dans la proposition de projets éducatifs éloignés des réalités sociales des personnes accompagnées. Je m'explique : imaginons que je réalise mon stage dans une institution qui accueille des femmes en situation de précarité, genre accueil CHRS, j'ai le diplôme à valider à la fin de l'année, on me demande un mémoire projet, je réfléchis et tiens, tiens, ces femmes ont une faible estime d'elle-même alors je vais organiser un atelier bien-être, soins du visage et tout le tintouin en partenariat avec un salon bien-être, allez hop d'une pierre deux coups, je leur balance un DPR en même temps, c'est nickel. Ouais, ouais, sauf que si on pense les choses en terme sociologique, on peut faire émerger des choses intéressantes de cela : 1. Pourquoi imaginer ce genre de projets avec un public de femmes ? Parce que les constructions sociales créent des stéréotypes genrés qui exhortent les femmes à être jolies, filiformes, à répondre à des standards physiques très normatifs. Alors, ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas mettre en place un tel projet et que ça ne peut pas faire du bien à ces femmes de se plaire à elles-mêmes mais ça nous amène aussi à prendre en compte que 2. en tant que femmes, pauvres, prises en charge par un ESSMS et des travailleurs sociaux, elles cumulent des stigmates (et sans doute encore d'autres) et constituent un groupe social dominé (respectivement par le patriarcat, la bourgeoisie, l'institution sociale (oui, nous)). En cela, il me paraît intéressant de travailler la prise de conscience collective des mécanismes de domination, et la recherche de solutions qui permettent à ces femmes de retrouver du pouvoir d'agir et de s'affranchir (ou en tout cas d'être dans un processus d'affranchissement) des différentes formes de domination. Puiser dans les forces et compétences de ces femmes, qui ont sans doute - évidemment - déjà du user de nombreuses stratégies pour se sortir de carcans oppressifs, même si ça n'était pas explicitement nommé. Si après ça, les femmes estiment que ça leur ferait le plus grand bien de monter un atelier bien-être, alors ça participera d'une démarche autrement plus émancipatrice que si moi, en tant qu'étudiante, je débarque en arguant la carte psychopatho (non pas psychopathe, calmez-vous) de l'estime de soi en proposant un atelier bien-être. On pourra avoir la même réflexion dans le milieu du handicap où personnes concernées subissent le validisme au quotidien, le secteur de la protection de l'enfance où les concerné.e.s subissent la domination adulte, etc etc... Je ne sais pas si vous voyez où je veux en venir et si je m'exprime bien mais je pense que notre rôle de travailleur social trouve sa vocation dans une position d'abord militante en faveur des populations opprimées (je me revendique clairement aujourd'hui de la pédagogie critique, on n'est pas forcés d'y adhérer). A mon sens, nous avons une responsabilité de déconstruction des discriminations ; ça me semble fondamental d'y revenir à une époque où l'injonction au projet nous renvoie le plus souvent à maintenir les gens dans leur condition. 

Ca va, vous êtes toujours là ?

Allez, après cette longue digression, c'est le moment du TOP 5 !

Je vais donc vous proposer cinq ouvrages qui selon moi, sont indispensables à tout travailleur social et qui constituent une bonne base pour aiguiser notre conscience militante et mettre au travail nos conditionnements sociaux. C'est parti !


livre les héritiers bourdieu et passeron
Sans doute vous bassinera t-on avec Bourdieu en formation, et c'est tant mieux ! Le souci, c'est que si Bourdieu nous apprend beaucoup sur les rapports de domination, il est aussi très prolixe et je ne le trouve pas forcément très accessible. En tout cas, personnellement j'ai essayé "La reproduction" quand j'étais en formation, j'ai été découragée et je n'ai jamais osé le relire, si ce n'est à travers des articles. Et puis, il y a un an à peu près je suis tombée sur celui-ci : Les héritiers. C'est un petit livre qui n'est vraiment pas long à lire et qui est à la portée de tou.te.s, même des non averti.e.s en sociologie. 
C'est un ouvrage important en ce sens où il reprend un peu les bases de la reproduction sociale ; personnellement, il m'a permis de mieux comprendre le sujet, alors même que j'étais déjà un peu instruite sur la question. 

Je pense vraiment que toute personne qui travaille dans la relation d'aide devrait avoir lu ce livre. Parce que plus largement, il interroge la culture légitime, culture savante vs culture populaire, et c'est à mon avis dans la valorisation des savoirs populaires qu'on peut trouver le salut militant et révolutionnaire que réclame notre société actuelle. 
(oui c'est une prise de parti affirmée pour une révolution sans concessions mais je fais ce que je veux, c'est mon blog).


"Voyage de classes", Nicolas Jounin
Bon celui-ci, je vous en ai déjà parlé mais que voulez-vous, il fait partie de mon top 5 et je pense qu'il ne va pas le quitter de sitôt. Si vous n'étiez pas encore là au moment où j'en ai parlé ou si vous avez raté l'info, vous pourrez lire quelques infos et citations dans l'article : "Voyage de classes", à lire d'urgence !
Il s'agit d'un livre écrit par un enseignant en sociologie qui a proposé à ses étudiant.e.s, majoritairement issu.e.s de milieux économiquement pauvres d'enquêter dans le 8ème arrondissement de Paris, qui est l'arrondissement le plus riche de la capitale. Ce livre en est le résultat, écrit de manière très agréable (je veux dire par là que l'étude sociologique n'est pas présentée en tant que telle), il est très facile à lire, il y a même des passages assez drôles, d'autres plus grinçants (forcément)... et Nicolas Jounin analyse tout ça en s'appuyant sur des éléments très actuels.

Ce qui m'a plu en particulier, c'est qu'on y voit très clairement la manière avec laquelle les dominé.e.s intériorisent les dominations (c'est ce que Bourdieu nomme la violence symbolique) au point de se construire autour de ces dernières. Le travail qu'a fait Nicolas Jounin auprès de ces étudiant.e.s est vraiment précieux !


"Enfants placés, déplacés, replacés : parcours en protection de l'enfance", Emilie Potin
Lui aussi, je vous en ai souvent parlé mais je n'ai pas l'impression que ce soit un livre qu'on évoque trop en formation. Il s'agit - encore ! - d'une sociologue qui a travaillé sur les parcours en protection de l'enfance. Je l'avais reçu via le service de presse d'Erès lors de sa sortie et j'avais été vraiment touchée, à la fois par la rigueur de son travail, mais aussi et surtout parce que pour la première fois, j'entrevoyais la parole des personnes concernées elles-même, en l'occurence des enfants (dé)placés. 
Ce livre est donc important parce qu'il donne la parole à ceux qui ne l'ont jamais et vous l'aurez compris n'est-ce pas, je suis convaincue par l'idée que c'est une des missions fondamentales de nous autres travailleurs sociaux. 

Si vous avez l'occasion de travailler au sein de la protection de l'enfance, il me semble donc vraiment important que vous lisiez ce livre !


"Nous... la cité", collectif
Ce livre-là, j'en parlais récemment sur ma page Facebook, ça faisait très longtemps qu'il était sur ma wishlist et j'ai donc fini par l'acheter... Et ouah, quel bonheur ! J'y ai retrouvé l'essence de mon métier, les valeurs que j'avais envie de promouvoir. Et je me suis dit "ok celui-là, il rejoint mon top 5 !". 
Il s'agit d'un groupe d'écriture initié par un éducateur de prévention et constitué de quatre jeunes accompagnés par cet éduc. Au-delà des anecdotes et du récit d'eux qui se fait au fil des pages, récit de soi qui aide à grandir n'est-ce pas, il y transparaît un état d'esprit dissident et critique qui me semble essentiel à nos métiers. Pour le coup, nul besoin de travailler dans la prévention spécialisée pour lire ce livre, il intéressera à mon avis tout.e éducateur.trice qui a envie de réfléchir à sa posture ou au métier en général.

Là encore, il s'agit d'un livre qui se lit facilement, sous la forme d'un journal chronologique. Allez-y !

Pour la petite anecdote, l'éducateur en question travaille aujourd'hui dans un abattoir (il va d'ailleurs bientôt publier un ouvrage autour de ça. Spoil : il écrit très bien) et quand je lui ai demandé ce qui pouvait bien amener un professionnel à passer de la prévention spécialisée à l'abattage (cékomçakondi ?), il m'a répondu : L'amour. Débrouillez-vous avec ça.


"Encore vivant", Pierre Souchon
Et pour finir ce top 5, un roman ! Un livre dont je vous ai rabâché les fils d'actualité et autres timeline il y a quelques mois et que j'ai littéralement adoré. Alors attention, c'est un livre qui peut être difficile quand on a été soi-même confronté à des troubles psychiques, mais la qualité du propos amène la dose nécessaire de jubilation, celle qui permet de cultiver l'espoir et l'envie d'aller plus loin.
C'est un livre qui traite de la maladie mentale. Ecrit par un homme journaliste diagnostiqué bipolaire il y a quelques années. C'est merveilleusement bien écrit, c'est très souvent drôle, parfois triste et désespérant mais ça a le mérite de mettre les pieds dans le plat de la connivence institutionnelle. 

Toutes les personnes qui ont lu ce livre suite à mon harcèlement mes conseils m'ont remercié pour la découverte. Vous savez ce qui vous reste à faire hein !

Info : les liens renvoyant vers Amazon sont des liens affiliés. C'est-à-dire que si vous achetez un livre ou un objet par le biais de ce lien, environ 7% du montant m'est reversé (ce qui ne change rien au prix que vous le payez bien sûr). C'est une manière de soutenir l'existence de ce blog et je vous en remercie. Vous pouvez lire cet article pour en savoir plus.

Voilà, je pourrais parler d'autres livres et peut-être le ferais-je plus tard (si ça vous intéresse, je peux aussi vous parler d'ouvrages plus spécifiques, plus politisés, un peu plus complexes à la lecture, dites-moi tout dans les commentaires) mais pour l'heure, je me suis fait l'affront de n'en choisir que cinq et ouah, le choix fut cornélien ! J'espère que vous ferez de belles découvertes grâce à cet article ! N'hésitez pas à me dire ça dans les commentaires !
C'est à vous !

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